Jean-Pierre Choisy: La réintroduction des vautours, objectifs et retombées

Objectifs

Les actions en faveur du Percnoptère de même que la réintroduction des trois grands Vautours d’Europe se placent dans les politiques de conservation et restauration de la biodiversité européenne et nationales, éventuellement régionales, voire locales. Chez des espèces qu’on peut voir très habituellement à 50 km de leur œuf ou de leur poussin (aux bons soins du conjoint tant qu’il n’est pas gros), parfois à 150 km, l’objectif ne saurait être le retour dans une commune, ni même un massif, un département ou un Parc. L’échelle pertinente est bien plus large : l’Arc Alpin et ses marges pour le Gypaète, au minimum le sud-est de la France pour Vautour fauve et Vautour moine, pour ne parler que des réintroductions en cours.

Les stratégies diffèrent selon les espèces (En Rhône-Alpes et PACA, bien au-delà pour le Gypaète), en fonction à la fois de leur éco-éthologie et de la disponibilité d’oiseaux à lâcher.

Vautour fauve

Trois opérations de réintroduction : dans les Baronnies, dans le Diois, par le Parc Naturel Régional du Vercors  et dans celui du Verdon.

Vautour moine

La moindre abondance d’oiseaux disponibles a conduit à se contenter de deux opérations seulement: Baronnies (premiers lâchers en 2004) et Verdon. Le retour spontané aux confins du Vercors et du Diois est une quasi-certitude, du fait de la distance modérée des Baronnies comme de l’estivage de l’espèce depuis 2002, à partir des Causses.

Percnoptère

En France méditerranéenne et dans les Préalpes des charniers augmentant taux de survie et de reproduction ont été la principale contribution au renouveau amorcé. L’on constate que la réintroduction du Vautour fauve conduit à la restauration de l’estivage (Verdon, confins du Diois et du Vercors), puis à la reprise de la nidification (Causses, Baronnies). Dans l’Ardèche, où le dernier couple avait disparu, le transit croissant de vautours fauves (21 ensemble en 2004) et moines entre Causses et Préalpes, a probablement renforcé l’action de charniers qui ont induit le retour de l’espèce (nidification d’un couple en 2004).

Gypaète barbu

Gypate_barbu2Dans les Alpes, lâchers au Mercantour, en Haute-Savoie, en Engadine (Suisse), dans les Hohe Tauern (Autriche) et dans les massifs contigus d’Italie. Le Parc Naturel Régional du Vercors a répondu favorablement à une demande de la Fondation Gypaète pour étudier la faisabilité d’un point de lâcher sur son territoire, élargissant la zone de retour vers l’extrême ouest de l’arc alpin, minimisant le hiatus entre les actuelles populations des Alpes et des Pyrénées.

La survie globale des espèces à long terme

Du fait de l’extrême originalité écologique de chacune, tout retour d’une espèce de vautour est une reconstitution majeure de la biodiversité locale de la structure des communautés de Vertébrés et de leur fonctionnement. Mais les opérations de réintroduction sont bien davantage justifiées par le fait que chaque réussite augmente la probabilité de survie globale de l’espèce à long terme, se place dans une stratégie du : « Ne pas avoir tous les œufs dans le même panier! » dont le principe est d’application générale et non pas limité aux seuls vautours. Exemples...

Bison d’Europe et Première Guerre Mondiale

Dans l’immense aire d’origine, l’espèce avait été totalement exterminée par l’Homme sauf, en 1914, une seule population à Bialowieza (Pologne, dans la partie alors russe) : environ un millier, encore trois centaines en 1917, plus aucun en 1918. L’espèce n’a pu être sauvée qu’en « raclant les fonds de zoos », essentiellement en Allemagne et en Suède. L’espèce a failli connaître le même sort que l’Aurochs et de nombreuses autres. Pour une espèce réduite à une seule population, une épizootie aurait pu avoir des effets démographiques analogues. La leçon a été comprise : dix-huit populations actuelles (Pologne orientale et ex-soviétiques) assurent l’avenir de l’espèce;

Bouquetin des Alpes et Seconde Guerre Mondiale

En 1945 ne subsistaient plus que 10 % de la vaste population reconstituée grâce à sa protection dans le Parc National du Grand Paradis. Mais même si l’anéantissement avait été total dans tous les pays belligérants, l’espèce aurait pu connaître un renouveau à partir des populations réintroduites antérieurement en Suisse, resté hors du conflit ;

Les vautours en Espagne

Les menaces qui pèsent sur les vautours en Espagne du fait de la reprise, illégale, des empoisonnements, des Carnivores plaident en faveur de la réintroduction de ces espèces ailleurs en Europe, partout où c’est un objectif bio-géographiquement pertinent et où le contexte humain local le permet tactiquement, pour les moins abondants Gypaète et Vautour moine, encore plus que pour les deux autres.

Outre ses objectifs immédiats démographiques, cette stratégie a aussi des retombées génétiques favorables à la diversité allèlique, elle-même favorable à l’objectif de survie à long terme des espèces concernées.

(La fréquence allélique est la proportion d’un allèle au locus désiré de tous les allèles considérés dans une population). [NDLB: Vous n'êtes pas venu à la buvette pour rien. Il y en a sous le comptoir !]

Retombées de la Réintroduction des vautours

Retombées sur le tourisme

L’impact très positif pour le tourisme rural du retour des vautours, oiseaux, spectaculaires par leur vol, leur taille, leur nombre, leurs mœurs, la facilité de leur observation n’a plus à être démontrer:

Causses

En 1995, sur 250 000 touristes visitant les gorges de la Jonte :

  • si seulement 3 750 (=1,5 %) sont venus spécialement pour les vautours,
  • 33 250 (=13,3 %) sont venus autant pour les vautours que pour d’autres motivations.
  • 6 à 7 % (12,3 % en été) s’arrêtent au Belvédère des Vautours qui a consacré une animation sur le thème des vautours.

Le bénéfice net réalisé par le tourisme local lié à la présence des vautours était de 4,4 millions de francs:

  • 102 organismes différents (nationaux comme internationaux font découvrir les vautours à leur clientèle, 24 eux-mêmes, 78 en passant par le FIR (Fonds d’Intervention pour les Rapaces, depuis fusionné avec la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux).
  • Majoritairement locaux (Grands Causses), 44 organismes (33 privés, 11 publics) utilisent l’image du vautour dans leurs outils de promotion publicitaire.
  • Neuf entreprises étrangères au territoire des Grands Causses ont compris l’intérêt touristico-économique des vautours et créent des produits touristiques le représentant.
  • Une cinquantaine de magasins de souvenirs vendent au total 33 produits touristiques différents d’une valeur moyenne de 10 euros et 39 modèles de cartes postales comportant une image de vautours.
  • 55 livres français et étrangers, dont 22 guides touristiques, citent ou localisent géographiquement la réintroduction du Vautour fauve.
  • Ont paru depuis 1981: 158 articles (68 dans des journaux, 90 dans des revues) dans 30 journaux français et allemands, 61 revues françaises, espagnoles et italiennes. 
  • 5 émissions radiophoniques françaises d’une durée moyenne de 20 minutes diffusées sur des radios nationales (à fort taux d’écoute : France Inter, etc.) et locale, aux heures de grande écoute ; 19 émissions télévisées, d’une durée moyenne de 7 minutes, diffusées aux heures de grande écoute par les télévisions françaises, britannique à diffusion mondiale et jusqu’à…Taiwan !

Sources : QUILLARD V. Valeur sociale et économique de la Biodiversité in situ L’exemple de la Réintroduction du Vautour fauve (Gyps fulvus fulvus) dans les Grands Causses. Rapport de stage de Maîtrise S. & T. Aménagement et Mise en Valeur des Régions (Rennes). Actuellement membre du personnel du Parc National du Mercantour.

Baronnies

Rémuzat, la commune de réintroduction, n’avait pas d’Office Tourisme avant la première réintroduction de vautours, en 1996. Elle en a un depuis, dit « Maison des Vautours », avec boutique, et exposition permanente. En 2002 comme en 2003 entre quatorze quinze mille personnes ont visité le local. (Soit un nombre analogue à celui du Belvédère des Vautours dans les Causses en 1995). Ceci dans un canton dont la densité humaine est de 3/km2.

Auparavant le tourisme se réduisait au seul afflux estival, alors qu’actuellement la présence des vautours a généré une fréquentation hors saison appréciable. Ces derniers sont également l’atout majeur d’une animation locale bien organisée, pour des publics variés (touristes, classes vertes, etc.)

En 2003, lors d’un séminaire européen consacré aux Vautours, le maire de Rémuzat, banquier à la retraite, a souligné l’impact économique du retour des vautours. (Pour plus d’information, demander à mon collègue des Baronnies : Christian Tessier et à la Maison des Vautours à Rémuzat. Une étude mériterait d’être réalisée, analogue à celle dans les Causses).

Diois-Vercors

Les accompagnateurs de moyenne montagne de ces deux massifs ont vite compris le grand intérêt pour leurs activités du retour de ces oiseaux spectaculaires. Parmi ceux qui intègrent régulièrement à leur programme hebdomadaire une sortie « vautours », l’un est basé à Villard-de-Lans, vient spécialement aux confins des deux massifs. On n’est certainement qu’au début de cette exploitation.

Verdon

Je ne suis guère informé sur les retombées touristiques, pour informations, adressez vous à la LPO PACA, qui mène l‘opération locale de réintroduction.

Nul responsable n’a su en prévoir l’intérêt local 

Reintroduction_des_vautours_choisyLes réintroductions de vautours auraient pu, donc, constituer des objectifs également pour les politiques de développement local de tourisme rural. Mais, (A ma connaissance - si je faisais erreur, ce que je souhaite, prière de transmettre l’information - nul responsable départemental ou régional d’organismes dont le tourisme est la seule raison d’être, n’a su en prévoir l’intérêt local pour cette activité économique.

La prise de conscience est venue une fois le succès acquis et l’intérêt évident. En ce qui les concerne, le terme « objectif », qui suppose un projet, avant la réalisation d’opérations et une participation à celle-ci, financière ou autre, serait donc abusif. « Retombées » est bien celui qui convient. Au contraire, à la lumière du précédent des Causses, les personnes et organismes directement impliqués dans les opérations de réintroduction dans les Préalpes, ont fait de l’intérêt économique des vautours pour le tourisme local un des arguments en faveur de leurs projets. Ceci que la promotion du tourisme rural soit au nombre de leurs missions (Parcs Naturels Régionaux du Vercors et du Verdon) ou non (Associations Vautours en Baronnies, FIR-LPO). Pour les Associations, développer elles-mêmes ces activités est un moyen de soutenir leur action, tant sur le plan de l’information du public que de l’obtention des ressources financières.

Equarissage naturel

Ce point est primordial. Il constitue la base même de la démarche dans les Préalpes de la Drôme. Toutefois, ayant rédigé à ce sujet un document « Parc Naturel Régional du Vercors » pour un colloque du Réseau Alpin des Espaces Protégés, je le joins et me contente de renvoyer à sa lecture. [NDLB: Lire «Vautours et Elevage Extensif» du même auteur: Jean-Pierre Choisy]

Du fait du service rendu aux éleveurs, de son efficacité sanitaire, de son moindre coût que la filière habituelle d’équarissage et d’autres retombées, les responsables sanitaires départementaux auraient pu considérer la réintroduction des vautours dans les Causses comme un des objectifs de leur politique d’élimination des charognes. Néanmoins, ils ont pris conscience a posteriori de la contribution des vautours à cette élimination, en partie du fait de travaux tels que ceux de Chassagne et/ou de Briquet.

Lors des réintroductions dans les Préalpes de la Drôme cet aspect du problème était déjà bien compris. Mais les services concernés ne sont pas davantage allés jusqu’à en faire des objectifs de leur politiques de gestion des charognes, ce qui aurait été pourtant concevable (Si je faisais erreur, je serais très heureux de l’apprendre et faire amende honorable. Cela me semble peu probable ). Comme pour le tourisme, il s’agit donc de retombées, tactiquement essentielles pour la pérennisation du succès de ces opérations, mais le terme objectifs, qui suppose un projet en amont serait excessif.

Remarques

Le contexte humain local est l’un des facteurs déterminant le succès ou l’échec de toutes les opérations de réintroduction. Dans la poursuite de ces objectifs, il est aussi véridique qu’habile, donc doublement justifié, de mettre en avant les retombées économiques (tourisme), financières (coût de l’équarrissage), technique (service rendu aux éleveurs), sanitaires (élimination de charognes dans la nature).

Néanmoins, biologistes et naturalistes concernés se doivent de n’analyser les retombées d’une réintroduction qu’en termes de contraintes et ressources: une composante du contexte tactique local qu’il serait particulièrement maladroit de ne pas prendre en compte. Mais ils se doivent de ne pas hausser la prise en compte de ce contexte au niveau d’objectifs : ce serait trahir respectivement leur fonction et leurs valeurs.  Le feindre pourrait avoir une efficacité éventuelle à court terme, mais, outre que ce serait éthiquement discutable, l’effet à long terme serait probablement négatif. Encore faut-il avoir un minimum d’éthique et le souci du long terme.

La satisfaction de réussir une opération locale est légitime, que ce soit pour un Parc Régional, une association, un organisme départemental, régional ou leurs partenaires. Il est plus valorisant encore de la considérer comme participation locale à une stratégie de réintroduction au service d’un objectif bio-géographique à l’échelle continentale et comme contribution majeure à la pérennité à long terme des espèces concernées. Ceci moyennant un tout petit peu de hauteur de vue.

L’esprit de clocher étant une des petitesses du monde les mieux partagée (Pour paraphraser une formule célèbre ), on est malheureusement souvent conduit tactiquement à mettre l’accent, parfois exclusivement, sur le grand intérêt local de ces opérations. Pire encore: certains n’y voient d’intérêt que dans le lâcher proprement dit: petit événement d’actualité locale. « Petit » est le mot, en effet, par rapport à d’autres motivations qui se situent à un tout autre niveau intellectuel, émotionnel, philosophique et politique, au bon sens du terme. Je ne ferais pas l’injure à aucun des destinataires de ces lignes de croire qu’il n’ait pas une perception un peu plus élevée des motivations des réintroductions de vautours dans la Drôme.

Conclusion

Les motivations essentielles des réintroductions de vautours se placent dans les politiques de conservation et la restauration de la biodiversité, politiques européennes, nationales, parfois régionales, voire locales. On peut contester ces politiques, que ce soit au niveau des valeurs les fondant.  Ceux qui ne les partagent pas préfèrent souvent les attaquer, de bonne ou mauvaise foi, du fait de leur coût, réel ou supposé. Dans le cas de la réintroduction des vautours, cette critique est sans fondement. En effet, globalement, pour la collectivité le coût de ces opérations est sans commune mesure avec leurs bénéfices :

  • augmentation induite du chiffre d’affaires du tourisme rural local ;
  • amélioration sanitaire de l’élimination des charognes issues des élevages extensifs comme du renouveau des Ongulés sauvages ;
  • traitement sur place au lieu de transport routier de dizaines de tonnes de charognes à des centaines de kilomètres ;
  • prestation de service gratuite pour les éleveurs de montagne, donc aide objective à leur activité professionnelle ;
  • création d’un emploi local, au moins à temps partiel, assurant la prestation ci-dessus ;
  • coût moindre pour les finances publiques.

Localement, le bilan matériel est encore plus favorable puisque la majeure partie des bénéfices est locale alors que la quasi-totalité des coûts sont départementaux, régionaux, nationaux, européens.

L’apport esthétique, émotionnel, culturel, non développé, non chiffrable, mais pourtant bien réel, améliore encore le bilan de  ces opérations pour la collectivité.

Jean-Pierre Choisy

Jean-Pierre Choisy s’occupe des expertises scientifiques et du suivi des réintroductions dans l’équipe technique du Parc Naturel Régional du Vercors (et de l’équipe Patrimoine).
Tél.: +33 (0)4.76.94.38.26 - Fax : +33 (0)4.76.94.38.39 - 26150 Chamaloc

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