Depuis ce printemps 4 ours se balladent dans les Pyrénées avec des colliers équipés de téléphones portables et de GPS. Ils possèdent aussi un émetteur abdominal introduit lors d'une opération préalable au lâcher. Voici un texte publié par Stephan Carbonnaux à propos de l'ours Papillon et de l'instrumentalisation de l'ours.
Stephan Carbonnaux est naturaliste, auteur du Cercle rouge - Voyages naturalistes de Robert Hainard dans les Pyrénées, éditions Hesse.
Les intertitres ne sont pas de l'auteur, mais de la buvette.
Stéphan Carbonnaux : J’ai découvert plusieurs fois les empreintes de l’ours et connu le silence religieux qui s’empare alors de vous. Depuis quelques années je redoute de rencontrer la bête affublée d’un stupide collier autour du cou doublé d’une puce maligne au cœur de sa chair.
J’aime à savoir les bêtes libres et préfèrerai toujours le souvenir lointain de l’ours qui vous prend sur l’Artzamendi à la fausse bête sauvage, contrôlée, publicitaire, gérée pour de vils intérêts politiques, scientifiques et commerciaux.
Le texte qui suit a été écrit comme on prépare minutieusement son arc et ses flèches. J’espère ne pas avoir défailli.
Les secrets volés de Papillon
« Alors, messieurs les experts, laissez les derniers survivants s’éteindrent au moins en paix, ( ?), ne serait-ce que par courtoisie. » François Merlet, 1988
« Mais l’existence de l’Ours pyrénéen aurait-elle un sens, si on savait tout ? » Office National de la Chasse, 1985
« La différence qui fait le sauvage est l’absence de prénom »
Lus les faire-parts, les déclarations convenues, celles patelines à souhait d’un député qui excelle à pousser la chansonnette, jetons cette vérité nue et bien dérangeante : l’ours « Papillon » a fini sa vie comme un animal de laboratoire et jouira des honneurs funèbres d’une bête de cirque. Si affaiblie que puisse être notre vieille méfiance animale sous les coups de boutoir de la modernité, reconnaissons aujourd’hui que son petit nom, dont il est affublé depuis des années, l’avait déjà un peu extrait du monde sauvage, « désauvagisé » comme le dit notre cher François Terrasson, qui ajoute : « la différence qui fait le sauvage est précisément l’absence de nom, ou plus exactement de prénom » (1)
Me tromperais-je en écrivant que l’ours « Papillon », inondé d’une affection qu’il n’a jamais souhaitée et objet d’un intérêt scientifique dont il n’avait cure, était destiné à s’éteindre sous les outrages bientôt décrits ? Je ne le crois pas. Nous avions maintes fois partagé avec des amis naturalistes de telles intuitions, amères mais lucides. Ce dimanche où expirait l’ours, dans la descente du Pic de Sesques - la montagne tutélaire du fauve - l’un d’eux ne m’avait-il pas dit : « Tu verras, il va mourir à Chèze et ils l’empailleront. »
Reprenons les choses dans l’ordre. Abrité par les profondes gorges et forêts des vallées d’Aspe et d’Ossau, le plus vieil ours des Pyrénées a coulé une vie qu’on jugera paisible (2) jusqu’au jour où un ours de la souche slovène, le dénommé « Néré », a débarqué sur son territoire ancestral et y aurait imposé sa force et sa jeunesse. Faut-il y voir un clin d’œil de la nature, une revanche de la bête car, c’est l’évidence, « Néré » était promis à la forêt de Medved si sa mère n’en avait pas été arrachée un jour de printemps de l’année 1996, pour le bien de l’espèce nous a-t-on dit ; toujours ce fichu bien. Je ne prétendrais pas répondre à cette singulière interrogation, mais convenons que l’on déporte des animaux aussi évolués que les ours sans se poser la moindre question. Voici deux ans les traces de « Papillon » se raréfièrent puis s’évanouirent dans la sylve, au point que certains émirent l’hypothèse d’une disparition du patriarche, mort de vieillesse.
À grands renforts de presse, un prétendu « spécialiste de la photo d’ours des Pyrénées » [NDLB: le Docteur Piro] affirma même au mois de janvier dernier que le fauve était bel et bien mort. L’homme qui se disait catégorique n’en affichait pas moins une certitude limitée à 98 % ; il lui sera donc arithmétiquement concédé aujourd’hui 2 % de sérieux.
Un tueur moldo-valaque
Mort de sa belle mort ou errant ici et là, «Papillon» fut quelque peu oublié tant les efforts des protecteurs de l’ours étaient alors de contenir une jacquerie opposant des éleveurs et un ours cette fois ci appelé «Luz» puisqu’il opérait en effet dans la vallée de Luz-Saint-Sauveur, et familièrement selon la terminologie des experts.
Honni pour ses attaques de moutons d’appellation d’origine contrôlée Barèges-Gavarnie, proies lâchement tuées au sein de troupeaux sans chien ni berger, mais aussi pour ses ascendances supposées balkaniques , donc sanguinaires (3), l’ours «Luz» fit les frais de multiples battues, de balles en caoutchouc tirées à vingt mètres au calibre 12 (4) et même - ce fut une première - d’un feu sensé le renvoyer d’où il venait. Mais d’où venait-il vraiment ? Le feu et le caoutchouc n’ayant pas suffit à raisonner cet animal, et devant les menaces de certains éleveurs de barrer les routes, de fermer les bureaux de vote mais surtout de supprimer l’ours, le ministre de l’écologie et du développement durable ordonna sa capture aux fins de lui poser un collier émetteur radio et d’introduire dans son corps un second émetteur, le tout pour tenter d’éloigner la bête de ses proies et calmer la fureur valléenne (5) . « Mais ils ne font que déplacer le problème » résuma un berger local (6) non encore rompu aux arbitrages du sustainable development de notre upper class qui, de colloque en symposium, clame sa foi mondialiste mais se trouve fichtrement incapable d’assurer la survie des plantigrades dans notre pays.
Onze mois plus tard, le 22 avril 2004 à 22h05 exactement, au prix d’un gros labeur et de moyens importants, le «problème» était capturé par un piège posé par des membres du réseau et de l’équipe technique Ours qui ne cessaient de se relayer toutes les nuits en compagnie d’un vétérinaire. Et quel problème ! On attendait un moldo-valaque (7) et ce fut le vieux «Papillon» qui glissa son pied dans un lacet coulissant. A-t-on réfléchi en ces instants d’étonnement ?, a-t-on hésité à endormir puis à opérer l’animal mythifié et ressuscité ? ( rappelons que les éleveurs refusaient l’équipement radio puisqu’il les obligeait à accepter l’ours parmi eux ) [NDLB: C'est l'inverse aujourd'hui, mais les éleveurs refusent toujours l'ours ! ], nous n’en savons rien. Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’en ce 22 avril 2004 l’ours «Papillon» fut définitivement arraisonné par la Technique.
L'instrumentalisation de l'ours
Neutralisé par un fusil à seringue hypodermique qui lui injecta du zolétil - nous sommes heureux d’apprendre qu’il a la caractéristique de ne pas avoir de dose létale, le patriarche, dont tous subodoraient la fin proche, devint un sujet exceptionnel de laboratoire. De laboratoire in natura est-il plus juste de dire, tant le milieu naturel se transforme chaque jour un peu plus en vaste local d’expérimentations, où tout est permis pour l’avancement de la science. L’ours se meurt, la recherche avance... et « la connerie progresse » chante Bernard Lubat dans un scat gascon endiablé quelque part dans la Haute-Lande. Mais qui donc sait encore se perdre sous les pins ?
Si officiellement il était question de lui poser deux mouchards, l’un au cou et l’autre plus petit dans ses chairs, la vieille bête édentée fut également délestée d’une prémolaire. Voulait-on réduire cet ours au végétalisme par pitié pour ses proies, à l’instar de cette belle âme anglo-saxonne qui harnache ses loups de colliers expédiant une forte décharge électrique, et pédagogique, à chaque attaque de mouton ? Non, il semblerait qu’à lui voler une dent on ait voulu lui donner un âge ; la belle affaire, scientifiquement lui donner un âge par l’analyse des anneaux de cément. Une question se pose désormais, et avec acuité : qui sera le Rahan porteur d’un tel trophée, autour du cou bien entendu ? Mais n’en demandons pas tant, du moins pour le moment, et revenons à notre ours. Trop lourdement anesthésié - répétons qu’un colosse proto-kalmouk était pressenti à sa place - l’ours «Papillon», édenté nous l’avons dit mais aussi cataracté à l’œil gauche, faillit par deux fois laisser sa peau entre les mains de ses gestionnaires (c’est ainsi qu’ils s’appellent entre eux) et créer par là un scandale énorme, une vilaine affaire aussi grosse qu’un fauve de l’île Kodiak. Il s’est fallu d’un rien que nous n’assistions à tel naufrage si les bons soins du vétérinaire, et sans doute l’instinct puissant de survie de la vieille bête, n’avaient permis de relâcher le dimanche 25 avril au matin, soit tout de même plus de deux jours et demi après sa capture(8) , cet ours de 128 kilos - on a compris qu’il fut dûment pesé - aliéné pour le reste de ses jours à un corps étranger. Saluons d’ores et déjà l’ultime résistance de la bête au programme de désauvagisation, puisque nous apprîmes avec grande joie qu’elle se débarrassa très vite dans sa cage du mouchard accroché à son cou, sans toutefois bien sûr pouvoir détruire cet alien enfoncé dix centimètres dans sa peau.
Si certaines poules, assure-t-on, préfèrent les cages, il paraît maintenant difficile aux gestionnaires de la faune sauvage d’affirmer que l’ours tolère un collier. Sachons toutefois que nous vivons sous l’empire du bien : un ours qui refuse un collier pour son bien n’est-il pas un animal réactionnaire, et donc susceptible d’être retiré de ses forêts, déporté vers on ne sait quelle Sibérie concentrationnaire (9) ?
Le premier ours béarnais à bénéficier
d’une carte d’identité génétique
Assénons-le sans complexe, cet ours de légende, dont la vie en nos montagnes assiégées relève du miracle, a été traité ces jours-là en bête de laboratoire et même en délinquant ; n’est-ce pas en effet ce dernier que l’on autorise à recouvrer la liberté muni d’un bracelet électronique ! Pour ce qui est du laboratoire, on claironne partout que «Papillon » fut le premier ours béarnais à bénéficier d’une carte d’identité génétique grâce aux analyses effectuées au début des années 90 par l’équipe grenobloise de M. Pierre Taberlet.
Je viens de livrer là une banalité contemporaine qui, en y regardant de très près, est une véritable monstruosité : la carte d’identité génétique d’un ours. Pourquoi ? Avant de répondre à cette question, souvenons-nous de la fin de l’excellent 1984, où George Orwell développe les principes du Novlangue, ce langage promu par le régime aux fins de supplanter l’ancien, l’Ancilangue. « Il était entendu que lorsque le Novlangue serait une fois pour toutes adopté et que l’Ancilangue serait oublié, une idée hérétique - c’est-à-dire une idée s’écartant des principes de l’Angsoc (10) - serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. »
Afin d’illustrer ce qu’est aujourd’hui le Novlangue, j’ai extrait ci-dessous des termes d’un article de presse récent, duquel il ne sera pas révélé immédiatement l’exact sujet :
- « Une soixantaine d’acteurs »,
- « la validation des propositions »,
- « les fiches de procédure »,
- « notre volonté de transparence »,
- « des échantillons pour être analysés »,
- « un cahier des charges techniques »,
- « des méthodes d’analyses qui s’apparentent à celles de la police scientifique »,
- « assez d’ADN pour un typage complet »,
- « mais en contrôlant ce que nous faisons, en le faisant de façon démocratique ».
Veut-on nous parler ici de la future carte d’identité biométrique destinée aux sujets britanniques ? S’agit-il d’un test proposé par la firme Oxford ancestors qui, grâce à votre salive, peut révéler votre lignée paléolithique ? Ou bien s’agit-il de tout autre chose ? Oui, il s’agit du « Nouveau discours sur la méthode pour mieux compter les ours », discours résumé dans le Sud-Ouest du 23 avril 2004. Une telle logorrhée était tout simplement inimaginable voici encore quinze ans ; elle est de nos jours la langue subversive, le Novlangue, qui d’une manière parfaitement insidieuse arrache l’ours à sa vie sauvage pour le contrôler puis l’enfermer dans les laboratoires, et l’exploiter à des fins prétendument scientifiques. Telle est la barbarie à laquelle nous nous habituons tous, car elle s’instille dans nos esprits par une langue vénéneuse, empoisonnée. À défaut de la réduire à néant, sachons au moins la décrypter, lui décocher toutes nos flèches et lui opposer notre Ancilangue, la langue française très naturellement. Mao l’avait bien compris en son temps : on ne se bat jamais sur le terrain de son adversaire, et il en est de même pour la langue et les mots. À «développement durable», nous répondons «nature» et à entendre «analyse génétique des poils d’ours» nous relisons Dersou Ouzala.
La mort du plus vieil ours des Pyrénées
Quittons Dersou et Arséniev dans la taïga et revenons au dernier refuge de l’ours «Papillon». Relâché, et nous savons après quelles épreuves, l’ours fut constamment suivi par ses gestionnaires, eux-mêmes en butte aux exigences des éleveurs qui ne voulaient plus de cet animal. Les doléances pastorales de Jacquou furent vite exaucées, et nous apprîmes par la radio et les journaux la mort du plus vieil ours des Pyrénées, survenue le dimanche 25 juillet 2004 dans la montagne de Chèze, en Bigorre, trois mois et deux jours après sa capture sur la même commune.
Sa mort fut lente, et, l’on s’en doute, suivie de près par les gestionnaires, une dizaine, qui visitèrent la bête, l’approchèrent, firent des clichés, bref qui œuvrèrent pour la science universelle qui le leur revaudra un jour. Nous en sommes sûrs. Un porteur de caméra invité pour la cérémonie prit même quelques images de cet animal décharné, retiré à l’ombre sous une souche, fuyant son gîte sur ses pattes antérieures, incapable qu’il était de se servir de son postérieur paralysé. Assurément de belles images que l’on attend avec gourmandise de voir dans les salles de nos cinémas et des maisons de la jeunesse et de la culture.
« De souche pyrénéenne, Papillon, encore tout chaud quand il a été retrouvé (...) ne pesait plus que 94 kilos », « il avait reçu une rafale de plomb » dans la tête nous dit-on, « les examens porteront sur le plasma sanguin », «rein, foie et vessie ont été envoyés à un laboratoire parisien pour des analyses en histologie», «d’autres recherches toxicologiques larges (à l’école vétérinaire de Lyon) seront aussi effectuées, des recherches de pesticides, d’herbicide. Comme c’est une espèce tout en haut de la chaîne alimentaire, c’est intéressant de voir ce qu’on va trouver. Il a mis trois semaines pour mourir...» , « une dent, une petite prémolaire a été envoyée aux Etats-Unis pour que l’âge soit déterminé avec précision» ; toutes informations, accompagnées des commentaires du docteur vétérinaire en charge de l’ours, que nous trouvons dans un article publié le 29 juillet par L’Éclair des Pyrénées. Voici un titre bien explicite en couverture ce jour-là : « Secrets d’ours - La dépouille de Papillon autopsiée », illustré par la photo d’une patte postérieure de la bête étendue sur une table blanche en plastique. Et le vétérinaire de conclure : «Un ours qui vieillit naturellement, c’est rarissime.»
Gageons qu’un ours qui meurt dans sa forêt...
- sans capture,
- sans goûter la piqûre de zolétil,
- sans mouchard au cou,
- sans corps étranger dans ses chairs,
- sans gestionnaires,
- sans photographes ni cinéastes aux fesses,
- sans cahier des charges,
- sans carte d’identité génétique,
- sans patrimonialisation,
- sans valorisation économique et touristique,
- sans dépeçage pour la science,
et sans bien d’autres jeanfoutreries, bref un ours sauvage avec ses mystères et ses secrets, c’est peut-être déjà une vieille histoire. Résumons : on avait commencé à lui donner un petit nom, et l’on a fini par lui voler sa mort.
La nature sauvage est malmenée
L'ours Papillon
Photo de Jean-Jacques Camarra
Que conclure de cette mort savamment volée et médiatisée ? D’une part, et l’on s’en doute, que rien ne changera localement : « C’est pour mieux connaître la situation que l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn vient de lancer une vaste opération de recensement des ours vivant aujourd’hui dans les Pyrénées », déclarait en effet Jean Lassalle le lendemain de la mort de l’ours à La République des Pyrénées (11). Les gestionnaires et les généticiens sont donc garantis d’un bel avenir. Fondamentalement, d’autre part, cette scandaleuse affaire illustre sans conteste que nous avons franchi un cap. Certes, la nature sauvage est malmenée depuis déjà longtemps, mais elle ne l’a jamais été dans les temps passés pour son bien.
L'ours, ex roi des animaux
Un historien féru de l’héraldique et du symbolisme animalier, Michel Pastoureau, montre combien l’ours, porteur du caractère sacré de la nature, n’a été détrôné dans l’imaginaire nord-européen qu’au prix d’une guerre médiévale de 1000 ans. L’église, qui craignait alors des survivances païennes venues du lointain paléolithique, a ainsi promu le lion comme roi des animaux au détriment de l’ours, a substitué des fêtes chrétiennes à celles du fauve et a même encouragé les montreurs d’ours parce qu’ils ridiculisaient la bête. L’ours cousin des hommes, père de l’homme chez les anciens Basques, se devait de descendre de son piédestal. Si nous y sommes parvenus à l’exclusion de rares peuplades sibériennes, des derniers Aïnous, et peut-être de quelques Lapons, force est de constater que cette guerre continue, sous une autre forme, mais de plus belle, relayée par les techniciens et leur épouvantable gestion. Elle s’attaque désormais aux gènes ; souvenons-nous du mot extraordinaire de François Merlet dans le Seigneur des Pyrénées : l’ours est « l’atome pyrénéen ».
Que faire devant tel constat ? Quand bien même la partie semblerait déjà perdue, décrire et dénoncer l’arraisonnement de la vie sauvage par la Technique est une première tache impérative. Combattre par la parole et la plume le contrôle de la vie sauvage avant qu’il ne devienne la norme absolue, avant qu’il ne soit réclamé par les naturalistes eux-mêmes, et non plus perçu comme hostile, nuisible à la vie sauvage mais favorable à elle. Revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire lire les grands auteurs (mentionnons spécialement ici Robert Hainard, notre Dersou Ouzala d’Occident), recourir à nos forêts intérieures, adopter l’attitude à la fois calme et tendue de celui qui affûte. Ne surtout pas craindre d’être assimilé à je ne sais quel régime d’ayatollahs, de talibans ou de réactionnaires élitistes parce que le premier oracle venu parlera et tentera de dissiper toute critique du dogme. En est-il encore temps ? « Le doute est devenu une maladie » avertissait Philippe Muray voici treize ans déjà. Le temps n’est plus au consensus dur des radicaux mais au despotisme du consensus mou relevait-il avec raison : « Son exploit est d’être à la fois quasi invisible et partout répandu, donc sans dehors, sans alternative, sans extérieur, d’où il serait possible, sinon de prétendre l’offenser, donc l’obliger à réagir, c’est-à-dire à se montrer en révélant par la même la puissance et l’étendue de sa tyrannie.» Sachons d’abord totalement désespérer avant de se battre.
C’est un congélateur sans doute identique au vôtre, blanc comme neige, lisse, et pourtant bien singulier puisqu’il abrite le cadavre du patriarche des Pyrénées. Cet ours, aux atomes confisqués à sa terre natale, excite les convoitises : on ne l’empaillerait pas car il est par trop abîmé, mais on réfléchit à une reconstitution quelconque pour un vernissage festif chez l’un ou chez l’autre. Ce soir-là, grisés par le vin de Jurançon, oseront-ils s’en vanter ?
Oui, ils ont eu la peau de l’ours.
Stéphan Carbonnaux
Publié le lundi 23 janvier 2006
Mis à jour le mardi 21 février 2006
les intertitres de la Buvette sont destinés à rendre la lecture sur écran plus facile.
Stephan Carbonnaux est naturaliste, auteur du Cercle rouge - Voyages naturalistes de Robert Hainard dans les Pyrénées, éditions Hesse
Notes
(1) Alors que les «Pyren», «Chocolat», «Cannelle», (et pourquoi pas «Darjeeling») font recette, les appellations séculaires Lou Moussu et Pedescaous baignent dans le formol des écomusées montagnards ou servent de marque commerciale à des fromages du «pays de l’ours». Pour se vacciner des effets de la «valorisation économique de l’ours», l’on constatera que si la vente de tels fromages, marqués d’ailleurs d’une empreinte de la bête, a connu une courbe ascendante, la population d’ours autochtones, elle, a subi dans le même temps une terrible hémorragie.
(2) À ceci près, on le verra plus loin, qu’il a reçu un jour une volée de plombs dans la tête, et que les incursions dans son territoire n’ont cessé d’augmenter au fil des années.
(3) Si l’ours «Luz» avait été identifié en 2001 comme un ours pyrénéen et non d’origine slovène, certains valléens ont cru le contraire jusqu’au bout.
(4) Le tir de balles en caoutchouc avait pour objectif de «réapprendre» à cet ours à fuir l’homme, avec le souci de préserver son existence menacée par quelques excités qui voulaient lui régler son compte.
(5) Cette autorisation a été donnée le 27 mai 2003 après un avis favorable du Conseil National de la Protection de la Nature.
(6) Voilà des Jacquou le Croquant à qui il sera bien peu facile dans l’immédiat de chantonner la petite musique de « l’intérêt économique et touristique de l’ours», à moins de leur garantir une nouvelle «procédure d’éloignement» des ours pudiquement nommés «à problème». La Commission syndicale de la vallée de Barèges avait d’ailleurs annoncé aux éleveurs qu’une acceptation des mesures de cohabitation avec l’ours entraînerait un refus d’occuper les estives ! Le problème, en réalité, est plus simple : il faudra bien un jour trancher au plus bas et au plus haut niveau politique si le problème est l’existence de l’ours lui-même dans les Pyrénées ou le refus stupide de certains de cohabiter avec lui.
(7) J’utilise ici les expressions de moldo-valaque ou de proto-kalmouk pour grossir le trait, car les agents affectés à l’opération savaient que l’ours à capturer était pyrénéen.
(8) Le responsable de l’équipe technique Ours brun, M. Pierre-Yves Quenette, précise d’ailleurs, tel un horloger suisse, que l’animal a été relâché 56 heures et 43 minutes après sa capture. Entretien avec Nature Midi Pyrénées le 13/05/2004, L’Épeiche du Midi, n° 12, été 2004.
(9) La Sibérie concentrationnaire est déjà une réalité pyrénéenne puisque certains éleveurs et hommes politiques ont désigné le zoo de Borce en vallée d’Aspe (« un espace plus vrai que nature » dit la publicité) comme un gîte de luxe pour les ours anormaux.
(10) Dans le roman, il s’agit de l’idéologie officielle.
(11) Éditions du mardi 27 juillet. Jean Lassalle, conseiller général, député, farouche partisan des travaux routiers de l’axe européen E7 en vallée d’Aspe (déjà prévus il y a 15 ans pour 1000 camions par jour !), président de l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn, est un des responsables politiques qui a vu fondre les derniers ours comme la neige au soleil. Une de ses grandes marottes est de les compter puis de les recompter.
- Voir l'album photo sur l'ours Papillon avec les textes de Stephan Carbonnaux.
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