Cédric TOLLEY est déja présent sur ce site comme rédacteur d'un article dans la rubrique sciences et recherche. Il m'envoie son avis sur mon éditorial "A propos de la buvette". Je le reproduis en temps que note complète.
Les intertitres ne sont pas de Cédric, mais de moi.
Cédric:
Salut Romuald,
Un petit message pour deux choses. D'abord pour réaffirmer toute la sympathie que j'ai pour toi et pour ton précieux travail d'information sur le pastoralisme. Et oui, c'est bien planqué dans un petit village du plat pays que l'on trouve un des site des plus complets, des plus variés et des plus plaisants à ce sujet.
Ensuite pour te reparler de cette histoire de fusil. Tu sais que je travaille d'arrache pied sur cette question de loup depuis un bon moment. Et toute la réflexion que ce travail suscite chez moi m'inciterais à relativiser ta phrase : "Ne pas utiliser de moyens radicaux (fusil, poison, pièges...) sur des espèces protégées."
Je suis d'accord avec toi pour l'engagement à ne pas utiliser de moyens radicaux. Ou plutôt à ne pas viser de fins radicales. C'est à dire renoncer à l'idée d'extermination. Mais je nuancerais sur la question de "l'auto-defense". Non que je plaide pour que les bergers se fassent justice eux-mêmes. Je ne pense pas que la question soit une question de justice. Enfin si, il y a une question de justice, mais elle se place plutôt au niveau de la reconnaissance des contraintes qui pèsent sur eux. Mais pour plusieurs raisons, je plaide pour la nuance de ton propos...
Les moins intéressantes sont les raisons légales
Le droit français et les traités internationnaux :
- convention de Berne,
- Directive habitat)
consacrent la protection de l'espèce Canis Lupus, mais non sans réserves. Le droit ainsi fondé, protège en fait des espèces à "l'état naturel" en risque d'extinction sur le territoire et permet (dans ce cas) la réintroduction d'individus à condition qu'un enquête d'efficacité et d'acceptabilité soit réalisée et plaide en ce sens. ( art.11 de la convention de Berne ) Or ce débat épuisant est loin d'être épuisé quant à savoir...
Y a-t-il eu ou non des introductions clandestines ?
Voir le rapport d'enquête parlementaire n°0825 du 22 mai 2003 de l'Assemblée Nationale française ) et bien des bergers restent convaincu que parmi les loups présents, certains sont issus de réintroductions. Ce doute est renforcé d'une sale ambiance cachotière de la part des institutions et administrations en charge de ce dossier. (voir notamment Isabelle Mauz, "Gens, Cornes et Crocs" sous la rubrique "Sciences Recherche").
Romuald : A ma connaissance, aucune des analyses de traces (poils, excréments) n'a montré d'origine différente que la lignée Italienne. Encore faut-il anesthésier et démanager un ou plusieurs loups italiens pour les amener en France, alors qu'ils y viennent tout seul. Celà me semble peu probable et crédible, mais soit...
De la sorte, il reste d'une part ce doute et d'autre part le droit qui n'empêche pas de se défaire de prédateurs introduits artificiellements ou de prédateurs désignés comme nuisibles. Ce qui pourrait être le cas, c'est une question de politique.
Romuald : Ce n'est pas le cas actuellement.
Les raisons les plus intéressantes sont d'ordre ethologiques.
Les loups "savent" qu'ils sont libres
Et j'en appelle au livre de Vinciane Despret, "Quand le loup habitera avec l'agneau" qui est présenté ici sous la rubrique "Lire". La cohabitation entre les humains et les animaux, comme entre les animaux d'espèces différentes, sont le résultat d'une socialisation mutuelle. Les uns et les autres apprennent ce qui compte pour l'autre et, tiennent compte des contraintes que la vie en présence de l'autre impose. Les loups actuellement présents dans les Alpes françaises "savent" qu'il ne leur est opposé aucune réelle résistance lorsqu'ils s'attaquent à des troupeaux domestiques. Ainsi le message qui leur est envoyé et qu'ils utilisent à fin de socialisation est celui-là : "vas-y mon pote".
Romuald : Le loup que l'on vient de retrouver mort depuis plus de 3 mois le long d'une voie ferrée avec 2 trous (de balles - je sais, c'est facile!) dans le crâne (entrée et sortie) "sait" maintenant que le" Vas-y mon pote" était une erreur. S'il est venu créver là, il a peut-être eu le temps de le réaliser, quoi qu'il me semble difficile d'aller loin avec 2 trous de balles dans la tête. Il me semble plus crédible qu'on l'a déposé là pour faire croire à un choc avec un train. Les messages qui leur sont envoyés sont donc pour le moins en sens opposés !
Le loup n'est pas si bête
Par ailleurs, les moyens de protection mis en oeuvre sont relativement inefficaces. Ils reportent les attaques sur des troupeaux non protégés ou moins bien protégés et, lorsque tous les troupeaux d'une ZPP (zone de présence permanente de loups) sont bien protégés, ils apprennent à déjouer les modes de protections. Par exemple, ils attaquent par temps de brûme ou dans les bois. Mettre en place des dispositifs de protection efficace signifierait de façon corrolaire, de modifier les paysages, de changer profondément les pratiques pastorale et avec elles toute la chaîne agro et agri alimentaire qui prend naissance dans les troupeaux pour venir mourir dans nos assiettes.
Leur apprendre à ne pas toucher aux moutons
Remettre en cause les fondement même d'une industrie basée sur l'intermédiaire et sur tout ce qui fonde les principes de capitalisme et du marché. On peut le faire, je serais plutôt pour.
Romuald : moi aussi !
Par contre, si on ne le fait pas, ou en attendant de le faire, il peut y avoir une solution intermédiaire, celle-là même qui est clandestinement utilisée en Italie ou officiellement en Allemagne et dans d'autres pays. Qui est aussi la même que celle que nos aïeux utilisaient avant la phase d'extermination des loups à la fin du XIXè et au début de XXè. Aujourd'hui, on pourrait nommer cette solution "socialisation". Il s'agit d'apprendre à nos loups qu'il est très important pour nous qu'ils ne s'en prennent pas à nos troupeaux. Tellement important que s'ils le font quand même, il prennent un risque énorme. Et ce risque est : le fusil justement. Non qu'il faille les poursuivre, les débusquer et les exterminer, loin de là. Mais qu'il faut localiser et tuer les loups qui s'en prennent aux troupeaux afin que cette pratique cesse d'être une pratique normale pour eux.
Romuald : C'est pour le moins de "l'apprentissage" ou de la "socialisation" radicale : T'apprend... t'es mort ! L'apprentissage ce serait plutôt au gros sel ! Une bonne "leçon", en somme comme la bonne vieille méthode d'éducation anglaise. Comment le loup mort va-t-il aller raconter à ces congénères ce qu'il a appris à l'école?
Celà permettrait peur-être (il n'y a que des hypothèses en la matière) de les recentrer sur ce qui est de leur domaine, la "nature sauvage". "Vos proies Messieurs les loups, se sont les ongulés sauvages, nos troupeaux ne sont pas élevés pour vous". Ainsi, nous donnerions au loup une chance de trouver sa place dans un ecosystème qui l'avait oublié.
Romuald : Pan t'es mort = Donner une chance. Voilà pourquoi sans doute je rêve de gagner au lotto sans jamais y jouer. Que la chance m'épargne ;-)
Le berger lui dirait : "Monsieur loup, fouttez la paix à mes brebis et je pourrai aprécier votre présence". De la sorte, les attaques seraient rendues marginales et tolérables et, les loups prendraient aux yeux des bergers un statut similaire à celui du chien errant, non problématique. Et ce qui reviendrait du même coup à rendre justice au berger, levant ainsi son statut de victime et lui rendant son statut d'individu pris en compte. Qu'en pensez-vous ?
Romuald : Celà me semble plus un discours théorique que concret. Si le berger veut parler au loup, qu'il le fasse par l'intermédiare de Kommondores rastas aux dents longues ou de Patous supplémentaires.
Le fusil ne me semble, dans ce cas là, comme dans aucun autre cas, d'ailleurs, un "moyen de dialogue". La preuve est partout dans le monde et tous les jours : c'est qu'on passe au fusil quand on ne se parle plus. L'usage du fusil ne me semble pas un moyen de "promouvoir la cohabitation", ce qui est mon but.
De cette façon, l'homme en coprésence avec le loup reste à sa place : il gère la relation de sa propre espèce à cette espèce autre. Et il n'intervient pas outre mesure. Laissant ainsi les autres équilibres se recréer en dehors de lui.
Les ongulés vont en voir ...
Ils est évident que les mouflons vont entièrement disparaître des alpes françaises. Mais ces animaux ont été réintroduit recement, ils sont fragiles et encore mal adaptés à l'ecosystème. Ils sont revenu trop tard, trop peu longtemps avant les loups. Et ils n'ont pas l'ancrage suffisant pour résister.
Les autres ongulés devraient s'en tirer, trouver un nouvel équilibre. Se socialiser et socialiser les loups. En quoi cela nous regarde-t-il? (c'est une vrai question philosophique hein, pas une opinion présentée sous forme de question.) Les loups ont disparu il y a près d'un siècle, la faune et la flore ont trouver de nouveaux equilibres tenant compte de cette nouvelle absence. Certains naturalistes pensent que c'est un mal et que le prédateur parapluie est dépositaire d'un "bon" ou "juste" équilibre. Ils ont sans doute tort. En quoi un équilibre est-il plus ou moins juste et bon? C'est une question d'idée ça. Et nos idées ne sont pas forcément les bonnes.
Depuis que les loups sont revenus, de nouveaux équilibres se mettent en place, ces équilibres sont très différents de ceux qui existaient avant leur disparition, les conditions initiales ont complètement changé... Et alors? Et alors, si les loups devaient disparaître à nouveau, l'écosystème changerait encore, et encore s'ils devaient ensuite rerevenir etc.
Je pense qu'il n'y a pas de juste choix en la matière, rien que des idées, des désirs et des images. Protéger les loups est un interventionnisme de nature tout à fait similaire à celui qui consisterait à les exterminer. C'est un choix humain qui ne pose pas la question à chaque acteur qui passe, chaque grenouille, chaque marmotte : "et toi, tu votes pour qui?". Alors voilà, ils sont là, gérons notre rapport avec eux, en tenant comtpe de ce qui compte pour eux et de ce qui compte pour nous, nous tous je veux dire, dans notre diversité.
Amicalement,
Cedric.
Romuald : Sans rancune ! You're Welcome
Cédric TOLLEY a obtenu un D.E.A. de Sociologie à l’Université de Provence. Institut D’Ethnologie Méditerranéenne et Comparative (IDEMEC), Laboratoire Méditerranéen de Sociologie (LAMES) et une licence (Maîtrise) en Sociologie et Anthropologie à l’Université Libre de Bruxelles.
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