Programme LIFE et Pastoraloup : retour aux pratiques ancestrales

Parcage_nuit Si le loup pose un vrai problème aux acteurs de l’élevage ovin, c’est qu’il inclut le mouton dans son régime alimentaire. Face aux ongulés acrobates des montagnes (bouquetins, chamois), aux rapides cervidés ou aux féroces sangliers, le loup en proie à la fringale a trouvé une proie facile, lente et docile. Et surtout sans surveillance. Ce n’est que lorsque le mouton est gardé par des chiens et des bergers, parqué la nuit, qu’il devient alors une proie moins commode à s’approprier.

Depuis la disparition du loup, les bergers et éleveurs d’ovins ont oublié comment vivre à ses côtés. Ils ont perdu les pratiques ancestrales de l’élevage, ont laissé leurs troupeaux sans surveillance et n’ont plus trouvé nécessaire l’utilisation des chiens de protection, occupant désormais leur nouveau temps libre à accomplir les nombreuses autres tâches de leur profession....

Dans les régions où le loup n’a jamais disparu, comme dans les Abruzzes, les Asturies ou les Carpates, les éleveurs n’ont jamais cessé de perdurer les pratiques pouvant permettre une cohabitation avec les loups ou avec les autres grands prédateurs, comme le lynx et l’ours.

Selon ces éleveurs, « les attaques font parties de la tradition », et, dans un manuel agricole italien du siècle dernier, les pertes dues aux loups sont comprises dans les prévisions. Ainsi, dans les zones qui ont vu disparaître puis réapparaître le loup, comme les Alpes françaises et suisses ou le Parc régional du Gigante, en Italie, le retour des grands prédateurs est rude et nécessite une ré-adaptation aux anciennes pratiques de l’élevage, c’est à dire la protection et le gardiennage permanent des troupeaux dans le cadre d’une stratégie universelle et efficace : la trilogie chien-berger-enclôt de nuit.

LE LOUP, REVELATEUR DES PROBLEMES DE L’ELEVAGE ?

Il peut dans un premier temps paraître étrange que la profession agricole considère le loup comme un ennemi à abattre absolument lorsque l’on sait que les pertes dues à ses attaques concernent moins de 1 % du cheptel domestique (1472 brebis indemnisées en 2000 pour l’ensemble des départements alpins français) et que d’autres problèmes bien plus sérieux fragilisent la profession.

Tout d’abord, le chien domestique inflige des dégâts bien supérieurs à ceux du loup au sein d’un troupeau ovin. Selon les diverses estimations, les chiens divagants, le plus souvent les chiens du village ou du voisin, sont responsables de la mort de 80 000 à 500 000 brebis chaque année.

Les troupeaux ovins sont également touchés lourdement par la brucellose ovine, maladie transmissible à l’homme (fièvre de Malte). En 1996, ce sont près de 20 000 animaux qui ont été abattu. De plus, la lutte contre la maladie a un coût non négligeable (41,7 millions de francs en 1997) dont les éleveurs sont contraints de payer une parties des frais. La région PACA est une des régions les plus touchées par la brucellose ovine. En dernier lieu, c’est peut être la forte concurrence de la filière ovine et des coûts de production très faibles, comme en Nouvelle Zélande et en Angleterre, qui affaiblit le plus l’activité agricole ovine.

De plus, rappelons que le métier d’éleveur ovin dans une pratique d’élevage extensif est une activité difficile et dont les revenus font partis des plus bas de la profession agricole, et cela malgré les primes dont bénéficient les éleveurs.

Les pertes dues aux loups semblent être donc insignifiantes compte tenu des différents problèmes des éleveurs et des dégâts dus aux chiens errants et à la maladie. Il semblerait plutôt que le loup, considéré comme un nuisible depuis la nuit des temps, révèle les nombreux malaises de l’élevage ovin et permettent aux acteurs de ce dernier de faire front contre un ennemi commun. Le loup est en quelque sorte « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ».

LE PROGRAMME LIFE
Face aux attaques de loups sur le cheptel domestique, la meilleure stratégie de protection semble être l’utilisation d’enclôts de nuit, de chiens de protection et une surveillance humaine de tous les instants. Rappelons néanmoins que, si ces précautions sont efficaces et diminuent grandement les attaques de loups, elles ne sont et ne peuvent être efficaces à 100 %. Mais, avec la disparition des grands prédateurs, de nombreux éleveurs et bergers n’ont plus jugé utiles l’utilisation de chiens de protection et les parcages de nuit. De plus, ils ont laissé les troupeaux sans surveillance dans les alpages, ne leur rendant visite qu’une à deux fois par semaine et se contentant de surveiller leur progression depuis la vallée avec des jumelles.

C’est dans le but de remettre ces mesures de prévention indispensables dans les alpages pour pouvoir cohabiter avec le loup, et aussi de permettre les indemnisations des dégâts imputés au loup et de suivre la progression de l’espèce sur l’arc alpin, qu’ont été mis en place deux programmes LIFE (Instrument Financier pour l’Environnement). Le premier, co-financé par l’Union Européenne et le ministère de l’Environnement) et d’un montant de 8 millions de francs, s’est déroulé de 1997 à 1999 et a concerné les Alpes du Sud (Alpes Maritimes, Alpes-de-Haute-Provence et Hautes-Alpes). Le second programme a été financé à hauteur de 18 millions de francs et a vu le ministère de l’Agriculture rejoindre le financement. Appliqué dans les 8 départements concernés par le retour du loup, il se terminera en mars 2003. Le programme LIFE finance ainsi les éleveurs afin qu’ils puissent s’équiper en parcs de contention, mobiles ou fixes, en chiens de protection et qu’ils puissent bénéficier de l’aide d’un aide-berger pour une période d’environ 3 mois par estive. Ses alpages étant situés en zone à loups, dans le massif des Monges, Gilbert D. a pu donc obtenir des filets électriques et un électrificateur, une installation complétée par ses propres deniers. De même, c’est la troisième année consécutive qu’il reçoit un aide-berger pour l’aider dans sa tache de gardiennage. Véronique, ancienne éco-volontaire Pastoraloup, est ainsi restée du 20 juin au 20 septembre 2002 sur les alpages de Gilbert. Par contre, celui-ci n’a pas souhaité jouir des chiens de protection financés par le programme, trouvant contraignant leur présence dans le village de St Geniez en dehors de l’estive.

PASTORALOUP
Outre les actions du programme LIFE, l’association Groupe Loup France , créée en 1993, permet l’introduction de bénévoles auprès des éleveurs ovins établis en zone à loups qui souhaitent accueillir ces écovolontaires afin d’alléger leurs charges de travail. Pendant toute la durée de l’estive, des bénévoles se relaient ainsi sur les alpages pour une durée de 3 semaines chacun. Ils sont nourris et logés par l’éleveur et apportent en retour à celui-ci une aide matérielle. Gilbert D. participe en conséquence au programme Pastoraloup depuis au moins deux ans, un programme dont il a connu l’existence par « le bouche à oreille ». Selon les éleveurs, les actions demandées sont différentes.

Chez Gilbert, le but du programme Pastoraloup est essentiellement d’assurer une présence permanente humaine auprès du troupeau afin d’éviter les interactions loup / brebis. Ainsi, j’étais chargée de surveiller le troupeau pendant les périodes de chômes et la nuit. Pendant celle-ci, je dormais dans une tente près des brebis, parquées néanmoins dans un enclôt, prête à intervenir si les brebis étaient paniquées par un prédateur ou par toute autre raison. J’ajoute également qu’on ne peut raisonnablement demander à un éleveur français de travailler 24 heures sur 24 pour surveiller son troupeau. Je crois qu’il faut au moins deux personnes au sein d’un troupeau afin de garantir une présence perpétuelle, du moins pendant l’estive. Mais Pastoraloup, c’est aussi un échange entre deux mondes qui ne se connaissent pas, le monde citadin et le monde rural. C’est aussi le plaisir, pour l’éleveur, de faire connaître son métier, et pour le bénévole, moi en l’occurrence, le plaisir d’apprendre de nouvelles connaissances.

Conclusion.Pour Gilbert, le retour du loup en France et dans les alpages semble être un point plus positif que négatif car il lui a apporté des aides matérielles qui ont pu faciliter sa vie de tous les jours. Quant on lui demande ce qu’il pense de l’animal, il répond qu’il n’est « ni pour, ni contre ». Actuellement, il ne trouve pas la situation désagréable mais paraît inquiété quant à la suite des événements : si les aide-bergers sont supprimés, suite à la fin du programme LIFE l’année prochaine, et si le nombre de loups augmente dans le massif des Monges, comment pourra t-il supporter seul la situation ? Néanmoins, il est de ces éleveurs qui jouent le jeu en protégeant efficacement son troupeau. De plus, il est prêt à souscrire une assurance « grands prédateurs » comme il bénéficie déjà d’une assurance contre les attaques de chiens errants. Et si Gilbert n’a jamais subi d’attaques de loups sur son cheptel, c’est peut être tout simplement parce que ses brebis profitent d’une présence humaine permanente, prouvant qu’une bonne protection des troupeaux sait se révéler efficace.

D’ailleurs, si tous les éleveurs concernés par le retour du loup, à l’instar de Gilbert, pouvaient, sans aimer le loup, du moins accepter la réalité de sa présence en protégeant efficacement leur troupeau, les problèmes dus à la présence du loup n’auraient pas cette importance qu’on leur accorde. J’ajoute également que seuls les éleveurs protégeant leur troupeau devraient être indemnisés des attaques de loups.

Quant à moi, j’ai, grâce au programme d’écovolontariat Pastoraloup, appris beaucoup de choses, notamment dans le domaine de la vie rurale et de l’élevage ovin. En vivant dans l’intimité d’un éleveur et de son troupeau, j’ai réalisé que le loup, même s’il restait un problème secondaire, n’en demeurait pas une contrariété pour la profession ovine. Toutefois, je suis maintenant plus à même de pouvoir trouver des solutions réelles pouvant permettre une cohabitation durable entre le monde de l’élevage et l’existence du loup dans les montagnes françaises. J’ai appris également à admirer cette profession que je juge aujourd’hui comme un des plus beaux métiers du monde. Néanmoins, j’aurai aimé être au sein d’un troupeau protégé par des chiens de protection afin de pouvoir réaliser l’importance de leur travail de défense. J’aurai aimé aussi assister aux agnelages et à la mise à la lutte des béliers. Aussi, j’aurai trouvé intéressant d’être placée dans un troupeau des Alpes Maritimes, peut être pour voir, sur la crête, en face, un loup...

Commentaires