La Slovénie est un petit pays de 2 millions d’habitants à peine, mais dont la densité de population en 1995 était de 99 habitants/km2 [Rapport d’enquête en vue de la réintroduction de l’ours brun dans les Pyrénées centrales, Alain Arquillière et Roland Guichard, Ministère de l’Environnement, Artus, mai 1995.], soit une densité analogue à celle de la France. La plus grande partie de la population d’ours vit dans un territoire accolé à la frontière croate, qui en1966 est devenue une zone réservée à la protection et à la gestion de l’ours brun (Zone centrale de conservation de l’ours), sans par ailleurs que la Slovénie ne prenne de mesures particulières de limitation des activités humaines. Nous évoquerons ici la région de Kocevje dans laquelle vivent une grande quantité d’ours et dont proviennent ceux lâchés dans les Pyrénées en 1996 et 1997 et une partie de ceux lâchés en 2006. J’ai passé près de neuf semaines, réparties en trois séjours, de 2005 à 2008, dans cette région. J’étais presque tous les jours sur le terrain, parfois des journées et nuits entières, seul ou accompagné. J’ai côtoyé de très nombreux habitants, des forestiers, des chasseurs, des éleveurs.
Cette région est un grand karst boisé, entrecoupé de larges prairies de fauche, de prairies d’élevage de vaches et de moutons [L’Etat slovène a décidé au début des années 90 de revitaliser l’agriculture et de l’élevage, avec notamment des subventions à l’élevage ovin alors que l’économie de la zone centrale de conservation de l’ours était fondée sur l’élevage bovin (surtout en stabulation après-guerre).] et de champs de maïs. La densité humaine y était de 22 habitants au km2 en 1991. La plus forte densité a été connue en 1869, avec presque 33 habitants au km2. Puis pour des raisons économiques la population a lentement diminué, pour chuter pendant et après guerre pour des raisons politiques et ethniques. De 17 199 habitants en 1936, elle est en effet passée à 9 434 habitants en 1948. C’est à cette époque que la population d’ours fut la plus faible, une cinquantaine d’individus (peut-être plus) pour une densité humaine de 11,32 habitants au km2. La population d’ours a largement augmenté depuis, celle des hommes aussi puisqu’elle a presque doublé entre 1948 et 1991. Cette population s’est concentrée dans la ville de Kocevje et dans un moins grand nombre de villages qu’avant guerre. En effet, la politique hitlérienne a entraîné l’abandon de nombreux villages autrefois peuplés d’une vieille souche germanique. Ces villages avaient d’ailleurs été détruits pendant la guerre par les troupes italiennes qui combattaient les résistants slovènes. De 173 villages et
hameaux en 1930 il n’en restait que 96 en 1961 et 76 en 1992 [B. Kryštufek, Božidar Flajšman et H. Griffiths, Living with bears, A large european carnivore in a shrinking world, L.D.S, Ljubljana, 2003.] Comme l’avait si bien noté Robert Hainard, la méchanceté des hommes entre eux a favorisé la nature et la faune sauvage.
La forêt couvre de 80 à 95% des districts de ce territoire, est exploitée en très grande partie, excepté quelques forêts primaires, intelligemment conservées par le prince Auesberg en 1892, et les parties vraiment inaccessibles. Un réseau très dense de routes et pistes forestières tout à fait carrossables sillonne la plupart des massifs, ce qui étonne d’ailleurs tous les naturalistes et forestiers qui visitent la région [Pierre Commeville (ONF) de retour de Slovénie en 2001 note dans son rapport que la région dispose d’une moyenne de 20m/ha de pistes forestières et 90m/ha de layons de débardage. Seulement 2% du réseau est ouvert entre novembre et avril à cause de la neige (document prêté par Cl. Berducou). En 1994, Miha Adamitch citait 2 809 kilomètres de routes construites en Slovénie entre 1980 et 1989, la plupart dans les hêtraies dinariques.] Ce réseau s’explique par la gestion forestière dite naturelle qui impose de choisir arbre par arbre et donc de s’en rapprocher. Il est fréquent d’y rencontrer, outre des forestiers, des apiculteurs autour de dizaines de ruches réunies parfois sur des camions. Les routes et pistes sont empruntées par tout un chacun. Selon les lieux, on y voit aussi des promeneurs de tous âges, des personnes à cheval, des coureurs, etc. L’image d’un «désert forestier» véhiculée par certains est un fantasme ultrapastoral.
L’ours jouit cependant d’une grande tranquillité et ce pour plusieurs raisons. D’une part, le relief karstique est très accusé, mêlant grosses pierres et blocs en équilibre, immenses dolines, gouffres, etc., un territoire idéal pour se réfugier et échapper aux intrus. D’autre part, la chasse telle qu’elle est pratiquée est peu dérangeante pour la faune puisqu’il s’agit essentiellement de tirs de sélection depuis des miradors. Enfin, l’attitude de la population est conciliante avec l’ours et la faune en général, même si, comme dans tous les pays habités par l’ours, on peut rencontrer des personnes ayant peur de lui.
Dans la région de Kocevje, il est possible de voir un ours à peu près partout, même en dehors de la forêt, étant entendu que les rencontres sont rares hormis depuis les miradors. Nous avons collecté divers témoignages qui démontrent la parfaite adaptation de l’ours à un environnement anthropisé qui est celui de tous les pays d’Europe occidentale et centrale. Plusieurs personnes nous ont raconté leur rencontre avec une ourse et ses petits à quelques mètres de distance, sans que l’animal n’ait été agressif. Une serveuse d’un restaurant a évoqué devant nous la banalité que représente le passage nocturne de l’ours aux abords du bâtiment. Il lui arrive de quitter son travail après le coucher du soleil. Cette jeune femme albano-monténégrine, mère d’une petite fille, est-elle plus courageuse qu’un grand gaillard pyrénéen ? Ou bien ses origines balkaniques la condamne-t-elle à être inconsciente ? Nous posons ces questions aux agitateurs et provocateurs de fausses nouvelles des groupes ultrapastoraux et aux élus qui les soutiennent.
Un ancien légionnaire nous a raconté également avoir vu depuis sa fenêtre un vieil homme et son petit chien surpris par une ourse suitée. L’homme a pris son chien, effrayé, dans ses bras, et l’ourse a poursuivi tranquillement son chemin. Notons que dans ce cas il s’agit d’un passage utilisé fréquemment par une ourse entre la lisière forestière et des prairies et bouquets de petits saules inondés où l’animal se cache et va boire. Ce passage se situe à la sortie de la ville de Kocevje en pleine zone urbanisée, territoire petit à petit gagné sur celui de l’ours. L’ancien directeur de la réserve de Rog (Medved aujourd’hui), M. Lado Švigelj, grand chasseur, nous a confirmé le passage très régulier de ces ours qu’il observe lui aussi.
Nous avons-nous-mêmes quelques expériences et observations à ce sujet. Il nous est arrivé de passer une semaine avec plus de dix personnes, dont des enfants, dans une maison forestière, alors que plusieurs ours vivaient à très faible distance de nous. Nous retrouvions des indices de leur présence aux abords immédiats de la maison, les avons entendus à deux reprises en fin d’après-midi, nous les avons guettés de nuit et ne les avons jamais vus. Au mois de mai 2008, peu après le coucher du soleil, nous avons observé à quinze mètres de nous deux ours, sans doute dans leur deuxième année, sur une route forestière. Une fois le moteur de la voiture coupé, un des ours s’est arrêté, s’est assis et nous a regardé, a même mangé quelques herbes alors qu’il était éclairé par les phares. Il a tranquillement repris sa route, rejoint le second et tous deux ont fuit devant l’arrivée d’un… quad tonitruant ! Terminons en disant qu’au terme de semaines entières en plein cœur du territoire des ours, nous l’avons vu
trois fois sans l’artifice d’un mirador et l’avons manqué plusieurs fois de peu, au vu de traces et crottes fraîches. Preuve que l’homme et l’ours peuvent évoluer sur un même territoire, à condition bien évidemment de respecter des règles élémentaires de prudence.
Si des conflits entre des hommes et des ours ont eu lieu et auront lieu en Slovénie, ils sont bien peu nombreux. Ils obéissent d’une part à l’invasion du domaine de l’ours par les hommes qui édifient des maisons près de passages ou s’aventurent trop près des femelles suitées. D’autre part, ils sont causés par l’arrivée dans les territoires habités par l’ours de personnes n’ayant aucune expérience de ces animaux, et qui par ignorance en ont peur [Living with bears, op.cit. Un de nos amis slovènes confirme ces dires.] Enfin, ils proviennent de prédations, faibles, de l’ours sur le bétail. Cependant, le loup cause plus de problèmes que l’ours et un petit éleveur de moutons nous a confirmé que ni l’ours ni le loup n’attaquaient son troupeau mais les grands corbeaux oui. Nous avons d’ailleurs passé dix jours dans un hameau où plusieurs personnes possèdent des moutons autour de leurs propriétés, alors que les ours vivent de part et d’autre des maisons, traversent le hameau la nuit pour aller notamment manger des fruits dans les vergers, des larves de fourmis ou de l’ail des ours, très abondant. On ne relève aucun dégât sur les bêtes domestiques.
Au diable les clichés ! L’ours vit en bonne intelligence avec les hommes dans les territoires de Slovénie et ne prolifère pas. Les Slovènes sont très conscients des réalités qu’imposent la vie aux côtés des ours. Les ours ont un régime alimentaire classique par rapport aux autres ours d’Europe, essentiellement végétarien. Les chasseurs appâtent les ours pour les faire venir aux places sur lesquelles ils seront tirés, et pour réduire les conflits avec les activités humaines. Une réserve de chasse autorise le dépôt de viande. Miha Adamic écrit qu’il serait très dur de prouver que les apports de nourriture sont la raison principale d’attitudes nouvelles vis-à-vis des populations et de leurs biens. Il estime que la distribution spatiale des villages et hameaux, mêlés à la forêt, favorise la venue des ours en quête de restes laissés par les hommes ou d’autres sources de nourriture [Living with bears, op. cit., pp. 167 et s.]
La Slovénie est un pays très équipé, les gens roulent vite sur les routes au volant de voitures de cylindrée souvent bien plus importante qu’en France, et l’ours paie ainsi un lourd tribut aux trafics routier et ferroviaire puisque 103 individus ont été tués entre 2002 et 2006 (voir ci-après).
Ceux qui prétendent que dans ce pays on aurait trouvé un équilibre durable dans la séparation des zones à ours et des activités humaines, pour promouvoir un "cantonnement" des ours, mentent. Comme partout, les hommes tentent de partager au mieux leur territoire avec l’espace vital des ours.
Stéphan Carbonnaux
Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées" commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.
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