Les vautours en danger

En Espagne , les vautours ont faim

Depuis quelques mois des informations répétées révèlent des changements drastiques dans la gestion des décharges et des charniers indispensables à la survie des rapaces nécrophages dont font partie les vautours en Espagne.

Poussés par la faim, des groupes importants de vautours fauves, espèce se tenant traditionnellement à distance des zones « habitées », font des incursions de plus en plus fréquentes dans les  exploitations d’élevage ou près des charniers abandonnés.

Des aires de nourrissage situées sur le versant oriental des Pyrénées Françaises,  (Aude voire au-delà, jusqu’au Massif central), accueillent un nombre accru de vautours fauves en quête de subsistance, manifestement en provenance de colonies espagnoles.

Un nombre croissant d’éleveurs fait état d’ « attaques » de vautours sur certaines de leurs bêtes blessées, malades ou pendant la mise à bas.

Certaines colonies de reproduction suivies annuellement en Espagne (Aragon, Rioja) montrent une diminution très spectaculaire du nombre de couples et du succès de reproduction, les poussins n’étant plus nourris par des parents affamés.

Plus loin en Europe, des observations insolites de vautours fauves en grand nombre jusqu’en Allemagne, ces dernières semaines, sont très certainement la conséquence de la famine qui règne en Espagne. Mouvements d’autant plus étonnants qu’ils mettent en jeu des oiseaux adultes, connus habituellement pour être strictement sédentaires.

Un récent cas d’empoisonnement ( 23 vautours fauves morts en Aragon le 30 juin dernier), est la conséquence directe de la fermeture des « muladares », dans une région où sont déposés intentionnellement des appâts contenant des pesticides.

Historique du suivi de la population de vautours

Les vautours en dangerEn Espagne, grâce à la protection  de l’espèce et à l’abondance de nourriture disponible, la population de vautours fauves  a crû considérablement au cours des 30 dernières années, représentant un décuplement des populations initiales avec 22.727 couples recensés en 1999 (del Moral & Marti, 2001).

Durant cette période, les carcasses d’animaux étaient déposées par les fermiers sur des décharges ou sites de nourrissages appelés « muladares ». Bien qu’illégale cette pratique, admise dans les faits, constituait un moyen pratique pour les éleveurs de se débarrasser de leurs bêtes mortes tout en assurant un apport appréciable de nourriture aux vautours.

Il ne faut pas sous-estimer le développement intense des porcheries industrielles qui depuis 20 ans a profité du recyclage gratuit des carcasses porcines par les vautours expliquant en grande partie leur croissance démographique.

Pour l'Europe, c'est sâle tout celà

À partir de 2003, en application de la Décision 322/2003 de l’Union Européenne (dictée par la crainte de propagation de l’encéphalite spongiforme bovine) la collecte d’animaux morts pour le ravitaillement des aires de nourrissage est désormais conditionnée :

  1. par la réalisation systématique de tests de dépistage des Encéphalopathies Spongiformes Transmissibles (EST) sur les carcasses de bovins âgés de plus de 24 mois et les carcasses d’ovins et de caprins âgés de plus de 18 mois,
  2. et l’obtention de résultat négatif.

Il était donc fait obligation aux éleveurs de faire procéder à l’enlèvement des carcasses d’animaux morts en exploitation par le service public de l’équarrissage (SPE). Ces animaux concédés au SPE n’étaient donc plus disponibles pour les rapaces nécrophages.

Face à cette mesure rendant impossible toute alimentation de vautours, la LPO/BirdLife se mobilise (en concertation avec la Sociedad Española de Ornitologia,SEO/BirdLife ) et joue un rôle prépondérant dans l’obtention d’une dérogation : la Décision 2005/830/CE qui amende la Décision 2003/322/CE.

Fin des dépistages systématiques

Cet amendement est applicable dès le 1er décembre 2005 à tous les états membres concernés notamment la Grèce, l’Espagne, la France, l’Italie, Chypre et le Portugal. Cette nouvelle décision ne prévoit plus un prélèvement et un dépistage systématique de tous les ovins et caprins mais elle prévoit qu’au moins 4 % des carcasses d’ovins et de caprins, destinées à être utilisées pour l’alimentation des rapaces, soient soumises, avant utilisation, à un dépistage réalisé dans le cadre du programme de surveillance des EST et obtiennent un résultat négatif. La France a aussitôt utilisé cette réglementation pour officialiser ses anciens charniers et créer de nouvelles « placettes d’alimentation ».

En Espagne, on ferme les "Muladares"

L’Espagne s’est adaptée de façon très variable à ces réglementations. On peut hélas constater que la plupart des autonomies espagnoles, à quelques exceptions près (cas de la Rioja, de Castilla La Mancha, de Navarra par ex.) se sont livrées à la fermeture accélérée de leurs « muladares » dans les derniers mois.

L’enlèvement de toutes les carcasses (y compris celles d’animaux comme les porcs non visées par le règlement européen) a été encouragé, sans création, sauf exception de points de nourrissages de remplacement en nombre suffisant.

Des dizaines voire des centaines de milliers de bêtes mortes ont ainsi été retirées du milieu naturel (cas des Asturies par exemple) où elles servaient de nourriture aux charognards mais aussi aux carnivores (ours, loups). On imagine le coût environnemental de l’enlèvement et de la crémation de ces carcasses acheminées ensuite vers les usines d’incinération. (Aragon, Asturies, Castille, Extremadura, Madrid…).

Le pire vient en ce moment d’Aragon. Le décret 207 d’octobre 2005 a pris en compte la dérogation européenne, mais avec une réserve d’importance quant à la distance minimale de 3 km entre les sites de nourrissage et les habitations. Celle-ci n’est que 500 m en France. Cette distance trop grande rendant difficile la création de ces charniers, seuls trois points de nourrissage officiels sont venus tenter de remédier à la situation catastrophique causée par l’enlèvement des animaux morts pratiqué systématiquement depuis ces derniers mois.

Sur une ligne de piémont des sierras extérieures aragonaises d’environ 150 Km, regroupant les plus fameux sites de nidification de ces espèces (Riglos en est le symbole), il ne subsiste plus en ce printemps 2006 aucun site de dépôt officiel de carcasses. La raréfaction des sources de nourriture intervient en plein printemps dans une des régions les plus riches en rapaces nécrophages d’Espagne et d’Europe:

  • 4.000 couples de Vautours fauves,
  • 270 couples de Vautours percnoptère,
  • 62 couples de Gypaète barbu
  • et des milliers de Milans royaux nicheurs ou hivernants.

Lors de la Green Week à Bruxelles (Avril 2006) A. Camiña a rappelé à la Commission la gravité de la situation. Il lui a été répondu qu’il incombait à l’Etat espagnol de transposer dans sa propre réglementation les possibilités de nourrir les rapaces nécrophages telles que reconnues par l’Union Européenne. 

Avec la faim, les vautours changent de comportements

La première conséquence, visible à l’œil nu par les observateurs, est un changement dans les comportements des Vautours fauves observés. En l’absence de leurs sources d’alimentation traditionnelles et poussés par la faim, les vautours adoptent des comportements inédits : ils se groupent dans des endroits inhabituels, au sol, dans des arbres ou sur les toits d’habitations contiguës à d’anciens sites d’alimentation.

Les rares données de suivi de colonies sont contradictoires selon les régions : alors que les effectifs des colonies du Rio Duraton et Riaza (Castilla Leon) ou de la Province de Madrid sont apparemment stables, on assiste à un effondrement dans le nombre de couples nicheurs de vautours fauves de certaines colonies aragonaises. Une colonie très importante (plus de 100 couples en 1998) du massif du Guara (Aragon) a chuté à 20 seulement en juin 2006.

Une récente étude montre des tendances semblables dans la vallée de l’Ebre (Aragon), où 98 % des dépôts de carcasses ont été supprimés depuis un an (Alvaro Camiña Acta Ornitologica Vol 41, 2006). Des chutes aussi spectaculaires dans le succès de reproduction sont observées.

Pour le Vautour percnoptère, la fermeture de ces charniers est systématiquement suivie par l’abandon des dortoirs, si importants pour la survie de cette espèce.

Enfin, signalons que cette année 2006, sera la plus mauvaise pour la reproduction du Gypaète barbu en Aragon, avec seulement une douzaine de jeunes sur un total de 62 couples nicheurs !

Nous avons vu que les vautours affamés se rapprochent de façon systématique des habitations humaines, attirés là par d’anciens charniers ou par la présence de troupeaux. Les cas de vautours cherchant désespérément à récupérer les carcasses voire de petits déchets, lors de leur chargement dans des camions, à moitié cachés sous des bâches… sont courants. Les autres attendent, massés sur les toits des habitations offrant un spectacle inquiétant et triste.

La moindre mise bas est l’occasion d’un maigre festin et les arrachements de placentas avec panique à la clé, sont fréquents et interprétés comme autant d’agressions.

Un manque d'informations correctes

Face à ces comportements, la majorité des éleveurs a compris que ces vautours n’étaient pas responsables. Il n’en reste pas moins que les titres « les vautours attaquent… » abondent dans les journaux. Face à ces campagnes de presse, des actions ont été entreprises par certains responsables (Fondo « Los Amigos del Buitre » en Aragon ou l’association FAPAS en Asturies) pour se rapprocher des éleveurs et tenter une analyse concertée de ce drame où les éleveurs assistent impuissants à l’évolution d’une situation causée par les lacunes de l’administration.

De récentes conférences de presse ou colloques organisés sur ce thème ont montré que les éleveurs eux-mêmes sont les premiers conscients que les « attaques » dont sont victimes certaines de leurs bêtes affaiblies ne remettent pas en cause le caractère intrinsèquement pacifique et utile des vautours.

En dehors de l’Espagne

L’arrivée très spectaculaire de contingents de Vautours fauves affamés en France (Aude, Massif Central mais aussi sur le littoral atlantique) n’a pas échappé au réseau français de suivi de ces espèces. Sur certains sites (Aude) les craintes de voir des chevaux se faire attaquer par ces vautours a déclenché une campagne de presse dont l’impact est à prendre au sérieux.

La LPO va préparer un dossier de presse, valorisant le rôle joué par les vautours (équarrissage, écotourisme…) afin de se préparer à de nouvelles campagnes de dénigrement. (En Béarn, L'IPHB a déja commencé a s'en prendre aux vautours)

Les récentes observations en Allemagne (14 observations en un mois totalisant 230 oiseaux, dont au moins 71 ensemble avec identification d’adultes en nombre non négligeable) sont très vraisemblablement la conséquence de la situation espagnole.

Vers une disparition des vautours en Europe?

Après la disparition des vautours en Inde et la régression sans précédent constatée actuellement dans l’ensemble du continent africain pour toutes les espèces de vautours, sommes-nous à la veille d’une nouvelle catastrophe mettant en péril l’avenir des dernières populations saines de vautours de l’Ancien Monde ?

L’Espagne a joué et joue un rôle majeur dans l’avenir des rapaces nécrophages, avec respectivement 92 %, 98 %, 83 % et 84 % des populations européennes de vautour fauve, de Vautour moine, de Vautour percnoptère et de Gypaète barbu ! A cela il faut ajouter environ 30% de l’effectif mondial du Milan royal.

Aux risques liés à l’usage très présent du poison et maintenant à l’installation de multiples fermes d’éoliennes, les rapaces nécrophages de ce pays n’avaient pas besoin de cette nouvelle menace, cette fois fondamentale, qu’est la suppression d’une grande partie de leurs ressources alimentaires.

Il est urgent de crééer de nouveaux charniers

La gravité de la situation commande que soient prises dans les meilleurs délais des actions énergiques et concertées entre les diverses parties prenantes que sont les Gouvernements des Communautés, les Départements de l’Agriculture et de l’Elevage, les Responsables de l’Environnement, les Instances scientifiques et les Commissions spécialisées de l’Union européenne ainsi bien sûr que les Associations de défense de l’Environnement et d’Ornithologie pour prendre les mesures qui s’imposent, à savoir la création d’urgence d’un réseau de charniers, répondant aux besoins de chaque espèce et aux spécificités de chaque région.

A l’heure où à grands frais, les principales instances internationales (Black Vulture Conservation Fondation, Fondation for the Conservation of the Bearded Vulture, Frankfurt Zoological Society, Royal Society for the Protection of Birds, BirdLife International…) tentent à travers un Plan d’Action pour les vautours dans les Balkans de reconstituer les populations de vautours de ces pays, il est urgent d’agir et ainsi ne pas laisser pourrir une situation en Espagne avec des effets incalculables sur l’avenir de la biodiversité en Europe.

Un objectif de santé publique

A l’heure enfin où l’avenir des rapaces nécrophages est gravement menacé, il est temps de reconnaître le rôle des vautours dans l’élimination des déchets, contribuant ainsi aux objectifs de santé publique affichés par les Etats pour garantir un certain niveau de sécurité sanitaire.

La LPO/BirdLife, en tant que gestionnaire de programmes de conservation franco-espagnols dans les Pyrénées sur le thème des vautours, souhaite apporter son appui et ses compétences aux initiatives et aux efforts des instances de conservation d’Espagne pour parvenir à une solution satisfaisante. Elle assure la SEO/ BirdLife de son soutien total dans ce combat.”

Ligue pour la Protection des Oiseaux Mission Rapaces
62 rue Bargue - 75015 Paris 
Tél          +33 (0)1 53 58 58 38       – Fax +33 (0)1 53 58 58 39

[email protected] 

Informations

  • SEO/BirdLife, FAB Aragon, FAPAS, Rafael HEREDIA, Alvaro CAMINA, Fidel Jose FERNANDEZ y FERNANDEZ ARROYO, 
  • Pierre PETIT (LPO Aquitaine), Yves ROULLAUD LPO (Aude), Thorsten KRUEGER/Limicola Germany,
  • Ligue pour la Protection des Oiseaux/ BirdLife  Mission Rapaces, Juillet 2006 Michel TERRASSE Vice-Président
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