Début 1999, Boris, un ami slovène vivant en France et disparu malheureusement depuis, me vante la richesse de la faune slovène. Si la guerre a épargné ce pays alors encore peu visité, par contre elle s’est prolongée dans les nouveaux états voisins, Croatie et Bosnie, et y a poussé les loups et les ours à fuir les zones de combat jusqu’en Slovénie. Selon lui, pour apercevoir des loups, il me faut d’abord écarter les ours qui pullulent.
Par la suite, j’ai rapidement constaté le caractère un peu excessif de cette affirmation !
Le ver est dans le fruit! Le projet d’un voyage naît ce jour-là et ne me quitte plus. Finalement, sur ma demande, Boris contacte son cousin Peter qui vit à Ljubljana pour qu’il m’accueille et me procure des contacts sur place. Et un beau jour, après avoir entassé dans ma Renault quelques vêtements et ustensiles de camping, je prends la route. Je ne sais pas qu’elle me conduira au fil des années jusqu’en Ukraine et sur la Mer Noire. Mais ceci est une autre histoire.
Après un assez long voyage par l’Allemagne, l’Autriche et le tunnel de Karawanken, je rencontre Peter un samedi à Ljubljana. Visiblement, ce matin-là, une seule chose compte pour lui : aller retrouver son bateau à Koper sur l’Adriatique, comme tous les week-ends. Les présentations sont vite expédiées et il m’entraîne à vive allure cinquante km plus loin, dans un village nommé Rakek où, avant de disparaître en direction du littoral, il me confie de manière expéditive à un brave homme susceptible de me louer une chambre et me faire rencontrer des chasseurs qui me guideront vers l’objet de mes voeux.
Malheureusement, mon logeur parle un sabir d’allemand assez indistinct et les chasseurs, malgré toute leur bonne volonté ne me montrent ni ours, ni loups, ni même cerfs ! Je frise même la chute en montant à un mirador, lorsqu’un barreau se brise sous mes 220 livres…..
Sur la foi de mon livre de chevet d’alors : «Les mammifères sauvage d’Europe» de Robert Hainard, ouvrage plus «addictogène» pour les amateurs de faune sauvage qu’un champ de peyotl pour des hippies, je décide de me rendre à Kočevje, distant de quelques dizaines de km.
A Kočevje, en pénétrant dans l’hôtel Valentin, je remarque une espèce de géant qui feuillette des journaux dans un des salons. La réceptionniste, dès mes premiers mots dans ce pidgin d’anglais paraît-il inoubliable pour mes interlocuteurs étrangers, me fait signe d’attendre quelques minutes. Je crois comprendre qu’un francophone va venir s’occuper de moi.
Rapidement, un personnage dont les cheveux blancs sont ramenés en catogan arrive et, dans un français un peu maladroit mais tout à fait compréhensible, se présente et me demande de le suivre. C’est ainsi que je fais la connaissance de mon ami D. pivot de mes séjours slovènes, dont l’appartement m’a longtemps servi de base avancée pour mes longues randonnées à travers les Balkans. A ce moment, le colosse assis dans la pièce voisine se lève et se présente dans la langue de Molière comme un ancien para de la légion étrangère, jadis blessé en sautant sur Kolwesi. Ils m’expliquent qu’ils militent l’un et l’autre pour un parti politique dans le titre duquel je retiens seulement le mot «démocratique» … «Le temps presse, nous sommes en campagne électorale et il est impératif de terminer une tournée des sympathisants entamée ce matin».
Il faut vous dire que le pays compte une vingtaine de partis dont le puissant parti des retraités et qu’à son échelle, l’alternance, la cohabitation, les alliances et les manœuvres stratégiques, bref la vie politique est tout autant intense et permanente que dans les «grands» pays de l’ouest du continent !
Nous partons donc sur le champ pour une succession de visite chez l’habitant, en majorité des dames seules : un petit discours de F. l’ex-para, un petit gâteau, un verre de slibovica, l’alcool de prune bleue qui sévit sur l’ensemble des Balkans et ainsi de suite. La conduite de la voiture par Franz ne semble pas affectée par l’ingestion répétée des verres d’alcool. Je découvrirai par la suite qu’en la matière, sa capacité de résistance est phénoménale, ce qui n’exclu pas néanmoins certaines fins de soirées «chaotique».
A la tombée de la nuit, nous sortons de la ville pour rejoindre, à l’orée de la forêt, un camp de gitans. Ceux-ci me proposent un café dans un verre de couleur improbable. Mes deux acolytes refusent le breuvage, mais insistent pour que j’en boive : «un refus constituerait une offense pour ces gens du voyage».
Alors, un doute me saisit. Je me trouve dans un lieu isolé, avec des gens dont j’ignorais l’existence deux heures plus tôt et ils m’offrent un breuvage qui pourrait….
En fait, je bois l’infâme jus de chaussette et je survis ! Si l’on risque de céder à la xénophobie, au racisme, à la peur de l’autre, il ne faut pas voyager ….
La grande forêt slovène
Après trois voyages infructueux à la recherche du loup, si mes séjours m’ont permis de nouer dans la région de précieuses amitiés, je n’ai pas vu ma persévérance récompensée.
Je repars en 2003, bien décidé, cette fois, à réussir des observations et même des photos. Puisque le loup me parait inaccessible, au moins je peux essayer d’observer plus précisément l’ours, que je n’ai pas encore rencontré.
Dans les bureaux de l’unité «Medved» du Service national des forêts, on me propose des affûts dans ces miradors de chasse (hochplatz) que fréquentent aujourd’hui beaucoup de touristes français.
Le premier soir, en arrivant sur les lieux, la place est occupée par des paysans qui fauchent et nous revenons bredouille.
Le deuxième soir, le garde me confie à son père, âgé d’au moins 70 printemps, qui manifeste en montant l’échelle une impressionnante «détresse respiratoire», comme disent les pneumologues ! Inquiet, je commence «in petto» à réviser les règles élémentaires de secourisme concernant la perte de conscience par suffocation, apprises quelques quarante ans plus tôt à la croix rouge. Heureusement pour le «patient», je n’ai pas à les mettre en pratique ce jour-là ! Nous observons pendant presque toute la soirée les jeux amoureux de trois lièvres géants, mais d’ours, point.
Le troisième soir, veille de mon départ programmé pour la Bosnie, je suis confié à un autre garde, affligé d’une jambe raide, ce qui, à première vue s’accorde mal avec la montée à des miradors de plus de 10 mètres. Mes craintes s’évanouissent lorsqu’il s’engage sur la piste, pied au plancher au volant de son 4X4. Dès l’installation dans le mirador, il allume une cigarette et ne cesse de fumer ! J’y repense toujours lors des inévitables «consignes» données avant d’escalader l’échelle par «ceux qui savent». Le bruit et le mouvement compte certainement plus que l’odeur, surtout si le mirador est très haut….
Nous observons une biche et son faon. Ils se sauvent rapidement, visiblement inquiets, lorsque apparaissent successivement cinq ours de taille variée. Il s’agit d’une mère et de ses quatre oursons, de deux portées successives suivant mon voisin. Le retour de jeunes de l’année précédente est toléré parfois par les vieilles ourses l’été suivant. La mère, en tout cas, regarde fréquemment de notre côté, comme pour nous prendre à témoin de la beauté de ses rejetons : sans doute déjà une professionnelle de ce qu’il faut bien nommer le «SLOVENIAN BEAR SHOW-BIZ» actuel, si profitable, avec le hunting- business, à leur balance commerciale !
Pendant que je me délecte du spectacle, deux loups «chantent» à quelques distances. Quel pied !
Un personnage étonnant m’a fait mieux connaître cette grande forêt enchantée. Artiste, poète et chasseur, capable de dépanner un tracteur forestier, B. a construit lui-même sa magnifique maison juste à l’orée du bois. Il en paye le prix. Deux années successives, les loups attirent sous le couvert et tuent ses chiens de chasse qui étaient dans la cour.
Je frissonne encore au souvenir d’une équipée nocturne avec lui dans un chasse-neige Unimog, au cours de laquelle, bien qu’équipées d’énormes chaînes, les roues ripaient à chaque instant vers le précipice.
B. aime impressionner ces hôtes. Je lui amène un jour trois lyonnais à qui il promet aussitôt de montrer une tanière, «occupée» évidemment. La première est vide. Je commence à trouver la plaisanterie un peu «corsée». Je reste donc au pied de la petite pente où se trouve la seconde. Nos lyonnais, malgré les gestes de B. pour les faire taire, papotent sur le sentier comme s’ils montaient faire leurs dévotions à Fourvière et parviennent 2 ou 3 m au dessus de l’ouverture. A ce moment, un grognement expressif sort de la tanière et tout le monde descend «en vrac» ! Je suis sur que cela restera pour eux un grand moment d’émotion!
B., tu devrais arrêter de vouloir «épater» les touristes ! Cela pourrait mal finir ! Mais tout c’était bien terminé ce jour-là et je me suis pincé pour ne pas rire...Comme les Nenets et leur «civilisation du renne», la Carniole, ancienne région très pauvre du sud de la Slovénie, a développé autrefois une «civilisation du loir». Le siebenschläffer, dormouse, polh en slovène a constitué une ressource traditionnelle de la région. Les anciens utilisaient sa graisse, sa chair, réputée énergétique, et, évidemment, sa fourrure, le «petit gris ou vair» pour en faire des bonnets. Il était capturé dans de petits pièges en bois, piqués au bout de longues perches que l’on disposait au sommet des pommiers ou des poiriers. J’ai vu naguère des slovènes en piéger par dizaines. Heureusement, cette tradition disparaît peu à peu.
C’est notre petit compagnon des longues soirées d’affût au mirador. A la tombée du jour, trotte-menu, on l’entend se déplacer dans le plafond au dessus de nos têtes et quelquefois on aperçoit deux grands yeux qui nous dévisagent.
Les slovènes
Slaves par leur mysticisme et leur mélancolie (le pays a détenu le triste record européen des suicides), germaniques par leur goût du travail et de l’ordre comme l’indiquent leurs petits pavillons proprets, et en même temps un peu méditerranéens par la proximité de l’Italie, les slovènes sont en général des personnages attachants, souvent excessifs mais fidèles dans leurs amitiés.
A mon arrivée à Kočevje à la fin des années 90, la vie est restée apparemment inchangée depuis l’époque yougoslave, bien que l’indépendance date pourtant de huit ans. Les étagères des rares magasins du centre sont presque vides et le choix limité. Les français qui aujourd’hui hésitent entre les nombreux restaurants et les deux grandes surfaces pourvues de tous les «trésors» du capitalisme triomphant ne peuvent deviner que la région a subi depuis l’entrée dans l’UE, une accélération fulgurante vers la société de consommation (!!) et a ainsi perdu beaucoup de son identité…
Les slovènes mangent à n’importe quelle heure. Au temps de sa splendeur, l’hôtel Valentin propose avant dix heures du matin un service dont le tarif est réduit d’au moins 30 %. On peut donc faire un repas complet en début de matinée : potage, salade, viande, dessert pour un coût réduit. J’avoue (malgré ma réputation, surfaite, de bon vivant) avoir toujours hésité à m’attaquer à une choucroute garnie sur le coup de neuf heures du matin !
Cette absence d’horaire m’a joué un mauvais tour. Lors d’un de mes premiers séjours, mon ami D. et moi sommes conviés à une réunion à laquelle doivent participer deux ministres. Attention, deux ministres d’un pays dont la superficie est inférieure de plus de moitié à la région Midi-Pyrénées, relativisons ! Elle doit se dérouler à partir de 15 h 30 dans une auberge près de Ljubljana. Les précisions «nébuleuses» de D. sur la nature de cette réunion, que je pense tout au plus arrosée de jus d’orange, m’amènent à déjeuner assez copieusement vers midi dans un restaurant typique. Quelle surprise en arrivant à destination ! Un énorme buffet au centre duquel trône un cochon de lait entier (nous étions une petite dizaine de convives) occupe le milieu de la pièce. Et nos hôtes nous encouragent à lui faire honneur, à nous resservir et à nous resservir encore. Il m’est impossible de refuser. Je me vois déjà souffrant d’une violente indigestion, la peau couverte de pustules comme dans le film «la grande bouffe» etc… En fait, quelques cachets de bicarbonates me permettront de surmonter l’épreuve. Mais depuis, je ne manque jamais de demander plus de précision en cas d’invitation à ces «réunions informelles».
Ce soir là, D. toujours très mystique, nous gratifie d’un de ces numéros de «thaumaturge inspiré» avec posture christique et imposition des mains dont il a le secret. Bien que surveillant discrètement les expressions de nos illustres hôtes, je ne peux déterminer s’ils le prennent au sérieux ou s’il est (avec le gros français en prime !) la vedette d’un «dîner de cons» !
En Slovénie aussi la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille !
Mais, comme en France, il peut se passer beaucoup de choses autour d’une table.
Lors d’un «voyage d’étude» d’élus d’un département pyrénéen, en voyant arriver à l’auberge de Mašun le dessert qui représente une piste d’ours en poudre de chocolat sur une crème immaculée, une des participantes, que nous connaissons bien, s’est exclamée, indignée : «AH NON !! Encore des ours ! ». Ce qui a beaucoup fait rire les personnalités slovènes qui m’ont rapporté l’anecdote et en même temps leur a fait toucher du doigt la hargne de certains opposants français !!
Il me faut maintenant aborder un sujet plus délicat,
Dès mon premier séjour dans le pays, j’ai remarqué une certaine lueur d’intérêt dans les yeux de nombreuses dames ou demoiselles, que j’ai d’abord attribuée naïvement à mon physique de jeune premier…. Hélas, il m’est apparu rapidement qu’en fait, la motivation est purement économique.
Il me revient d’ailleurs en mémoire la mésaventure d’un chasseur de ma région qui fut logé quelques mois par l’Etat à la prison d’Yzeure. Après avoir abandonné sa femme et ses enfants, il avait détourné de fortes sommes pour les beaux yeux d’une ravissante rencontrée dans un autre pays de l’Est, lors d’un voyage «cynégétique».
En ce qui me concerne, une des slovènes les plus «insistantes» est une célèbre championne locale de tir au pistolet. Peu disposé, entre autres, à tester en cas de divergence de vue son adresse sur une cible fuyant en zigzag, j’ai fait valoir l’existence d’une épouse française pour refuser le deal… ouf !
Le niveau de vie des slovènes s’est élevé depuis l’entrée dans l’UE en 2004, mais on rencontre encore fréquemment dans les bars ou les magasins, venues souvent du sud de l’ex-Yougoslavie, de belles «lianes» blondes aux yeux clairs, bien décidées à gagner par tous les moyens l’Eldorado de l’Ouest.
Je conseille au voyageur solitaire mâle et occidental, dans son intérêt, de contourner ce type d’embuscade !
Je compte bien repartir en Slovénie ce printemps, ce sera mon 21ème séjour dans ce petit pays si cher à mon cœur.
Il me faut parfaire encore ma documentation sur ses habitants, humains ou non …..




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