Gérard Caussimont : le mythe de l'ours des Pyrénées

Le Mythe de l’ours est un extrait de "Plaidoyer pour Cannelle, pour la sauvegarde de l'ours dans les Pyrénées" de Gérard Caussimont aux Editions Loubatières. Ce texte explique parfaitement le comportement actuel des opposants à la réintroduction de l'ours dans les Pyrénées.

Le Mythe de l'ours

Gérard Caussimont

Gerard CaussimontD’après une étude du mythe que Gérard Caussimont a réalisé à l’occasion d’une thèse de doctorat sur les vallées Pyrénéennes d’Aspe, d’Ossau, Barétous, Hecho, Anso, Roncal.

Le mythe fait partie d’une culture, de l’univers des symboles, et trois des six communautés étudiés qui sont les dernières vallées à ours autochtones des Pyrénées ont pour symbole héraldique un ours.

Ces sociétés de pasteurs et de chasseurs ont choisi parmi d’autres un animal comme l’ours non pas uniquement parce qu’il évoquait la chasse, ou la nature contraignante, mais parce qu’il concentrait, en outre, tout un contenu inconscient. Il paraît difficile ou impossible de définir le mythe lui-même, le mythe en tant qu’élément échappant à la raison, échappe du même coup à toute systématisation et relève du domaine du vécu, de l’émotionnel. Le langage et l’expression artistique sont donc étroitement associés au mythe.

C’est pourquoi pour rechercher comment le montagnard vivait ou ne vivait plus le mythe, il fallait considérer toute une époque allant du milieu du xxe siècle, où le système agropastoral « traditionnel » prévalait encore sur tout le territoire de notre étude, jusqu’à nos jours.

Comme témoignage de vécu du mythe, j'ai utilisé des sources documentaires multiples et de première main. Dans les archives locales: des lettres, des rapports ou des délibérations des habitants des vallées, des articles des correspondants locaux de la presse quotidienne régionale (rares versants sud), des récits. À l'époque contemporaine, des témoignages, des récits recueillis dans les vallées et une enquête sous forme de questionnaire.

À l'origine: un fait réel

L’homme de ces vallées, le berger dans la société traditionnelle, vit depuis des millénaires en rapport de force avec la nature. La forêt, l'ours, le loup, le lynx ... sont parmi tant d'autres des contraintes ou des limitants de son activité pastorale. Pour l'ours, le loup, ce sont leurs attaques aux troupeaux qui sont le fait réel, qui sert de base au mythe.

La plupart des témoignages, des récits sur l'ours émanant de la société pastorale commencent par une référence aux dégâts commis sur le cheptel. Le mythe prend à la base un élément de réalité et l'assume en le plaçant en dehors de toute unité temporelle. Cette série de documents, que l'on pourrait multiplier par dizaines, illustre cette référence quasi « obligatoire ».

Ce fait réel, le dégât au troupeau, qui touche le berger dans un élément dont dépend sa survie, dans un système quasi autarcique, engendre tout naturellement des émotions. Cette émotion occasionne toute une série de réactions passionnelles qui prennent la forme d'actes instinctifs de vengeance ou d'autodéfense qui, pour trouver leur justification, exagèrent le fait réel qui les a provoqués.

Exagération du dégât, exagération du nombre d'ours, vocabulaire faisant appel à des sentiments d'horreur ... , ce sont des dizaines d'articles ou de témoignages qui sont bâtis sur le même modèle amplificateur, dans la presse béarnaise jusqu'aux années 1970 et dans les témoignages. L’émotion qui est le point de départ de tout mythe, provoque une exagération du fait réel et lui donne une dimension intemporelle en le transformant en « archétype ».

L'exagération

L’exagération concerne toujours des détails descriptifs qui cherchent à augmenter la frayeur suscitée par le récit en faisant de l'ours un être terrible : taille, poids, crocs, griffes, pattes, grognements ... La répétition de termes au cours de ces exemples étalés sur trente ans démontre bien que le mythe possède un pouvoir à partir de la répétition qui, par le biais du langage, situe le sentiment individuel sur un plan collectif transmissible de génération en génération dans un système agropastoral. Ces descriptions sont la plupart du temps liées au récit de dégâts ou de chasse. Les récits de dégâts ou de rencontres avec l'ours s'accompagnent presque toujours, à une époque où le pastoralisme constituait la principale occupation des montagnards, d'une demande ou d'une justification de la battue, l'acte de chasse collectif.

Le rituel : la chasse en battue

Le mythe n'a pas une intention intellectuelle, mais purement pratique. Le mythe va fixer le comportement, les actions des montagnards dans un rituel: la battue à l'ours.

Comme le montrent les documents de l'époque, l'homme cherche à se justifier lui-même, limité par des lois « étrangères ». L’événement réel, le dégât au troupeau, qui au départ avait justifié ou donné naissance au comportement de l'homme, s'efface devant une sorte de tradition (ou d'habitude) que l'on perçoit dans certaines demandes de battue à l'administration, où, en fait, l'on sent la recherche d'un prétexte pour accomplir ce qui, en réalité, est devenu un véritable rituel: la chasse à l'ours en battue.

Durant des années, les communautés valléennes ont organisé des battues, régulièrement parfois même sans motif logique (le mythe échappe au domaine du raisonné) se contentant d'en rechercher un pour l'administration: la répétition ou le risque de dégât.

En réalité ce rituel exprime à quel point le mythe se trouve lié à une tradition ininterrompue, pour le montagnard jusqu'aux années 1950-1960.

La battue à l'ours va canaliser l'émotion, les réactions instinctives des bergers et des valléens bien au-delà de la simple vengeance contre le mangeur occasionnel de quelques brebis. Le mythe est un élément stabilisateur qui joue le rôle de « soupape de sûreté» de l'esprit humain dans un système social donné.

Dans la société pastorale, c'est la poursuite d'un animal s'attaquant au bétail qui joue ce rôle (ours, loup ... ).

L’acte de chasse collectif va servir de catalyseur du groupe, comme le prouvent les références continues à la solidarité, au désintéressement, à l'esprit d'équipe ... à l'unité de tous dans cette action commune. Unité bien difficile à obtenir, d'ailleurs, si ce n'est contre un « ennemi» commun.

Le mythe sert à contrôler la conduite de la société, canalisant l'agressivité et les pulsions des éléments mâles dans un combat dépourvu de tout danger pour la pérennité du système social traditionnel et offrant même l'avantage de renforcer le sentiment communautaire. Peut-être faut-il y voir une première perception inconsciente du danger « d'assimilation» par un autre système de société.

L’individualité va donc retrouver un sens dans le groupe au sein duquel vont se révéler une série de valeurs guerrières propres à l'élément mâle.

Ces témoignages sont en effet truffés de concepts exaltant les valeurs martiales: le courage, l'héroïsme, le sacrifice et même le triomphe, au sens romain du terme, de termes carrément militaires et même de références au passé combattant des chasseurs d'ours.

Le chasseur est constamment identifié au berger et au guerrier. Le mythe semble permettre au montagnard des années 1950-1960 de retrouver des racines, en partie perdues à un moment où des changements commencent à se profiler dans sa vie quotidienne.

En quelque sorte, le domaine du mythique compense alors le domaine du vécu, du réel. Afin de « retrouver» toutes ces valeurs guerrières, l'inconscient rajoute à la réalité de la chasse collective toute une série de concepts qui permettent de franchir le pas entre l'acte réel et le rite guerrier communautaire: l'ours est gratifié de tous les caractères, de tous les qualificatifs qui en font l'adversaire le plus difficile à vaincre: un surhomme, sa mort devenant un acte héroïque.

L'ours surhomme

L’ours est doublement personnifié à cet effet : d'abord ce n'est plus un simple animal, mais un bandit, un criminel notoire et dangereux qui est combattu (on demande même le concours de la gendarmerie dans bien des battues). Ensuite, une fois mort, il ne devient pas un simple trophée de chasse, mais un ennemi que l'on respecte dans sa défaite, à qui l'on rend des honneurs militaires et pour qui l'on n'éprouve plus aucun ressentiment mais plutôt du respect.

La chasse collective à l'ours permet aussi aux autres éléments non mâles ou non valides de la société de s'identifier, de s'unir autour de la fête populaire, communautaire, en cas de victoire.

Le mythe affirme ainsi son aspect sentimental et sa fonction catalysatrice de la société traditionnelle où la fête était un des moments de rencontre à l'échelle villageoise, valléenne ou extra-valléenne, dans un système très hiérarchisé et coercitif pour l'individu (surtout pour les femmes ou les cadets). Il permettait aussi une polarisation des rivalités entre village ou vallées des deux versants contre un ennemi commun puisque on se mettait d'accord avec les villages et les vallées voisines. Cela fut le cas par exemple, le 4 juin 1939 simultanément en Haut-Ossau, Aspe et Barétous, ou en août 1963 entre Barétous et Soule.

On promenait la dépouille de l'ours abattu de village en village ou dans les vallées voisines (en Roncal) comptant sur la gratitude et la générosité des voisins face à tel acte d'« héroïsme ».

Si à propos de la chasse collective, l'ours est personnifié, l'anthropomorphisme est un trait permanent à travers les témoignages et les récits, écrits ou oraux.

On relève plusieurs traits communs: position debout, pied humain (les valléens l'appellent bien pé descaou, le va-nu-pieds), manière de porter, de manger, de frapper à la porte, de lancer des pierres, et même capable d'éprouver des sentiments. Notons les références à la famille, base de la société pastorale. Tout au long des trente années que recouvrent ces témoignages, l'ours est affublé des mêmes termes montrant le « respect» envers un être reconnu comme supérieur (maître, seigneur, Mme ... ) par les bergers qui reconnaissent lui verser un « tribut ».

Quelques essais sur le mythe de l'ours ont déjà abordé cette « humanisation» de l'ours, que ce soit à propos de l'histoire de Jean de l'ours ou de la complainte sur l'ours Dominique. L'ours était même souvent nommé par des prénoms humains et non d'animaux : il y eut une ourse tuée en 1882 qui fut nommée Margotine en Ossau, puis Mme Gaspard, Bismarck ou Dominique au XIXe siècle.

Cette tendance à humaniser l'ours n'est en fait que le reflet d'un sentiment affectif vis-à-vis d'un être qui symbolise l'autre homme, l'homme resté sauvage.

Le montagnard, l'homme, le perçoit comme un concurrent mais aussi comme faisant partie de lui-même d'où ces sentiments de respect, d'affection ou même d'admiration en contradiction avec la « haine» qui cristallise la chasse collective ...

L'ours: être surnaturel

D'autres témoignages ou d'autres récits révèlent un aspect irréel, mystérieux, magique de tout ce qui touche à l'ours dans les vallées. L'ours, ainsi vécu par les montagnards, à la fois humanoïde et surnaturel, n'est en fait que l'image perturbée de l'homme face à une nature sauvage et hostile (dans le système agropastoral traditionnel).

Le manque de sécurité qu' éprouvait le berger, la nuit dans sa cabane en pierres empilées, où, le vent, la pluie, l'orage, tous les éléments naturels étaient vécus comme si on était à l'extérieur, nécessitait un élément polarisateur sur lequel « décharger» toutes les inquiétudes, face à la nature.

Cet élément c'était « le dieu animal », être surnaturel, supérieur, à forme mi-humaine, sur lequel on concentrait tous les instincts que suscitait l'impuissance humaine vis-à-vis de l'inconnu, le danger, l'hostilité d'un environnement alors sauvage et d'une divinité, elle, inaccessible à la colère des hommes.

Carnaval et mythe

On rejoint ainsi le carnaval pyrénéen, chasse à l'ours, où le dieu animal est immolé par les chasseurs tous les ans, la pérennité du mythe dépendant de sa répétition ininterrompue.

Curieusement, dans les vallées béarnaises, navarraises ou aragonaises, où il existe des ours, je n'ai pas relevé ce type de coutume qui existe par contre dans des vallées où la chasse à l'ours a disparu: carnaval de Gèdre (Hautes-Pyrénées), danse de l'ours en vallée de Tena ou dans d'autres villages des Pyrénées, chasse à l'ours des Pyrénées-Orientales (Amélie-les-Bains, Prats-de-Mollo, Castellbo, Saint-Laurent-de-Cerdans), ou chasse à l'ours en Andorre, mascarade de Zuberoa, en Pays basque, où l'ours était représenté avec le berger et un agneau ... À Senegüé (vallée de Tena), l'on rapporte, au début du siècle, la présence d'un pantin contre lequel on tirait des coups de fusil pour carnaval, accomplissant ainsi le rite de la chasse, disparue dans cette vallée (le dernier ours y fut abattu dans les années trente).

Les ours abattus promenés assis, ou debout ou assis sur la place des villages de nos vallées ne rejoignaient-ils pas carnaval dans un certain sens? Peut-on parler de perpétuation du mythe à travers le rituel du carnaval là où la chasse en battue n'est plus pratiquée, montrant la nécessité de la survivance du mythe même là où l'ours animal a disparu ou régressé?

Dans ce genre de commémorations sacrées, l'homme se transcende et transcende son environnement. Le masque, la danse lui permettent de rejoindre l'infini, la divinité.

Le berger polarise sur l'ours tous ses problèmes, tout ce contre quoi il est désarmé ou impuissant: maladie, mort, disparition inexpliquée du bétail, même s'il est en partie responsable par négligence, le mythe permet d'éliminer des conflits entre bergers et éleveurs ou membres d'une même famille ... etc., jouant ainsi à plein son rôle de polarisateur de l'agressivité du groupe.

De nos jours, le mythe, toujours vivant pour les vieux bergers, polarise leur rancune vis-à-vis du « progrès », du système urbain, à cause de la disparition ou la diminution du bétail et des bergers de haute montagne.

Le mythe est en fait une façon pour le montagnard d'adhérer constamment et inconditionnellement à la structure du monde dans lequel il vivait (agropastoral, puis « déviant vers» autre chose).

Il permet à la pensée et à la réalité de s'unir de façon irraisonnée dans une vision de l'environnement quotidien. C'est précisément ce caractère irraisonné qui apparaît à travers une approche analytique sémantique: joie et mort, valeurs martiales et crime, laideur (fauve) et beauté, courage et peur, sont autant de valeurs antithétiques qui se révèlent grâce au mythe.

En fait, c'est la réalité humaine qui apparaît dans toute sa contradiction. Ambiguïté dans la figure de l'ours tantôt animal fauve, tantôt bel animal, tantôt humanoïde empreint des valeurs et sentiments des valléens, tantôt adversaire ou ennemi de poids, bandit de grands chemins, tantôt animal dieu, être mystérieux et surnaturel.

Contradiction enfin, entre tous les termes exprimant le refus d'une réalité défavorable au berger, l'ours bandit fauve, et la figure quasi humaine de l'ours seigneur, ou surnaturelle: l'ours sacrifié et honoré.

Le mythe de l'ours existe-t-il encore?

Gerard Causimont, Plaidoyer pour CannelleLes conditions matérielles qui créaient un sentiment d'insécurité du berger face aux éléments naturels ont régressé grâce à l'équipement pastoral moderne, à la rupture de l'isolement sous toutes ses formes, mais on peut se demander si le mythe joue toujours le rôle polarisateur des inquiétudes, du manque de sécurité des valléens.

Selon les témoignages recueillis, il semble que oui pour un certain nombre de bergers: dans le sens traditionnel, visant à justifier l'inexpliqué en matières de pertes de bétail, mais aussi dans un sens différent.

Le mythe va canaliser, comme l'on peut apprécier sur les documents, les inquiétudes des bergers vis-à-vis de la perpétuation de l'activité pastorale. L’ours va être rendu responsable de la disparition progressive de l'élevage ovin, de l'abandon des pâturages les plus éloignés.

C'est une façon inconsciente de faire coïncider leur pensée et la réalité (et c'est bien là l'un des caractères du mythe) dans une vision " actuelle de leur vallée qui concilie les nouvelles exigences de manque de main-d' œuvre, de successeur, de confort, de tranquillité, etc., que " l'on ne veut avouer, avec une contrainte, prétexte idéal: l'ours.

Le mythe de l'ours joue donc toujours encore aujourd'hui son rôle polarisateur, même si les inquiétudes sont dirigées vers l'impact de la société urbaine et industrielle sur les mentalités valléennes.

Le vécu actuel du mythe, reflet d'une crise des mentalités

En fait, le mythe continue ainsi à jouer son rôle stabilisateur de la société valléenne, évitant des heurts entre les éleveurs et leurs enfants ne voulant plus continuer, évitant des conflits entre générations, etc., mais il ne masque pas, vu de l'extérieur, la désarticulation de mentalités traditionnelles.

Cet aspect est amplement confirmé par certaines des contradictions et des ambiguïtés relevées dans bon nombre de témoignages avec l'introduction de notions « nouvelles» par rapport au domaine lexical utilisé au cours de l'époque précédente. Des notions comme équilibre naturel, comme faune, comme danger de disparition, vie sauvage, conservation, protection que l'on retrouve dans de nombreuses opinions de valléens actuels sont totalement étrangères à la perception du mythe et contrastent fortement avec les termes employés il y a 20 ou 30 ans. Ceci dénote une perception de l'ours qui, pour la majorité des habitants, n'est plus mythique mais purement biologique et par conséquent raisonnée.

À partir du moment où l'on prend un recul, une attitude logique il vis-à-vis du mythe, on s'en détache, on ne le vit plus.

Gérard Caussimont

Gérard Caussimont est un naturaliste qui arpente les deux versants des Pyrénées. Spécialiste de l'Ours brun pyrénéen, il est l'un des initiateurs du suivi de ces populations en France comme en Espagne et l'auteur d'articles et de communications sur cette espèce. Professeur de lycée, il est militant bénévole du FIEP) Groupe ours Pyrénées depuis plus de 25 ans. Il est l'un de ceux qui ont créé des aides spécifiques pour les bergers de la zone à ours et des outils de sensibilisation auprès du public. Il préside le FIEP depuis 1987.

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