Des Hommes, des Ours, des Montagnes

par Farid Benhammou
Revue Pour, septembre 2003, 179 :49-54.

Ours_hommes_montagnes_benhammouLa défense identitaire est un processus typique de mobilisation. Elle transcende tout et permet de réunir et fédérer contre un ennemi commun, l’ours, et derrière lui, Paris, Bruxelles et les lobbies environnementaux. Le réflexe identitaire transparaît dans le discours des porte-parole des mouvements contre l’ours.

Ce qui peut paraître étonnant, c’est le développement d’une rhétorique chauvine, non pas ouvertement contre des hommes, mais contre des ours. Le rejet par le verbe est courant dans des situations géopolitiques tendues [1]. Les parallèles entre des discours sur l’ours et des communautés humaines exclues sont frappants. Il ne reste que cinq ours autochtones pyrénéens, principalement localisés en Béarn. Suite à une réintroduction de trois ours slovènes (1996-1997) en Haute-Garonne, une dizaine d'individus se concentrent principalement en Pyrénées centrales à l'exception d'un individu d'origine slovène qui a migré en Béarn, dans la zone des ours autochtones.

Au début des années 1990, quand une jeune ourse pyrénéenne, Lagaffe, a multiplié les dégâts, la rumeur d’un lâcher d’ourses roumaines s’est développée.

À la découverte en 1997 des ossements de l’ourse Claude abattue par des chasseurs en 1994, un groupe d’élus locaux dirigés par Jean Lassalle relancent la rumeur d’ours étrangers dans le but d’excuser cet acte de braconnage. Ils enracinent cette manipulation dans les fantasmes identitaires et sécuritaires et parlent d’« ours clandestins ».
Ils orchestrent une campagne médiatique grâce à la presse locale et cette rumeur a même un écho national puisqu’un article du Monde du 28 février 1997 titre : « L’ours tué dans les Pyrénées était-il un clandestin ? ». Le correspondant laisse planer le doute et cite les accusations de Jean Lassalle contre le ministère de l'Environnement : « Y-a-t-il eu des ours réimplantés clandestinement dans les Pyrénées entre 1985 et 1994 ? ».

Pourtant, les empreintes de cette ourse étaient régulièrement relevées par le Réseau ours qui avait noté sa disparition. De plus, les analyses génétiques ont bien montré que cette ourse, ainsi que tous les plantigrades béarnais jusqu’alors, étaient autochtones [2].

Quand en 2000, un ours vraiment étranger, Néré, issu de la réintroduction, est arrivé en Pyrénées-Atlantiques, les élus ont retrouvé leur réflexe. Le sénateur Louis Althapé déclarait : « Quand il y a des immigrés clandestins, on organise bien un charter. Il faut payer un billet de retour aux ours slovènes » (La République des Pyrénées, 30/04/2001).

Le fait le plus marquant demeure l’élaboration d’une rhétorique visant à valoriser la race de l’ours pyrénéen contre celle de l’ours slovène qui a tous les attributs de l’étranger différent, mauvais et envahisseur. Les propos d'un responsable cynégétique des Hautes-Pyrénées qui alimentent le discours de la principale association anti-ours sont éloquents. (ADDIP: Association pour le développement durable de l’identité pyrénéenne) et (IDAMP: Association Interdépartementale de défense de l’agriculture de montagne). Ces deux structures jumelles sont animées par quasiment les mêmes personnes. )

Son texte publié dans la Colère des Pyrénées [3] est repris intégralement dans une brochure remise aux pouvoirs publics (Addip-Idamp, Ours slovène. Pourquoi nous disons non, 2001, 15 p. ). Il qualifie les ours slovènes d’« ours poubelles », des animaux uniquement capables de se nourrir sur des charniers. La secrétaire de l'association, interviewée, n’a pas hésité à parler de son inquiétude concernant la « pureté de la race endémique des Pyrénées ». Ainsi, les responsables de l'Addip opposent :

  1. l’ours des Pyrénées, « la souche locale (…) : robe plus claire, taille inférieure, moindre poids, prolificité réduite, régime alimentaire essentiellement végétarien » [3]
  2. à l’ours slovène Néré « différent : robe sombre, taille immense, poids énorme, prédateur d’ovins spécialisé ». Et comme il s’est installé au contact de la souche pyrénéenne, la pollution génétique est assurée [3].

Ce fantasme de la pureté de la race fait dire à certains opposants à la réintroduction des propos qui interpellent. L’ours s’apparente alors à un défouloir bien étrange. Des slogans xénophobes ont même été publiquement clamés comme celui repris par un article de presse couvrant une manifestation en Ariège : « Slovène : Go home » (La Dépêche du Midi, 13/05/2001).

Parfois, il semble même que l’origine étrangère des ours soit aussi grave, voire plus grave, que les velléités prédatrices.

Si une protestation peut être légitime, ce sont les dégâts qui doivent être critiqués et non l’origine de celui qui les commet. En fait, ce discours s’est constitué sur un imaginaire établissant que si les ours issus de la réintroduction font tant de prédations, c’est parce qu’ils sont étrangers. Or le système d’élevage est déterminant pour un prédateur, qu’il soit ours pyrénéen ou d’origine slovène. Par conséquent, ces opposants aux ours réintroduits s’approprient la protection des ours des Pyrénées afin de montrer qu’ils ne sont pas sectaires ou radicalement anti-ours. Ils se présentent comme les vrais défenseurs de l’ours des Pyrénées qui « doit être préservé [car] il fait partie de notre patrimoine » [3]. Cette démarche, sous couvert d’un discours teinté d’écologisme, s’inscrit dans la réaction anti-environnementale analysée par Rowell [4].

Ceux qui ont fait cette réintroduction sont accusés d’être les vrais coupables de la disparition de l’espèce pyrénéenne, en raison du brassage génétique qui risque de se produire : « Papillon, l’ours reproducteur pyrénéen devra céder la place au redoutable fauve d’Europe centrale (…). C’est le désastre écologique orchestré. Celui qui aurait souhaité détruire l’ours pyrénéen ne s’y serait pas pris autrement » [3].

La chasse à outrance, le braconnage fortuit, l’empoisonnement et la destruction des milieux ne sont absolument pas mis en cause. Dans tous les entretiens et dans tous leurs écrits, ces opposants se disent protecteurs de la souche pyrénéenne que l’on ne doit pas toucher puisque d’après eux, elle a été sauvée par l’Institution Patrimoniale du Haut Béarn.
(L'IPHB est un organisme de gestion territoriale souvent présenté comme un modèle. Cette structure a surtout permis un afflux considérable de fonds publics de développement pastoral et forestier au nom de l'ours, sans obligation de résultat en matière de préservation de l'espèce et de ses habitats. Pour plus d'éclaircissements, se référer à L. Mermet, « L’Institution patrimoniale du Haut Béarn : gestion intégrée de l’environnement ou réaction anti-environnementale ? », Responsabilité Environnement, janvier 2001, p. 9-21 et L. Mermet, « L’Homme ou la vie sauvage ? la société locale ou la bureaucratie centrale ? : faux dilemmes et vrais rapports de force », Responsabilité Environnement, octobre 2002, p. 13-19. ).
Or, s’opposer à tout renforcement condamne les ours des Pyrénées, déjà considérablement exposés aux risques de consanguinité, à la disparition.

Le fantasme de la différence

Les opposants à l'ours ont rapidement avancé de très grandes différences génétiques et comportementales entre les ours d'origine slovène et les ours autochtones pour dénoncer la réintroduction. Ils ont activement promu le fait que ces ours slovènes étaient plus carnivores, plus gros, moins farouches et moins adaptés à la vie sauvage car ils étaient nourris sur des charniers dans leur pays d'origine. Il s'agirait d'une autre espèce complètement différente de « l'espèce pyrénéenne » qui, elle, est décrite comme moins dangereuse et comme la seule adaptée aux Pyrénées et aux activités humaines.

Ours_slovenes_dangersPlusieurs éléments permettent de relativiser ces propos. Sur le plan de la distance génétique, il y a autant de différence entre un ours slovène et un ours pyrénéen qu'entre un homme slovène et un homme pyrénéen [5-6] et on ne parle pourtant pas de deux espèces différentes. Sur le plan comportemental, les ours issus de la réintroduction ont quasiment la même utilisation du milieu que leurs prédécesseurs disparus [7].

Leur prédation relativement excessive par rapport aux ours béarnais s'expliquent par la différence des élevages (élevage ovin très gardé en Béarn en raison de la persistance de la menace des ours et quasi-disparition du gardiennage en Pyrénées centrales en raison précisément d’une vigilance moindre aux grands prédateurs sauvages).

De 1999 à 2001, la jeunesse des ours d'origine slovène est également à prendre en compte puisque des ours jeunes et donc moins expérimentés ont tendance à faire plus de dégâts et à être moins craintifs [8-9].

D'ailleurs contrairement à ce qui a été dit, certains ours béarnais ont encore récemment montré qu'ils pouvaient ne pas être farouches (En juillet 1997, une brebis est tuée aux abords du village d’Urdos en Béarn (République des Pyrénées, 17/07/1997).

L’épisode de l’ours familier en 1991-1992, Lagaffe, est aussi très fameux.  ). De plus concernant l'alimentation sur charnier, la plupart des ours d'origine slovène sont nés dans les Pyrénées et n'ont donc pas connu cette pratique, d'autant que les deux ours nés en Slovénie fréquentaient peu les sites de nourrissage [10].

Les ours d'origine slovène ne semblent pas plus carnivores que leurs congénères pyrénéens puisque les résultats d’une étude de l’École nationale vétérinaire de Toulouse montre que leur régime alimentaire se compose de 66 à 68 % d’éléments d’origine végétale [7].

Quant à la taille anormalement grande des ours slovènes, cette idée doit là encore être relativisée. Pyros, le mâle slovène réintroduit, avait le même gabarit que le vieux mâle pyrénéen Papillon quand celui-ci était dans la force de l'âge (240-250 kg). Certes, par rapport au gabarit moyen du petit échantillon d'ours pyrénéens survivants, les 250 kg supposés du jeune ours d'origine slovène Néré paraissent importants. Pourtant, les Pyrénées ont abrité des ours bien plus imposants puisque l’ours Dominique, dit le « Patriarche », abattu au milieu du XIXe siècle, pesait plus de 350 kg [11].

Le pastoralisme en danger à cause de l'ours?

La situation du pastoralisme dans les Pyrénées est loin d’être uniforme. Néanmoins, la réintroduction s’est produite dans le contexte socio-économique difficile de cette activité agro-pastorale. L’élevage ovin-viande est exclusif dans les Pyrénées centrales. Dans ce cadre, l’arrivée de l’ours peut représenter une gêne réelle car le gardiennage des troupeaux est quasi absent. De plus, la disparition des grands prédateurs et les évolutions structurelles ont facilité la mise en place d’un système d’élevage où les bêtes ne sont presque plus guidées. Par conséquent, elles cherchent leur nourriture elles- mêmes et ont tendance à s’éparpiller naturellement. C’est pour cela que plusieurs éleveurs pensent qu’instaurer un gardiennage plus serré ne serait pas bon. L’ours serait-il responsable de la disparition du pastoralisme pour autant ?

Certains éleveurs et élus n’hésitent pas à dire et à écrire des propos sujets à caution : « Ces pratiques pastorales ne connaissaient pas d’aléas avant la divagation d’ours slovènes sur les estives » écrit un éleveur dans la Colère des Pyrénées.

Le pastoralisme est en crise depuis des décennies et reste le parent pauvre de la Politique agricole commune (Les céréaliers, surtout les plus gros, concentrent 42 % des aides contre 5 % pour l’élevage ovin (Anonyme, 1999). L’ours ne fait que mettre en relief des difficultés structurelles et conjoncturelles (Pour plus d'éléments de cadrage au sujet des enjeux autour des grands prédateurs et du pastoralisme, lire F. Benhammou, " Les grands prédateurs contre l'environnement ? Faux enjeux pastoraux et débat sur l'aménagement des territoires de montagne ", Courrier de l'Environnement de l'INRA, février 2003, 48 p 5-12. ).

La logique productiviste et les dérives liées aux subventions par tête ont conduit à un accroissement de la taille des troupeaux. La concurrence étrangère et les difficultés liées à la profession ont provoqué un nombre important de faillites et continuent de rendre très précaire la situation des éleveurs.

Entre 1980 et 2000, le prix d’un agneau est demeuré en moyenne inchangé, autour de 76 euros. Entre temps, le salaire minimum a été multiplié par 2,2 (Insee, 2000). Bien que les exploitations pastorales fonctionnent jusqu’à 80 % grâce à des subventions, les éleveurs ovins sont parmi les groupes sociaux au niveau de vie le plus bas.

À cela s’ajoutent de nombreux problèmes conjoncturels. Les éleveurs de montagne ont été peu touchés par la fièvre aphteuse, mais cette crise a conduit à l’abattage et à la crémation de plusieurs milliers de bêtes, pour la plupart saines. Le pastoralisme possède néanmoins ces maladies chroniques (brucellose, piétin…) dont le coût annuel pour la collectivité se chiffre à plusieurs centaines de milliers d’euros.

En outre, les troupeaux dans les Pyrénées sont régulièrement victimes de prédations dues aux renards, sangliers ou corbeaux. Les plus gros dégâts demeurent ceux des chiens errants. P. Wick les estiment de 100 à 500 000 bêtes tuées par an en France. Cela nous semble énorme mais même une hypothèse basse de 60 000 ovins par an n’a aucune commune mesure avec les 400 bêtes victimes des ours en 2000.

Pour l’Ariège uniquement, c’est en moyenne 600 bêtes par an qui sont victimes des chiens errants. Ceux-ci ne sont pas sauvages et sont le plus souvent des chiens de ferme, de chasse ou appartenant à des touristes.

Contrairement aux dégâts provoqués par les loups et les ours, les méfaits des chiens ne font au mieux qu’un entrefilet dans la presse. Bien que les prélèvements effectués par les chiens soient supérieurs à ceux des prédateurs sauvages, les éleveurs les supportent et les trouvent aussi normaux « que la mortalité liée aux facteurs climatiques ».

Malgré l’absence de systèmes d’indemnisations conséquentes contrairement à ce qui existe pour l’ours, les représentants des éleveurs n’aiment pas que l’argument des chiens soit évoqué.

Farid Benhammou, géographe
Recherche en gestion sur les territoires et l’environnement (RGTE), ENGREF Paris

À lire

[1] Y. Lacoste, Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion, 1995.

[2] P. Taberlet, J.-J. Camarra, S. Griffin, O. Hanotte, L.P. Waits, C. Dubois-Paganon, T. Burke et J. Bouvet « Recherche génétique noninvasive sur la population menacée d’ours brun des Pyrénées », Molecular Ecology, 6, 1997, p. 869-876 (article en anglais, traduit en français par l’IPHB).

[3] Addip-Idamp, La Colère des Pyrénées, recueil de témoignages, 2001, 8 p.

[4] A. Rowell, Green backlash. Global subversion of the environmental movement, Routledge, 1996, 245 p.

[5] Arquillère, Phase préliminaire de la réintroduction d’ours brun en Pyrénées Centrales, document de travail, 1994, 8 p.

[6] Diren Midi-Pyrénées, Bilan public « Ours » - 24 juin 2000, retranscription littérale, Diren M-P, Toulouse, 2000, 44 p.

[7] Diren Midi-Pyrénées, Bilan comportementale des ours réintroduits, Equipe technique ours – ONCFS, document interne, 2001, 6 p.

[8] J.-J. Camarra, L’ours brun, éd. Hatier, Paris, 1989, 190 p.

[9] L. Nedelec, L’Ours et le Berger dans les Pyrénées, le prix de la cohabitation, document scientifique n° 30, Parc National des Pyrénées, Tarbes, 1995, 80 p.

[10] Artus, « L’album de la réintroduction », Ours et Nature, 12-13, Blois, 1996, 15 p.

[11] O. De Marliave, Histoire de l’ours dans les Pyrénées, Coll. « Histoire », éd. du Sud Ouest, Toulouse, 2000, 254 p.

Et aussi

  • Adet, « Pyrénées Centrales, Pays de l’ours », Sciences et Nature, Hors-série, juillet-août-septembre 2001, 34 p.
  • F. Benhammou, La réapparition du Loup en France : protection contre nature ou cohabitation durable ? Mémoire de maîtrise de géographie, Université d’Orléans, 1999, 155 p.
  • F. Benhammou, Rôles et dynamiques des porte-parole dans les débats sur l'ours dans les Pyrénées, analyse stratégique et géopolitique d'un problème d'environnement, Mémoire de DEA, ENGREF, Université d'Orléans, 2001, 143 p.
  • F. Benhammou, " Les grands prédateurs contre l'environnement ? Faux enjeux pastoraux et débat sur l'aménagement des territoires de montagne ", Courrier de l'Environnement de l'INRA, février 2003, 48, p. 5-12
  • S. Bobbe, « Entre domestique et sauvage : le cas du chien errant. Une liminalité bien dérangeante », Ruralia, 5, 1999, p. 119-134.
  • S. Bobbé, L'ours et le loup, Essai d'anthropologie symbolique, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, Institut National de la Recherche Agronomique, 2002, 258 p.
  • G. Caussimont, « La population d’ours brun dans les Pyrénées françaises et espagnoles, historique d’un déclin : l’exemple des Pyrénées occidentales », Acte du XVIe colloque de la SFEPM, 17-18 octobre 1992, Grenoble, Muséum d’histoire naturelle, 1993, p. 101-106.
  • C. Dendaletche, 1993. La Cause de l’Ours, Sang de la Terre, Paris, 228 p.
  • Diren Midi-Pyrénées, La situation des ours en 2002, Equipe technique de suivi – Réseau Ours, doc. interne, 2003, 2 p.
  • Ecotone, Évaluation de l’impact des chiens errants sur la faune domestique en Ariège. Mesures existantes et processus d’indemnisation, Castanet-Tolosan, 1998, 43 p.
  • L. Mermet, « L’Institut patrimonial du Haut Béarn : gestion intégrée de l’Environnement ou réaction anti-environnementale ? », Responsabilité environnement, janvier 2001, p. 9-21
  • L. Mermet, « L’Homme ou la vie sauvage ? la société locale ou la bureaucratie centrale ? : faux dilemmes et vrais rapports de force », Responsabilité Environnement, octobre 2002, p. 13-21.
  • P. Wick, Le chien de protection, Artus, Life, 1998, 15 p.
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