Dans le grand sud-ouest, les journalistes doivent avoir des sources bien différentes.
D'un côté la très pastoralement anti-ours Dépêche du Midi publie « 200 brebis victimes de l'ours » et puisse ses sources uniquement dans les déclarations des opposants issus du monde agricole ou des élus locaux. Pas un mot de l'organisme qui assure le suivi des victimes, pas de recoupement des ources non plus. Ainsi Bernard Moules (secrétaire régional de la Fédération régionale des syndicats d'exploitants agricoles) déclare: « Le bilan de la réintroduction est catastrophique ».
De l'autre le journal Sud-Ouest déclare: « Peu de dégâts. La réalité n'est pourtant pas aussi noire, bien au contraire. Plus de deux mois après leur arrivée, Palouma, Franska et Hvala, les trois femelles, et Balou, le mâle, n'ont pas commis plus de dégâts que les plantigrades habitant déjà la chaîne. »
L'éxagération
Bernard Moules: « 150 bêtes ont été tuées ou blessées sur le massif du Pibeste, non loin de Lourdes, depuis trois mois. Une grosse partie de ces pertes a été reconnue. Un comité d'indemnisation doit se réunir ce mardi. Les éleveurs ont passé l'été à sauver leurs troupeaux. »
Une réunion d'éleveurs et d'élus locaux du secteur de Saint-Pé-de-Bigorre : « Franska tué ou est responsable de la mort, en Hautes-Pyrénées et en Béarn, de 130 à 150 brebis, veaux et vaches, par attaques directes ou par affolement des troupeaux ».
Gérard Caussimont dans le mythe de l'ours explique : « La répétition de termes au cours de ces exemples étalés sur trente ans démontre bien que le mythe possède un pouvoir à partir de la répétition qui, par le biais du langage, situe le sentiment individuel sur un plan collectif transmissible de génération en génération dans un système agropastoral. Ces descriptions sont la plupart du temps liées au récit de dégâts ou de chasse (...) Les récits de dégâts ou de rencontres avec l'ours s'accompagnent presque toujours, à une époque où le pastoralisme constituait la principale occupation des montagnards, d'une demande ou d'une justification de la battue, l'acte de chasse collectif».
L'acte de chasse
Les groupements pastoraux de la haute vallée de la Garonne, entre Fos et Melles ont demandé une entrevue au sous-préfet de Saint-Gaudens pour « réclamer que soit lancée une procédure d'effarouchement renforcée, étape préalable à la recapture de l'animal. » L'exagération est l'étape préparatoire qui permet de chauffer l'opinion, de déclarer l'ours « ours à problèmes. »
Les battues de Franska sont de cet ordre. En plus en empéchant l'ours de se stabiliser, on l'empêche de retourner dans les zones alimentaires qu'il a déjà repéré. L'ours se rabat alors sur des proies faciles, non gardées. La battue provoque de nouveaux dégâts, ce qui justifie la battue suivante. CQFD.
Après vient l'acte de chasse : la battue. Comme l'animal est protégé, l'objectif est plus « doux » que par le passé mais est clairement annoncé. Ainsi régulièrement, il faut recapturer l'animal ! Pour en faire quoi ? Le reconduire en Slovénie? Non bien sûr.
Nouvelle stratégie des opposants: la réserve
Malgré les communiqués de presse dans la Dépêche ou dans Ariège News, malgré les blocages de routes pour arrêter les convois, les manifestations violentes ou plus calmes et le cirque lors du lâcher de Palouma, les cinq ours ont été relâchés. La stratégie des opposants à échoué devant la détermination du gouvernement.
L'ASPAP présente sa nouvelle stratégie. Philippe Lacube, porte parole de l'ASPAP sort le lapin de son chapeau : « Le seul axe de négociation possible pour sortir du conflit est de regrouper tous les ours dans trois ou quatre vallées comme Orlu chez nous, en les enfermant dans de grands parcs clôturés de 8 000 hectares. On n'en est plus à ça près, au point de vue budget. Les laisser libres sur toute la chaîne est impossible. Les Pyrénéens l'empêcheront. »
Les opposants ne veulent pas de « réserve d'indiens », mais d'une réserve d'ours, pourquoi pas? Les Pyrénées transformées en zoo. La nature encagée. Le côté sauvage des Pyrénées doit être maitrisé, dompté, comme l'agriculture se débarasse des « mauvaises herbes». Tout ce qui n'a pas une utilité financière évidente, tout ce qui ne rapporte pas ne sert à rien et de vient génant. Il faut garder le contrôle. L'homme doit dominer la nature! Voilà probablement les nouveaux objectifs de ceux qui désirent se débarasser des ours. Qu'on les parque dans des zones ou les citadins et les écolos viendront dépenser leur argent pour voir les ours, et qu'on nous laisse en paix sur nos estives où nous pourront continuer à laisser errer les troupeaux pendant qu'on s'occupe dans les vallées.
L'ours va être responsable de la disparition du pastoralisme
Gérard Caussimont, dans le mythe de l'ours poursuit : « Le mythe va canaliser, comme l'on peut apprécier sur les documents, les inquiétudes des bergers vis-à-vis de la perpétuation de l'activité pastorale. L’ours va être rendu responsable de la disparition progressive de l'élevage ovin, de l'abandon des pâturages les plus éloignés. »
Exemple de ce discours : Jean-Louis Cazaubon (président de la chambre départementale et régionale de l'agriculture) dans la Dépêche : « On assiste aujourd'hui à une véritable désertification de la montagne dans cette zone. Si le pastoralisme disparaît, il n'y aura plus d'entretien de la montagne et, par conséquent, un effondrement de l'activité touristique qui est source de revenus primordiaux pour le département et le massif pyrénéen. L'ours est une menace pour toute vie d'ici ».
Emotions et réactions passionnelles
Gérard Caussimont : « Ce fait réel, le dégât au troupeau, qui touche le berger dans un élément dont dépend sa survie, dans un système quasi autarcique, engendre tout naturellement des émotions. Cette émotion occasionne toute une série de réactions passionnelles qui prennent la forme d'actes instinctifs de vengeance ou d'autodéfense qui, pour trouver leur justification, exagèrent le fait réel qui les a provoqués. »
Exemple de siscours, toujours dans La Dépêche, Bruno Lepore (maire et conseiller général de Saint-Pé-de-Bigorre) a écrit au préfet pour lui faire part de sa crainte de voir se produire un accident sur le territoire dont il a la charge. Il n'est pas impossible, en effet, que le plantigrade y croise une personne. Quel est le résultat de ses croisements? Quand il s'agit d'un chasseur, l'ours est mort. Quand il s'agit d'un piéton : la peur pour les deux, point.
Pastoralisme et biodiversité
Bruno Lepore demande quand même le retrait de l'ours. Que fait-on d'un ours retiré? On le met dans une fosse (celà rapporte) ou dans un parc (celà devrait rapporter). Beau business que celà. Il souligne également que « ces lâchers vont à l'encontre des mesures d'entretien des estives fixées par le programme européen Natura 2000 puisqu'ils conduisent l'homme à déserter ces espaces ». Il met en garde : « la biodiversité sera mise à mal à cause du départ de ces bergers.»
Et revoilà le pastoralisme sculpteur du paysage pyrénéen. Allez voir la biodiversité des estives surpaturées. Des troupeaux de plusieurs milliers de têtes pâturent et surpâturent librement sans la direction d'un berger. On voit des estives où ils ne restent que quelques espèces végétales : une herbe très rase, ajoncs, bruyère, cirse laineux (chardon), orties. Les plantes nitrophiles (celles qui poussent quand le sol est riche en azote des déjections des ovins) prennent le dessus sur les plantes orophiles (celles qui poussent naturellement à découvert sur la pelouse alpine).
Dans son « Guide du naturaliste dans les Pyrénées Occidentales* », Claude Dendaletche évoque l'évolution défavorable des pâturages : « La composition floristique de ceux-ci est le résultat direct de la présence saisonnière millénaire d'ovins selon une densité déterminée. C'est la pâture qui sélectionne les plantes vers un maximum de couverture du sol correspondant à une grande densité. On peut admettre que, par évolution, la plupart des pelouses pastorales évoluent vers des peuplements presque monospécifiques, où le Nard Nardus stricta, le Gispet Festuca eskia ou Festuca scoparia jouent un rôle directeur. » Tout le contraire de la biodiversité. C'est le même problème sous d'autres latitudes (voir les notes sur le pastoralisme et la biodiversité en Afrique : Agérie ou Maroc.
Autre journal, autres sources
Pendant ce temps, le journal Sud-Ouest publie dans «Le comptage des dégâts»:
« Pierrick Touchet, chargé des expertises dans l'équipe de suivi ours, à la date du 22 août, a comptabilisé les dégâts commis par les quatre ours slovènes réintroduits. Il s'agit d'attaques pour lesquelles on est certain qu'elles sont imputables à l'ours, celles dont l'origine demeure incertaine n'ont pas été comptabilisées.
- Palouma : Aucune attaque.
- Franska : 25 attaques, 49 ovins tués. Ces dégâts ont été commis en Béarn sur de petits troupeaux non gardés par des bergers et des chiens.
- Hvala : 12 attaques, 25 ovins tués dans le secteur de Melles.
- Balou : 5 attaques, 15 ruchettes et 6 ruches détruites.
- Les autres ours : Depuis la sortie de leur tanière, au printemps, les ours déjà établis dans la chaîne pyrénéenne auraient été les auteurs, du côté français, de quelque 78 attaques pour prélever 70 ovins et 10 bovins, caprins, équins. Ils ont également détruit 30 ruches.
Il faut savoir qu'en une année, 15 000 ovins environ meurent sur l'ensemble de la chaîne pyrénéenne, victimes des chiens errants, des maladies, de la foudre ou du froid.»
Que peut-on en déduire? Qu'Il est de plus en plus évident que les opposants «exagèrent» les chiffres comme le décrit si bien Gérard Caussimont dans le mythe de l'ours afin de crier :
- à la mort du pastoralisme, à cause de l'ours
- à la perte de la biodiversité, à cause de l'ours
- aux risques à venir : les hypothétiques accidents lors de prévisibles «rencontre avec un ours», celà afin de justifier la battue, la chasse ou la capture pour mettre les ours dans un parc, une réserve d'indiens à poils.
Le mythe de l'ours
est bien vivant : exagérations, peurs et tentatives pour rassembler les pyrénéens dans le mythhe. Il est nécessaire de former un clan de montagnards résistant devant les agressions extérieures :
- le passage en force de l'Etat,
- les touristes pollueurs,
- les écologistes de salons qui de Paris donnent des leçons de morales aux bergers et veulent nous dicter nos comportements,
- les associations écologistes qui noyautent les ministères,
- les estrangers à nos montagnes.
C'est sur les vagues du mythe de l'ours que surfent les petits responsables politiques locaux. Ils rassemblent leurs électeurs sur cette chasse à tout ce qui vient de l'extérieur et qui empiète sur leur autonomie d'action et de décision. Montagnard maître chez toi. Halte là, halte là, halte là, les montagnards sont là. Relisez les discours de Jean Lassalle. Denys Bergrave dit dans la mondialisation béarnaise : « Au-delà des châtaigniers, il y a le monde, et le monde, on n'en veut pas chez nous.»
Sensations et gros tirages
La rentabilité semble bien être le moteur de la vision journalistique orientée de la Dépêche du Midi. Lors du festival Résistances de Foix, un spectateur a reproché à la Dépêche du midi ses titres accrocheurs et scandaleux à la manière du journal à sensations « Détective ».
Jean-Christophe Thomas de la Dépêche du midi à avoué : « C’est vrai, qu’en Ariège, en ce qui concerne les titres, c’est nouveau, une brebis attaquée par un ours, c’est devenu une info. (…) Je regarde tous les jours les articles les plus consultés ;, les pages ours sont les plus consultées, cela fait partie des points d’intérêts des habitants de l’Ariège. » (Voir la vidéo du festival Résistances)
Exemples des titres "Détectives" de la Dépêche du Midi :
L'ourse ressort du bois
Ours, grand frisson
L'ourse Franska a de l'appétit
Huit moutons tués par un ours
L'ours est trop près des maisons
Saint-Pé: 4 brebis tuées par l'ours
J'entendais le soufle de l'ours
L'ours était derrière moi et me chargeait
Le quatrième ours tourne en cage
L'ours dans le collimateur
Hautacam, l'ours tue quatre brebis
Dans les estives, on ne fera pas de cadeau à l'ours
L'ours passe à l'attaque
L'ours était devant la mairie du village
La bête poursuit des brebis la nuit
Boutxy a-t-il tué un veau?
Chasseurs: la bête velue en ligne de mire
Ariège, brebis dévorée, il faut effrayer Boutxy,
L'ours attaque à Luzenac
Les ours arrivent
Baudouin de Menten
Sources
L'ours est une menace pour toute vie d'ici (La Dépêche du Midi)
Les vrais comptes des ours (Sud-Ouest)
Les enfermer dans des parcs (Sud-Ouest)
Le comptage des dégâts (Sud-Ouest)
(*) Claude Dendaletche : Guide du naturaliste dans les Pyrénées Occidentales - Tome 1 - Delachaux et Niestlé, tome 1 p150.
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