L'histoire de l'ours des Pyrénées jusqu'en 1997

Ours brun en Europe

Espèce forestière fréquentant toutes les plaines européennes au début de la période historique, l’ours brun (Ursus arctos) a vu peu à peu son aire de répartition en Europe occidentale se fragmenter et se réduire au fur et à mesure de l’accroissement des populations humaines. Celles-ci le chassèrent pour sa viande, sa graisse, sa fourrure et le trophée qu’il représentait, ou pour éliminer un prédateur des troupeaux et de certaines cultures.

Détruisant ses habitats en déboisant pour conquérir de nouveaux espaces destinés à l’agriculture ou à l’élevage, l’homme confina progressivement l’ours à quelques massifs forestiers de montagne, ultimes refuges où souvent la chasse devait avoir raison des derniers spécimens. Dans certains pays, comme la France, ces mammifères sont si peu nombreux qu’ils sont menacés de disparition. Pour tenter d’enrayer leur déclin, des programmes de renforcement ou de réintroduction sont mis en place. Mais permettront-ils de sauver les derniers ours de nos régions ?

En Europe depuis longtemps

L’ours brun provient d’une lignée de mammifères vieille de 40 à 50 millions d’années dont sont issus la plupart des mammifères carnivores, en particulier les ursidés. Les travaux sur l’ADN mitochondrial de cellules de la base de poils d’ours, menés en 1992 par Pierre Taberlet et Jean Bouvet viennent conforter les données paléontologiques. L’ours brun des Pyrénées se serait séparé il y a environ 600 000 ans de la lignée qui a donné l’ours brun d’Amérique du Nord, le grizzli (Ursus arctos horribilis) et l’ours polaire (Ursus maritimus).

Ces auteurs ont, en 1994, après avoir étudié un échantillonnage d’ours européens, élaboré un arbre phylogénétique . Deux lignées principales, l’une occidentale et l’autre orientale, auraient divergé il y a environ 85 000 ans, lors des premières glaciations du Quaternaire. La lignée occidentale est elle-même divisée en deux branches : l’une correspond à des populations d’ours isolées dans les Balkans lors des derniers épisodes glaciaires (refuge balkanique), l’autre est composée des ours de la péninsule Ibérique et du sud de la Scandinavie (refuge ibérique).

Il est vraisemblable que le sud de la Scandinavie a été peuplé à partir d’ours ibériques qui ont pu, par la terre ferme, remonter vers le nord durant la période postglaciaire. Par ailleurs, les glaciers couvraient encore les Alpes et la lignée orientale se développait. Cette situation peut expliquer l’isolement des ours balkaniques. En effet, ceux-ci, à la fonte des glaciers, n’ont pu étendre leur territoire vers l’ouest, le nord ou l’est puisque le terrain était déjà occupé par les deux autres lignées d’ours.

Disparu ou en sursis

La dégradation de l’habitat et une forte pression de chasse ont été responsables d’une baisse significative des populations d’ours en Europe occidentale. Le cas de la France illustre bien ce processus.

  • Présent sur l’ensemble du territoire au Néolithique ancien (– 6000 à – 4000 environ), cet animal, dès l’époque romaine, disparaît de la façade atlantique et des régions riveraines de la Manche et de la mer du Nord.
  • Au XVe et au XVIe siècle, il ne se trouve plus qu’à l’est d’une ligne joignant grossièrement Bayonne à Metz.
  • Au XVIIIe siècle, il subsiste encore dans les Pyrénées, le sud du Massif central et les massifs forestiers de montagne, depuis les Alpes maritimes jusqu’à la Franche-Comté.
  • En 1850, il a disparu du Massif central et se raréfie en Franche-Comté.
  • À la fin du XIXe siècle, il subsiste dans les Alpes où les chasseurs l’éliminent des derniers massifs où il survit (1893 dans les Bauges ; 1901 dans le Vercors ; 1920 dans le massif de Belledonne ; 1921 en basse Maurienne).
  • L’ultime observation d’un ours vivant dans les Alpes date de septembre 1937 dans le Vercors.
  • Après la Seconde Guerre mondiale, l’ours brun habite encore l’ensemble de la chaîne pyrénéenne. Son aire de répartition va rapidement se fragmenter en trois zones localisées en Ariège, en Haute-Garonne et dans les Pyrénées-Atlantiques.
  • Depuis la fin des années 1980, l’ours ne subsiste plus que dans les Pyrénées-Atlantiques (vallées d’Ossau et d’Aspe).

Dans les pays nordiques et en Russie d’Europe, où se sont maintenus de vastes espaces forestiers, le nombre d’ours a régressé du fait de la chasse et du braconnage mais les populations se reconstituent rapidement dès que ces pratiques sont contrôlées.

De la protection à la gestion

Il y aurait entre quarante mille et cinquante mille ours bruns en Europe, si l’on tient compte des anciennes entités européennes de l’Union soviétique. Mais ce chiffre est très approximatif, car les méthodes d’estimation et les moyens d’investigation ne sont pas les mêmes dans tous les pays. La répartition actuelle montre la fragilité de certaines populations isolées les unes des autres. Au vu des données citées par Jean-Michel Parde et Jean-Jacques Camarra (1992), ainsi que d’autres auteurs, il y aurait environ trente mille ours en Russie d’Europe, Biélorussie et dans les pays Baltes, le reste se répartissant selon les chiffres figurant dans le tableau.

L’ours brun est maintenant protégé dans l’ensemble des pays européens, au titre de législations nationales, de la convention de Berne relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe (1979) et de la directive Habitats adoptée par la Communauté européenne en 1992.

Schématiquement on constate deux types de situation : d’une part, celle où les autorités des pays concernés tentent avec plus ou moins de succès de maintenir ou de reconstituer des populations viables d’ours malgré la dégradation du milieu et, d’autre part, celle où la remontée des effectifs d’ours est possible après une stricte réglementation de la chasse.

L’Espagne, la France, l’Italie ou la Grèce caractérisent la première situation. Dans ces pays, une chasse trop intense, combinée avec un fort braconnage (environ 12 p. 100 des ours de Grèce entre 1985 et 1990) qui peut être catastrophique lorsqu’il touche une population réduite (par exemple un ours abattu en Béarn en 1994 sur une population estimée alors à cinq ou six ; un autre tué en 1997 en Haute-Garonne sur les trois animaux réintroduits en 1996 et 1997), a entraîné une régression spectaculaire des populations d’ours. Les mesures de protection de l’espèce (arrêt de la chasse, classement comme espèce protégée) sont souvent intervenues trop tard, ou ont été mal appliquées. Elle sont surtout inefficaces lorsqu’elles ne sont pas assorties de protections des habitats.

La France, avec l’ours des Pyrénées, illustre bien ce cas que l’on retrouve à quelques variantes près dans les pays précités.

Les estimations donnent une centaine d’ours dans l’ensemble du massif pyrénéen à la fin des années 1930. La chasse est suspendue en 1957, mais les battues et la destruction sont toujours possibles si un ours est déclaré « nuisible ». Le braconnage se poursuit. Chasse et destruction sont interdites en 1972 et, en vertu de la loi du 10 juillet 1976 sur la protection de la nature, l’ours est inscrit sur la liste des espèces protégées en 1979. Il reste alors entre vingt et trente ours, le noyau le plus important se situant en Béarn (Pyrénées-Atlantiques). On espérait alors pouvoir reconstituer les effectifs à l’image de ce qui s’est passé en Slovaquie. En effet, cette région ne comptait plus qu’une vingtaine d’individus.

Des mesures de protection rigoureuses (interdiction de la chasse, réglementation des exploitations forestières et de la pénétration des zones fréquentées par les ours) ont permis de faire remonter de façon spectaculaire les effectifs : près de trois cents ours en 1967 et plus de six cents en 1988. Mais en France la protection du milieu fera défaut. La zone centrale du parc national des Pyrénées occidentales, créé en 1967, a été délimitée de telle sorte qu’elle ne protège qu’environ 5 p. 100 des habitats indispensables à l’ours. Qui plus est, les autorités ne donnent pas à ce parc les moyens d’intervenir en zone périphérique pour prévenir la dégradation ou la destruction des milieux où vivent les derniers ours pyrénéens (exploitations forestières aux modalités inadaptées à la présence de l’ours, développement de dessertes diverses facilitant l’accès aux zones refuges, perturbations liées à la pratique de la chasse en battue en zone à ours, etc.).

Avec, hélas, l’appui de certains services de l’État, des élus et des chasseurs béarnais s’emploieront des années durant à bloquer toutes les mesures proposées pour la protection des milieux. Un plan Ours (1984) non appliqué, des réserves « Lalonde » (1990) abrogées au profit d’une Charte de développement durable des vallées béarnaises et de protection de l’ours (1994) expriment les difficultés de l’État à adopter une position claire sur le sujet. Le programme d’aménagement du Parc national des Pyrénées (1998-2012) devrait permettre d’améliorer la situation.

Des pays comme la Bulgarie, la Finlande, la Slovaquie, la Slovénie ou la Suède connaissent une situation très différente. Lorsque la chasse, facteur principal de la régression de l’ours dans ces pays, a été arrêtée, les effectifs se sont reconstitués rapidement, parce que les milieux n’ont pas été dégradés mais aussi, dans certains cas, depuis quelques années, par l’arrivée d’ours venant de pays voisins : de Russie vers la Suède et la Finlande, d’Ukraine vers la Pologne et la Slovaquie, de Slovaquie vers la République tchèque et de Slovénie vers l’Autriche et l’Italie.

Dans certains pays, la remontée des effectifs est telle qu’elle permet des prélèvements (chasse, capture) et conduit à adopter des plans de gestion de l’espèce afin d’éviter certains conflits avec des activités humaines telles que l’agriculture ou l’élevage.

Réintroductions et renforcements

Avant que ne se dessine la recolonisation spontanée ou parce qu’elle n’était pas possible, des pays ont tenté des réintroductions (opération consistant à reconstituer une population viable d’une espèce disparue d’une région) ou des renforcements (apport d’individus dans une population aux effectifs déclinants ou trop faibles pour laisser espérer la reconstitution rapide d’une population viable).

  • Ainsi l’Italie a-t-elle lâché en 1959 et 1974 des ours dans le Trentin. Ce fut un échec, car ces animaux, provenant de jardins zoologiques, ne purent se réacclimater à la vie sauvage.
  • L’Autriche s’y est aussi essayée. Un jeune ours, venu vraisemblablement de Slovénie, s’était installé en 1973 dans la région d’Otscher en basse Autriche. Les naturalistes autrichiens espérèrent longtemps que d’autres ours suivraient, mais en vain. Deux ourses, l’une venant de Croatie et l’autre de Slovénie, étaient alors lâchées, respectivement en 1989 et 1992, la première ayant d’ailleurs donné naissance à trois oursons en 1991.

En France, deux projets de réintroduction ont été élaborés par l’association de protection de la nature, Artus, avec le soutien d’un mécène, La Maison de Valérie. Le premier, concernant le Vercors (1991), a été abandonné faute d’un consensus local.

Le second a commencé d’être mis en œuvre en 1996, en Haute-Garonne. À l’initiative d’un responsable associatif, ce projet, initialement de renforcement et qui s’est transformé en programme de réintroduction après que fut constatée la disparition de l’ours dans le secteur, est né en 1987. Le maire de la commune de Melles accepta de se lancer dans cette aventure et mobilisa les communes voisines, les chasseurs, les éleveurs et les forestiers, avec le concours des services nationaux et régionaux du ministère de l’Environnement. Artus était chargée du choix de la population où seraient prélevés les ours, de leur capture et de leur transport jusqu’au point de lâcher. Le suivi serait assuré par une équipe composée, notamment, de personnels cynégétiques et forestiers.

Monter l’opération demandait des investigations dans de multiples domaines : réglementaires (capture et transport d’espèce protégée) ; financiers (concours de fonds publics nationaux et européens et de fonds privés pour financer les missions d’expertise, l’achat des ours, leur transport et leur suivi) ; techniques (capture, marquage, moyens de transport, lâcher et suivi des animaux) ; scientifiques (origine des animaux, connaissance sanitaire de la population donneuse).

Le choix du pays dépendait de la proximité génétique des ours à prélever et de ceux de la souche ibérique, de paramètres éco-éthologiques mais aussi de contingences matérielles (accessibilité, distance, présence ou non d’équipes de capture sur place, fiabilité administrative, relations diplomatiques, etc.). Du point de vue génétique , la lignée occidentale (refuge ibérique) semblait préférable.

Les souches cantabrique et norvégienne furent écartées car les ours étaient trop peu nombreux. Restait la souche suédoise. Les experts consultés la déconseillèrent car les conditions de vie dans les montagnes scandinaves (relief, faciès forestiers, enneigement, etc.), trop différentes de celles de la France, risquaient de rendre l’acclimatation très difficile. Il fallut donc se tourner vers les ours de la lignée occidentale appartenant au refuge balkanique. La souche grecque était exclue compte tenu de sa fragilité. L’instabilité politique de la Bulgarie ainsi que les multiples problèmes matériels n’ont pas permis d’envisager la souche bulgare.

Après avoir éliminé certains pays à cause de la faiblesse des effectifs (Italie) ou en raison des conflits armés (Croatie et Bosnie), il ne restait que la Slovénie. Les ours y sont relativement nombreux (de 250 à 300) dont près de cinquante sont tirés chaque année.

En France, ils sont de retour dans les Pyrénées centrales

C’est ainsi que grâce aux efforts conjugués des bénévoles d’une association de protection de la nature, de plusieurs communes et des services de l’État, deux ourses venues de Slovénie, Mellba et Ziva, ont pu être lâchées au printemps de 1996 en Haute-Garonne. Mellba a même donné naissance à trois oursons en 1997.

Malheureusement, elle a été tuée par un chasseur en septembre de la même année. Un autre ours de Slovénie, Pyros, est venu les rejoindre en 1997. La maîtrise technique des opérations de capture et de transport a été excellente.

Moins de vingt-quatre heures après leur capture en Slovénie, les ours, transportés dans une camionnette spécialement aménagée, étaient relâchés en pleine forme physique à Melles. Grâce à leur collier émetteur, ils sont suivis par une équipe menée par un scientifique.

La réussite technique des premières phases de cette réintroduction, une aventure commencée en 1987 ne doit cependant pas faire oublier qu’il eût été beaucoup moins coûteux, à tous points de vue, de prévenir la disparition des derniers ours de Haute-Garonne. Mais l’espèce humaine sait-elle prévenir ?

Commentaires