L'ourse Cannelle, le symbole d'une vallée qui meurt

La disparition de la dernière ourse de souche pyrénéenne à plongé les vallées béarnaises d'Aspe, d'Ossau et de Barétous dans la consternation. Histoire d'un lien viscéral qui unit l'homme et la bête, entre crainte et adoration, depuis des millénaires

Urdos_pyrennes Il y a quelques jours encore étaient affichées dans le hall d'accueil du flambant neuf espace animalier de Borce, en vallée d'Aspe, deux images de l'ours brun des Pyrénées. Il n'en reste plus qu'une. Bruno Guitton, parmi les initiateurs et responsable des lieux, montre celle qu'il a décrochée. Il s'agit de la photographie que l'on retrouve dans de nombreuses chambres d'enfants des trois vallées (Aspe, Ossau, Barétous), prise par le pisteur Jean-Jacques Camarra, et montrant Cannelle avec son ourson.

Depuis le 1er novembre et la mort de l'ourse, tuée par un chasseur d'Urdos lors d'une battue au sanglier, le coeur n'y est plus. Bruno Guitton a donc enlevé le cliché comme il a caché dans un réduit la dépouille empaillée de Jojo, l'autre ours emblème des Pyrénées.

Personne n'a oublié l'histoire de cet ourson trouvé par des enfants en 1971 et qui vivra une vingtaine d'années dans un enclos. En revanche, il montre avec plaisir, car ils sont bien vivants, Ségolène, Myrtille et Titus, le dernier arrivé en provenance du zoo de Vincennes.

Electrochoc. La mort de Cannelle a fait l'effet d'un électrochoc.
Le président de la République s'en est ému. Mais c'est ici, dans ce Béarn du bout du monde, majestueux, sauvage et enclavé, que l'on vit le plus difficilement la disparition de la dernière femelle suitée (accompagnée d'un petit) de souche pyrénéenne. Même le tireur d'Urdos a été hospitalisé pour soigner une dépression.

Avec elle, c'est une page d'histoire d'une cohabitation millénaire qui se referme. Une cohabitation faite de crainte, d'adoration et de sacrifice. Aujourd'hui, l'heure n'est plus aux trophées que les chasseurs exhibaient dans les villages en quête de gloire, de présents et des primes promises. Les récits des corps-à-corps de Gaston Fébus, le torse bardé de cuir, avec le plantigrade font partie du mythe. Tout comme le conte de Jean de l'ours, cet être né d'un ours et d'une femme et qui, toute sa vie durant, sera pourchassé par les hommes.

Etymologiquement, les Ossalois sont «les hommes de l'ours». Il y a dans cette traduction le lien viscéral qui unit les valléens à la bête. On la considère humaine car intelligente, opportuniste, aimant sa progéniture au point de pouvoir tuer pour elle et morphologiquement proche de nous. Pour la qualifier, on emploie les mots «type», «mec» ou plus joliment, en gascon, «lou pé descaous» (le pieds nus). On lui donne aussi des prénoms. L'ours représente l'homme des bois qui n'existe plus. Ceux qui l'ont vu ou simplement aperçu sont des privilégiés.

Le massacre de 1993.
Le berger Joseph Paroix est de ceux-là. C'était sur le plateau du Benou, près du col de Marie-Blanque, en 1993, deux fois dans la même journée. Le temps d'un massacre. Treize de ses brebis furent éventrées. Depuis, il payait régulièrement un tribut d'une à deux brebis à la montagne. Cela fait maintenant trois ans que ses estives sont calmes et que son patou n'aboie plus à l'ours aux portes du cayolar (cabane). Selon lui, c'est mauvais signe. Le berger, installé depuis 1989 à la tête d'un troupeau de 200 brebis, est lui aussi atterré par la mort de Cannelle. «Ce qui l'a tuée, c'est le discours chauvin qu'on entend depuis toujours dans nos vallées : "On est ici chez nous et personne ne doit nous dicter notre conduite." Cette disparition est le symbole d'un pays qui se meurt. Elle met fin à plein d'espoirs. Pour accepter de vivre avec l'ours, il faudra d'abord maintenir une agriculture qui nous permette de préserver notre dignité

La coïncidence (en est-ce une ?) veut que Cannelle soit tombée au moment où la station d'Artouste tire le rideau, où des hôtels ferment à la chaîne, où les industries locales, florissantes dans les années 70, se réduisent comme une peau de chagrin. L'ours cristallise toutes ces craintes. Sa mort renforce le symbole. Le plaidoyer pour sa sauvegarde est en réalité un plaidoyer pour l'homme. Que l'on soit pour ou contre la réintroduction de l'espèce sur ces hauteurs de forêts de hêtres, les Béarnais se rejoignent sur ce point.

Petit-fils de Loustau.
Jean Baylaucq, maire de Bielle en Ossau et ancien conseiller général de Laruns, considéré comme un «anti-ours» historique, l'affirme à sa façon : «Je ne jette pas l'anathème sur l'ours mais, si on ne parvient pas à maintenir les éleveurs et l'industrie, vous pourrez en amener 300 et envoyer tout le monde à la casse. L'orientation de l'économie va nous tuer. Pendant trente-trois ans, je me suis bercé d'illusions. Aujourd'hui, je fais un constat d'échec. Les vallées sont un fiasco économique. Alors l'ours...»

Pour ce petit-fils du célèbre chasseur Jean Loustau qui tua Dominique, un ours au poids record de 350 kilos, à Ayous, à la fin du XIXe siècle, l'histoire est terminée depuis une cinquantaine d'années. De fait, depuis que la chasse à l'ours a été interdite en 1964 à la demande des chasseurs, remplacée un temps par l'empoisonnement à la strychnine, et que le Parc national a été créé en 1967 avec la mise en place de règlements qui écartaient la population locale de la gestion de son propre territoire.

«L'ours, qui était un élément de la dignité humaine, est devenu le symbole de la contrainte territoriale. Si celle-ci s'amplifie, l'ours disparaîtra. Notre travail consiste à susciter l'envie plutôt que la contrainte», explique Didier Hervé, directeur de l'Institution patrimoniale du Haut Béarn (IPHB), présidée par le député Jean Lassalle. Fondée en 1994, cette institution a mis autour de la table les acteurs locaux (bergers, éleveurs, chasseurs, agriculteurs, forestiers, maires, institutions) pour discuter de l'avenir de l'ursus arctos en Béarn. «Tout le problème, c'est l'acceptation», résume Didier Hervé.

Le silence des vallées.
Pour l'instant, une trentaine de personnes travaillent, sur le terrain, sur la trace de l'ours. Il s'agit pour elles de les compter de façon scientifique pour savoir s'il est opportun d'en réintroduire (lire ci-contre). La mort de Cannelle a jeté un froid mais pourrait accélérer le processus. Prochaine échéance, le mercredi 8 décembre. A cette date, l'Institution présentera le résultat de son travail et un conseil de gestion se prononcera. Et le directeur de résumer l'avenir par une pirouette affichée dans son bureau d'Oloron : «Quand on marche vers l'impossible, il recule tout le temps

Le berger Joseph Paroix espère que le choix du maintien de l'ours l'emportera. Dans un très beau texte intitulé «Berger dans les nuages» et publié aux Editions de Faucompret, il a écrit sa profession de foi : «Si l'ours meurt, il y aura, je crois, comme une grande obscurité et un froid silence dans nos vallées. Les nuits seront plus tristes, les rêves plus sombres, l'avenir plus obscur.» 

[Sud-ouest.com]
Photo jean-Louis Duzert

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