Comment l’ours brun est devenu l’ami public numéro un

Pourquoi un tel engouement pour le plantigrade? Chronique d’un retour annoncé. Depuis une dizaine de jours, le moindre de ses faits et gestes fait la une des quotidiens. Qu'il mange un morceau ou prenne un bain, les paparazzi le traquent sans relâche.

Et si on ne l'a pas vu pendant quelques jours... cela aussi fait les gros titres! Lui, ce n'est pas le dalaï-lama, mais l'ours brun, incontestable star de l'été. On ne sait pas si cet unique jeune mâle venu du Tyrol italien va élire domicile en Suisse ou s'il n'est qu'un touriste de passage, mais déjà un célèbre tabloïd alémanique a lancé un concours pour lui trouver un nom.

Le WWF demande quant à lui que l'on nomme un «avocat de l'ours», comme ceux qui officient en Autriche (lire Tribune de Genève du 23 juillet), alors qu'un autre tabloïd, romand celui-là, avance la thèse qu'il ne s'agit pas d'un animal sauvage et qu'il aurait été réintroduit artificiellement sur sol helvétique. Pendant ce temps, les hôteliers grisons se frottent les mains devant l'afflux de curieux déferlant appareil de photo au poing, et les restaurateurs ajoutent à leur carte un menu «ours».

Deux poids, deux mesures

Ours_2 Il y a de quoi rester pantois devant un tel engouement, à l'opposé de l'accueil réservé au loup, pourtant potentiellement moins dangereux pour l'homme. Même quand l'ours tue un veau, cela n'entame en rien son capital sympathie. «Chaque symbole a un aspect positif, constructif, et un aspect négatif, destructeur», souligne Alain Valterio, psychologue analyste jungien à Sion. «L'ours a perdu le second, alors que le loup peine à retrouver le premier.»

Il y a cent ans, le plantigrade était la bête à abattre, et les chasseurs ayant tué le dernier individu vivant en Suisse posaient fièrement avec sa dépouille devant l'objectif du photographe. Comment se fait-il que l'ours soit entre-temps devenu l'ami public No 1, le compagnon en peluche que chaque enfant serre dans ses bras au moment de s'endormir?

L'ancêtre de l'homme

Pour l'imaginaire collectif, l'ours représente un symbole de pouvoir, de force brute. En même temps, sa démarche pataude a tendance à nous le rendre attendrissant. Capable de se tenir droit, l'ours a de tout temps fait l'objet de comparaisons anthropomorphiques.

Dans de nombreuses mythologies, il est ainsi considéré comme l'ancêtre de l'espèce humaine, supposé enlever des femmes pour s'accoupler avec elles. A cause de sa force incontrôlée, la psychanalyse en a toutefois fait l'incarnation des aspects dangereux de l'inconscient. Pour Carl Gustav Jung, l'ours représente le côté négatif de la personnalité supérieure.

Selon Alain Valterio, ce n'est cependant pas l'ours en soi qui fait qu'aujourd'hui des milliers de personnes se précipitent - parfois au mépris des règles de prudence élémentaire - aux Grisons, mais «cet insupportable besoin que l'on a aujourd'hui d'innocenter la nature, et nous aussi par la même occasion, et pour ce faire d'infantiliser les éléments qui la composent. L'ours des Grisons est perçu comme un personnage de Walt Disney sans ombres, pas comme un ours.»

L'engouement que suscite le plantigrade est finalement aussi irrationnel que la peur séculaire du loup. Après tout, dans les contes chinois, c'est l'ours qui tient le rôle du grand méchant loup...

Source : Tribune de Genève

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