Pierre Loustau: Le vrai berger aime ses brebis

Le journal Sud-Ouest donne la parole aux bergers et aux défenseurs des ours. Aujourd’hui, un article interview sur un berger d’Arnousse : Pierre Loustau. La buvette réagit et donne quelques conseils de lecture à ce berger.

Le vrai berger aime ses brebis

Anne-Marie Siméon 
Pierre Loustau-Chartez rentre de sa 16e saison d'estive à Arnousse. Cet été, il a encore payé son tribut à l'ours. 17 brebis mortes, deux perdues. Et ce n'est pas Cannelle. A 61 ans, Pierre Loustau-Chartez, qui passe tous ses étés en estive, n'a jamais vu l'ours qui attaque pourtant régulièrement ses brebis.

Au début, on était tranquille
Pierre_loustau « Au début, on était tranquille (1). Il y avait deux ou trois ours de plus mais ils ne venaient pas de ce côté. Et puis au bout de deux ou trois ans, ça a commencé » : depuis seize ans, Pierre Loustau-Chartez loue la même estive à Arnousse, dans la vallée d'Aspe. Cet été, entre ses brebis et celles d'un autre berger, il en a gardées 850 là-haut, à 1 500 mètres d'altitude. Nuit et jour. La moitié environ sont des laitières qu'il rentre chaque soir. Mais toutes les autres sont des taries qui dorment à la belle étoile. (2)

En septembre, elles étaient dix-neuf de moins à redescendre dans la bergerie de Précilhon. Dix-sept, c'est sûr, ont été victimes de l'ours qui a attaqué par trois fois dans l'été. Deux bêtes, une brebis et un bélier sont en outre déclarés manquants. (3)

Aspe-Ouest

Pierre Loustau-Chartez a eu beau, entre la traite et la fabrication du fromage, arpenter l'estive « cinq heures de marche pour faire le tour et ça grimpe !» , guetter les vols de vautours, il n'a pas repéré de traces. « L'an dernier, c'est un cueilleur de champignons qui a retrouvé les restes d'une brebis qui avait disparu» : sa cloche roulée dans la peau. Dans ces cas-là, pas question de demander une indemnisation. « Pour être dédommagé, il faut prouver que c'est l'ours», soupire le berger. (4)

Une grosse trace de patte cet été a fait dire au garde national que ce devait être Aspe-Ouest. « L'an dernier, c'était Cannelle. Mais elle attaquait à plus basse altitude et elle était moins gourmande malgré la présence de son petit. Elle ne m'avait pris que quinze brebis ». (5)

Pierre Loustau-Chartez ne cache pas qu'après la mort de la dernière femelle de souche pyrénéenne, il pensait passer un été tranquille. Cela ne fut pas le cas. Certes, «on est dédommagé à la valeur de la bête, mais on a des pertes qui ne sont pas reçues parce qu'on ne peut pas affirmer que c'est l'ours. L'an dernier, j'ai un bélier qui s'est cassé le cou dans le ravin. Je n'ai rien touché, mais pourquoi est-il tombé ? (6) Et puis on sélectionne chaque année les meilleures bêtes, alors, quand l'ours nous en tue, qui va nous revendre de bonnes brebis ?». (7)

Dégoûté

Mais pour lui, le meilleur argument est encore ailleurs : « Le vrai berger, il aime ses brebis. Il les fait naître, il les élève et quand il les retrouve dévorées, parfois pas encore mortes, croyez-moi, c'est pas beau ». Des images de cauchemar lui reviennent. (8) De bêtes griffées qu'il croit pouvoir sauver et qui décèdent en quelques heures. Il revoit encore celle dont « l'ours avait arraché le pis. L'agneau qu'elle portait lui est sorti par le ventre. Elle est morte le lendemain ». (9)

Dans ces moments-là, cet homme de 61 ans se dit « dégoûté » au point d'« envisager d'arrêter l'estive ». Quand il voit les défenseurs de la réintroduction défiler avec des enfants portant des ours en peluche, il pense à ses agneaux qui, « eux sont vraiment doux comme des peluches ». (10)

Au-delà, ce qui fait mal à Pierre Loustau-Chartez, « ce sont toutes les critiques qu'on fait aux bergers. On nous dit que la montagne ne nous appartient pas. Peut-être, mais nous on paye pour y être et y travailler. (11) On nous dit aussi ce qu'on doit faire comme si on était des imbéciles ».

Parquer toutes les bêtes avec des clôtures électriques ? « On a essayé. Le matin, on en retrouvait deux ou trois qui s'étaient étranglées dans les fils ». (12) Un patou ? J'en ai un. Il m'en faudrait deux sans doute mais, quoi qu'il en soit, un bon patou doit être dressé et méchant. Il risque alors de l'être aussi à l'égard des promeneurs et là, je serais responsable... » (13)

Pas contre l'ours

Pierre Loustau-Chartez a beau réfléchir, il ne voit donc pas de solution. En revanche, il est sûr d'appartenir à « une espèce en voie de disparition ». Son fils travaille sur l'exploitation mais il ne veut pas le remplacer en estive. Il le comprend. « Quand il n'y aura plus de bergers, la montagne deviendra broussailleuse, sale, impraticable et elle brûlera, comme dans le midi ». (14)

On l'a compris, pour lui, il faut choisir entre l'ours et le berger : « Moi, je ne suis pas contre l'ours, je ne lui ai jamais fait ou voulu de mal. D'ailleurs, je ne l'ai jamais vu. Mais je suis contre la réintroduction. La souche pyrénéenne, elle est morte et la Slovénie (15), ce n'est pas les Pyrénées. Ceux qui sont pour doivent savoir qu'ils ne verront jamais d'ours. Ils sortent la nuit, par temps brumeux. Vous n'entendez que le troupeau qui s'affole et il ne vous reste plus après qu'à chercher les cadavres ». (16)

Source : Sud-Ouest, photo de Tadeusz Kluba

Réactions de la Buvette

(1) Au début, on était tranquille… au bout de deux ou trois ans, ça a commencé
Bien avant votre début M. Loustau, bien avant l’homme, les ours étaient très nombreux dans les Pyrénées. S’il n’en reste que moins de 20, c’est parce que les hommes les ont exterminés. Vous n’avez jamais été tranquille, mais les ours encore moins. C’est eux qui sont entrain de disparaître, pas les bergers.

(2) Un patou pour garder 850 brebis laitières dans un parc et en même temps 650 brebis taries en liberté. Cela me semble peu. Vous êtes sous protégé, comme la grande majorité des troupeaux de votre secteur. Vous laissez la porte de la bergerie ouverte en quelques sortes. Dans ce cas de figure, 17 brebis tuées par l’ours, c’est un peu… normal.

(3) 17 brebis sur 850. 2% du cheptel. Sur l’ensemble des Pyrénées, l’ours est responsable de la perte de 0,03% du cheptel (150 à 25 brebis selon les années) 2,97% du cheptel est perdu pour d’autres raisons (maladies, chiens divagants, mouches tueuses, intempéries..) L’ours n’est pas la cause des problèmes du pastoralisme, Lou Moussou en est le symbole car il va aussi sur ses 2 pieds.

(4)Pour être dédommagé, il faut prouver que c'est l'ours », soupire le berger
Pour être dédommagé, il faut toujours prouver quelque chose, c’est normal et c’est comme partout et pour tout le monde (intempéries, vols, assurances etc.) Les sommes « ours » destinées à dédommager les dégâts des ours ne doivent pas servir à rembourser les mortalités dues à d’autres causes.

(5) Elle ne m'avait pris que quinze brebis
15 au lieu de 17, petite différence pour une ourse qui pesait moins de la moitié du poids d’Aspe Ouest (quel nom ridicule).

(6) Pourquoi est-il tombé ?
Même remarque que pour les assurances.

(7)Et puis on sélectionne chaque année les meilleures bêtes, alors, quand l'ours nous en tue, qui va nous revendre de bonnes brebis ?
Pour ce qui est de l’indemnisation et de la sélection, je suis d’accord pour que le travail de sélection d’un bétail de qualité soit justement indemnisé (voir Les dégâts d'ours mieux indemnisés. Une juste reconnaissance pour l'éleveur ) à condition que le berger aie fait de son côté l’effort de se protéger convenablement en utilisant les différentes méthodes mises à sa disposition. Si vous demandez cette meilleure indemnisation pour la valeur du troupeau, il est juste qu’en contre partie, vous gériez votre troupeau « en bon père de famille ».
Pour tous les français, il est inutile de demander un remboursement auprès des assurances s’ils ont abandonné leur portefeuille sur le tableau de bord de leur voiture non fermée à clé où les bijoux de Mme sur la table de nuit quand ils sont partis en vacances en laissant la porte ouverte. Il doit en être de même pour les troupeaux : mal gardés, mal remboursés. On ne peut avoir le fromage et l’argent du fromage…

(8) Le vrai berger, il aime ses brebis
Je comprend les sentiments qu’éprouve tout homme qui perd des bêtes qu’il aime. J’en aime aussi. (voir le commentaire de Cédric en bas de page ) Le devoir de tout homme qui aime ses bêtes est de veiller sur elles et de les protéger – les protéger convenablement.

(9)N’aurait-il pas fallu abréger ses souffrances ?

(10) "Ses agneaux qui, eux sont vraiment doux comme des peluches"
Nous nous promenons aussi avec des agneaux en peluches. Pour les 2 cas, c’est plus facile qu’avec des vrais. Et pour les ours c’est encore plus évident.

(11) Vous payez de votre personne, vous recevez des primes aussi pour y travailler.

(12) Parquer toutes les bêtes avec des clôtures électriques ? « On a essayé. Le matin, on en retrouvait deux ou trois qui s'étaient étranglées dans les fils.
Ont-elles été effrayées a cause d’une attaque d’ours ou de chiens ? Dans ce cas, la clôture vous a sans doute épargné la vie d’un nombre plus important de brebis. La clôture a joué son rôle.
D’autre part l’utilisation d’une clôture avec des fils horizontaux (pas de quadrillages) vous aurait permis de sauver plusieurs autres bêtes. Vous pouvez améliorer encore votre protection et diminuer vos pertes, comme le montre les statistiques de tous les troupeaux bien protégés .

(13) "un bon patou doit être dressé et méchant"
Grave erreur, un bon patou NE doit PAS être méchant. Citation d’un article sur l’éduction des patous que je vous conseille. Il vous permettre de bien éduquer le deuxième patou qui est nécessaire pour protéger votre troupeau et de ne pas avoir de problèmes avec les promeneurs :

Caractéristiques d’un bon chien de protection

« Un chien de protection idéal est constamment avec les moutons, il fait partie du troupeau. Il sait faire la distinction entre ce qui est une menace pour le troupeau et ce qui ne l’est pas et agit uniquement en cas de menace. Il sait alors détourner l'agresseur et protéger le troupeau. C'est un chien qui vit à l'écoute et au rythme du troupeau. Il est attentif aux moutons et ne les dérange pas. C'est un chien calme, paisible et sûr de lui. Le comportement d'un chien de protection est le résultat de son héritage génétique et de la façon dont il a été élevé principalement entre deux et six mois. Les chiens ont été sélectionnés pour leur caractère indépendant.

(14)"Quand il n'y aura plus de bergers, la montagne deviendra broussailleuse, sale, impraticable et elle brûlera, comme dans le midi ".
Il y a toujours eu des ours, il y a des bergers depuis très longtemps. Inutile d’agiter l’épouvantail de la montagne vide, refermée, en flamme, ravagée par les avalanches et les touristes, sale (à cause des ours ?) C’est de la science fiction.
Ce ne sont pas les bergers qui sont entrain de disparaître des Pyrénées à cause de l’ours, c’est l’espèce ursus arctos qui est entrain de disparaître des Pyrénées à cause de l’homme (qui faisaient la montagne propre !) et les montagnes pyrénéennes auront perdu Lou Moussu et leur âme.

(15) "La souche pyrénéenne, elle est morte et la Slovénie, ce n'est pas les Pyrénées".
les ours pyrénéens et slovènes sont de la même espèce (ursus arctos) et ont le même comportement. Je ne fais pas de nationalisme ni avec les ours, ni avec les brebis, ni avec les hommes.

(16) Vous êtes peut être la dernière génération de berger qui avez la chance d’un jour apercevoir un ours. Le pastoralisme pyrénéen regorge d’histoires de berger fiers de vivre a côté de Lou Moussou, ils l’aiment et le détestent, c’est selon les jours et les attaques.

Je ne cherche pas à « voir » l’ours. Je désire continuer à pouvoir l’imaginer présent, libre et sauvage. J’aimerai pouvoir dire à mes petits enfants dans 25 ans que je me suis battu pour que les Pyrénées gardent des ours et leur âme, car je les aime aussi.

Commentaires