Vendre la peau de l’ours avant de l’avoir sauvé ?

Une géopolitique locale de la conservation d’une espèce animale emblématique

Quand on parle de géopolitique, on pense tout de suite aux enjeux internationaux, à l’Irak, au Moyen-Orient, au pétrole… Pourtant, cette géographie spécifique qui consiste à étudier les antagonismes mettant en jeu des rivalités de groupes différents au sujet de territoires s’applique très bien à des échelles locales, notamment à des questions d’environnement, par essence conflictuelles. [Nous nous inspirons de la terminologie de l’École française de géopolitique, dont le principal initiateur est le géographe Yves Lacoste. On peut en effet distinguer une géopolitique externe, classique, qui étudie les problèmes de dimension internationale, mais également une géopolitique interne, qui aborde les questions à l’intérieur même d’un État. Pour plus de développement à ce sujet, voir Lacoste, 1995 ; concernant l’analyse stratégique et géopolitique appliquée à l’environnement, se reporter à Benhammou, Mermet, 2003.]

Le dossier de l’ours des Pyrénées en est un bel exemple, puisque l’on a pu parler à divers moments, peut-être de manière un peu forte, de « guerre de l’ours », opposant farouchement les partisans de sa conservation à ses détracteurs, et ce à différentes échelles (communale, cantonale, régionale, nationale et internationale).

La question de la préservation de l’ours en particulier, et des grands prédateurs en général, est un problème d’environnement et tout spécialement de territoire. En effet, quels usages dévouer à des zones rurales montagnardes où survivent certaines activités humaines en situation difficile comme le pastoralisme ? [Élevage, en France principalement de montagne, fondé sur des mouvements saisonniers de troupeaux. Ces migrations, aussi appelées transhumance(s), se font dans le cadre de l’« estive », qui est à la fois la période et la zone où vont paître les bêtes en montagne].

La chasse, le tourisme, l’exploitation forestière cherchent également à y maintenir leur place, tandis que, parallèlement, un fort courant de société est demandeur d’un minimum d’espace de nature préservée dans ces territoires. Ce sont justement ce multi-usage et ses mutations qui rendent cette question de l’ours si polémogène et si politique.

En outre, l’imaginaire de la « bête » ne laisse pas indifférent et accroît la portée dramatique des événements qui lui sont liés. À ce titre, chaque force en présence, pro- et anti-ours, pour faire simple, va alors tenter de manier à son avantage les représentations « géopolitiques », comme dirait Yves Lacoste. En effet, en utilisant les médias, en cherchant à séduire l’opinion publique, chaque acteur essaie, soit de jouer le rôle de la victime, soit de mettre en scène telle ou telle thématique, par exemple le danger de la perte de la biodiversité, la disparition du pastoralisme et de l’« Homme », voire la peur de l’étranger.

Après avoir fait un historique du dossier, nous insisterons particulièrement sur les manipulations politiques qui permettent d’accroître le pouvoir ou les ressources financières de certains acteurs ou systèmes. Cela se fait bien souvent au détriment de la conservation de l’ours dans les Pyrénées, dans le cadre de systèmes politiques locaux qui tiennent davantage d’une forme de populisme montagnard que d’une démocratie locale effective. Au nom d’une opposition à l’animal peut-être légitime et pouvant se justifier, certains élus ou militants nient et empêchent localement toute forme de débat pluraliste, n’hésitant pas, parfois, à utiliser un argumentaire à base xénophobe. Malgré cela, depuis quelques années, les acteurs locaux favorables à l’ours réussissent peu à peu à mieux se faire entendre. Contrairement à une idée courante, ils ne sont pas toujours minoritaires, bien que les médias locaux et les pouvoirs publics, censés porter la protection de l’espèce, peinent à les entendre.

Deux scènes initiales pour la gestion du dossier

Au fil des années, le dossier de l’ours des Pyrénées a fini par devenir emblématique des problèmes de conservation de la faune dans notre pays. Déjà ancien, le déclin de la population d’ours s’est particulièrement accéléré au xxe siècle (Camarra, Parde, 1992 ; Caussimont, 1993), et cette espèce, dont l’aire de répartition s’est réduite en îlots éloignés et de plus en plus petits, se trouve aujourd’hui dans une position critique en France. La population actuelle, d’une quinzaine d’individus, provient de deux origines différentes, si bien que, jusqu’à une époque très récente, le dossier de l’ours recouvrait deux volets tout à fait distincts.

Le Béarn

Le volet béarnais correspond à un reliquat de population autochtone qui regroupait moins d’une vingtaine de sujets au début des années 1990, exclusivement concentrés dans cette région. Aujourd’hui, elle n’en comporte vraisemblablement plus que quatre, la dernière femelle ayant été abattue en novembre 2004. Sans intervention, l’espèce est condamnée à l’extinction.

Les tentatives des années 1980 pour mettre en place une gestion concertée de cette population béarnaise (plan « Ours » de 1984, directive « Ours » de 1988) se heurtent à une résistance obstinée, s’appuyant sur le ministère de l’Agriculture, ses services et établissements publics. Les conflits intenses qui en découlent défraient la chronique jusqu’en 1991, culminant avec la « guerre de l’ours » qui résulte, entre autres, de la mise en réserve d’un espace vital minimum pour la préservation des derniers sujets pyrénéens, les « réserves Lalonde » (Dendaletche, 1993).

Le climat est alors d’autant plus agité qu’en 1990-1992, les antagonismes au sujet de l’axe routier E7 et du tunnel du Somport en vallée d’Aspe viennent se surajouter. À la suite de ces conflits, certains acteurs locaux (élus, chasseurs, socioprofessionnels agricoles), activement aidés par des services du ministère de l’Agriculture, remportent l’épreuve de force en 1993 et obtiennent que leur soit confiée la gestion de l’ours et des aménagements qui nuisent aux espaces naturels nécessaires à la conservation de l’espèce. À cette fin, un syndicat mixte, l’IPHB est créé en 1994 (Mermet, 2001 et 2002). Les acteurs locaux et nationaux favorables à l’animal sont alors largement dépossédés du dossier de l’ours en Béarn. Ils voient s’éloigner la perspective d’un renforcement de population, pourtant jugé nécessaire par tous les experts (AScA (Application des sciences de l’action (Bureau d’étude spécialisé en environnement), Servheen, 1996).

Les Pyrénées centrales

Un deuxième volet du dossier de l’ours s’ouvre alors dans les Pyrénées centrales. En effet, un groupe d’élus locaux de la Haute-Garonne montagnarde, encouragé par Artus, une importante association de défense de l’espèce, décide de créer Association pour le développement économique et touristique (l’ADET) en 1991. Le but de l’association est de réintroduire des ours afin de valoriser économiquement et écologiquement cette zone rurale fragile. Cependant, jusqu’en 1993, le ministère de l’Environnement est réticent à l’égard de ce projet. Selon un principe de biologie de la conservation, il est préférable (quand cela est possible) de renforcer les noyaux de populations relictuels existants, plutôt que de réintroduire là où l’espèce concernée a disparu (à l’époque, on estime qu’il ne reste qu’un seul ours dans les Pyrénées centrales).

À partir de 1993, le blocage de la situation dans le haut Béarn conduit le ministère à changer de stratégie. Souhaitant, selon les termes d’un de ses responsables, ouvrir un « deuxième front », il soutient le dossier de l’ADET, qui dès lors prend forme assez rapidement.

Une réintroduction de trois ours de Slovénie, deux femelles et un mâle, a donc lieu en 1996 et 1997. Les lâchers sont effectués dans la forêt de Melles en Haute-Garonne. Hasard, les femelles étant pleines, quatre oursons issus des deux portées survivent ; une des mères est abattue par un chasseur ; le grand mâle slovène ainsi que les ours issus des reproductions ultérieures débouchent sur un effectif de 14 à 18 individus (Direction régionale de l’Environnement DIREN Midi-Pyrénées, 2005). Ces animaux, notamment les jeunes, sont beaucoup plus mobiles que certains ne l’avaient prévu, si bien qu’ils se trouvent répartis des Pyrénées-Atlantiques aux Pyrénées-Orientales, c’est-à-dire sur l’ensemble de la chaîne.

Ainsi, une fois installés sur un territoire, les ours vont influer sur les scènes politiques locales (à l’échelle départementale, cantonale ou valléenne). Puis, c’est à l’échelle du massif pyrénéen que les acteurs hostiles et favorables à l’ours vont se structurer. Les déplacements des ours et les mobilisations politiques vont faire s’interpénétrer les deux scènes initiales.

L’ours comme faire-valoir politique

Jean Lassalle, ou la manipulation patrimoniale du haut Béarn

Le jargon de la démarche patrimoniale

« Il aura donc fallu les nombreuses batailles des années 1980-1990 contre un centralisme parisien coupé des réalités pour que l’on redécouvre finalement une idée simple qui marche. […] Dans les vallées, le développement, l’environnement, la gestion des paysages et de la faune, la coexistence de l’homme et de l’ours, ne sont jamais mieux gérés que par ceux qui y vivent et y travaillent […] ; ce n’était pas un pari, cela s’appelle la démocratie » (cité dans Ferrère, 2000, p. 37). Ainsi s’exprime Jean Lassalle, élu du Béarn et président de l’IPHB. Pourtant, cette phrase qui colle assez bien avec l’idée courante que l’on se fait d’un conflit environnemental est à nuancer très sérieusement.

En effet, les oppositions entre protecteurs de l’ours et promoteurs d’aménagements en montagne incompatibles avec la présence de l’animal se retrouvent d’abord au sein même de l’État. Mais à partir de 1988, l’administration de l’Environnement et celle de l’Agriculture doivent avoir une priorité similaire, à savoir la conservation de l’espèce. Afin d’aider les relais locaux à réaliser les aménagements forestiers et agricoles que le niveau national ne peut plus soutenir directement, les services déconcentrés de l’Agriculture décident d’aider les élus à se structurer, et introduisent Henri Ollagnon, universitaire parisien et employé du ministère de l’Agriculture. Jean Lassalle relate cette rencontre : « [Le directeur départemental de l’Agriculture et de la Forêt Jean-Pierre Gérondeau] est alors venu nous présenter Henri Ollagnon qui, d’après lui, pouvait peut-être nous aider […]. J’ai vu en lui quelqu’un qui pourrait nous comprendre. Il a dit quelque chose qui m’a beaucoup marqué : “C’est vous qui avez raison. Vous n’avez pas le vocabulaire pour l’exprimer et vous n’avez pas les moyens de le mettre en œuvre. Tout ça appelle un peu de technique, un peu de sciences que l’on peut vous apporter». [J. Lassalle, « Des montagnes, des ours et des hommes », Sol et civilisation, 3, août 1996, pp. 8-9.]

Ainsi, grâce aux jargons de la démarche patrimoniale et à un changement de discours des opposants d’hier, la nouvelle IPHB née en 1994 peut à la fois donner l’illusion qu’elle va sauver l’ours tout en développant les vallées. La gestion patrimoniale est censée mettre tout le monde autour de la table et recueillir les analyses de chacun. Le problème est qu’aucune analyse ne prévaut, et ce sont les acteurs déjà forts localement comme le groupe agricole qui se trouvent renforcés, car ce dernier n’est alors remis en cause ni par les associations de protection de la nature, minoritaires, ni par les pouvoirs publics, qui abandonnent la gestion du dossier de l’ours en Béarn à Jean Lassalle et à ses proches. De plus, cette démarche appelle la présence de médiateurs relativement neutres capables de trancher au plus juste, or les deux personnages dans cette posture sont de fait Henri Ollagnon et Jean Lassalle, qui ne cachent pas leur proximité avec le lobby agricole.

Un véritable système politico-financier

Au final, l’IPHB a été un admirable moyen d’utiliser l’ours pour capter des financements publics, ceux-ci servant à autre chose qu’à la protection de l’espèce.

Bilan des dépenses prévues et réalisées IPHB 1994-1999 (MF et %)
Chiffres des l’IPHB

 

Dépenses prévues par la charte
Dépenses réalisées

Pastoralisme (aménagements pastoraux)

40 000

54,3

31 040

51,6

Forêt (aménagements forestiers, indemnisations reports de coupe)

12 400

16,8

6 860

11,4

Chasse (Groupement d’Intérêt Cynégétique GIC Montagne et ses actions)

4 810

6,5

5 000

8,3

Fonctionnement de l’IPHB

8 070

11

9 300

15,5

Diverses opérations (Système d’information géographique, communication, bilan…)

1 000

1,5

3 000

5

Ours (indemnisations dégâts, suivi de population, études, héliportages, plantations…)

7 320

9,9

4 900

8,2

Total

73 600

100

60 100

100

Le financement de l’IPHB est issu de fonds publics extérieurs à hauteur de 80 %, les 20 % restants provenant de fonds publics régionaux.

Pour la période 1994-1999, il apparaît clairement que les dépenses consacrées à la préservation de l’ours sont mineures (8,2 %), inférieures à ce qui était prévu et aux simples frais de fonctionnement de l’organisme (15,5 %) – secrétariat, salaires, voitures de fonction, achat de matériel… Les dirigeants de l’IPHB ont choisi de mettre la majorité des sommes sur les actions agricoles (51,6 %). En outre, cet argent a servi à financer un programme de pistes et d’aménagements pastoraux initialement prévu par la DDAF [ Direction départementale de l’agriculture de la forêt ] puis par le Centre départemental « ovin », dont la mission est de moderniser, voire de rendre productiviste, l’élevage de montagne des Pyrénées-Atlantiques. Didier Hervé en a longtemps été le directeur, avant d’accéder à la tête de l’IPHB. Il a donc transféré le programme d’aménagement d’un organisme à l’autre.

Comme il l’exprime très bien : « À cette occasion, j’ai rencontré un certain nombre de contraintes concernant l’animation pastorale sur la zone du haut Béarn, différente du Pays basque où les améliorations ont été possibles. Il a fallu réagir par rapport à la réglementation en terme de gestion de territoire, et de l’ours en particulier. » (Hervé, com. pers.)

Une fois à la tête de l’IPHB, ces contraintes ont presque totalement disparu et, malgré de longues procédures de négociations avec les acteurs de l’environnement, la plupart des projets sont passés, contribuant à dégrader un peu plus le milieu naturel de l’ours en Béarn. Le plus étonnant est que, pour maintenir cet organisme, les pouvoirs publics y investissent des fonds comptabilisés dans la protection de la nature.

À la fin de la première charte, le ministère en charge de l’Environnement a dû verser près de 800 000 francs (122 000 euros) par an entre 2000 et 2003, dont 75 % allaient strictement aux frais de fonctionnement de l’IPHB. Il ne restait bien souvent que peu de moyens pour les actions autour de l’ours, qui en outre concernaient indirectement la conservation de l’espèce (héliportage, plantation d’arbres fruitiers). Par la suite, l’Institution s’en est accordée tout le mérite.

De plus, pour asseoir stratégiquement et concrètement son action dans le temps, l’organisme a inauguré en 2004 des locaux flambant neufs. Ces nouveaux bâtiments incarnent très concrètement la logique des lieux de prestige inhérents à tout pouvoir politique qui cherche à s’affirmer territorialement : à Oloron-Sainte-Marie, ville moyenne située à l’entrée des hautes vallées béarnaises mais également bien ancrée dans sa région puisque à proximité de Pau, ils prennent symboliquement le nom évocateur de « Maison des vallées ».

Plan de financement de la Maison des vallées, siège de l’IPHB

Total de l’investissement :

 

322 000 € [2,1 MF] (achat + travaux), dont 184 000 € [1,2 MF] pour la seule acquisition.

 

Origine des financements :

– 80 % fonds publics (Fonds européen de développement régional. FEDER, Conseil général, Conseil régional, Dotation globale d’État. Lors de ce Conseil de gestion patrimoniale, le sous-préfet d’Oloron donne toutes les garanties sur cette somme (47 000 euros, soit 308 300 francs) déjà acquise à l’IPHB.).

– 20 % d’autofinancement via l’État, le Conseil général et le Conseil régional.

Même s’il est question d’autofinancement pour des raisons de montage administratif de dossier, il apparaît bien que tous ces travaux sont uniquement effectués sur la base de fonds publics.

…en faveur de Jean Lassalle

Ainsi, un véritable système politico-financier peut se mettre en place en Béarn, sans bénéfice pour l’ours mais avec des dividendes très concrets pour le responsable politique local, Jean Lassalle. En effet, de 1994 à 2005, la carrière de cet élu bénéficie considérablement de l’IPHB, et il sait tirer profit de tous les événements. Il joue activement sur les représentations géopolitiques : il tend en effet à véhiculer une image forte de lui alternant entre conciliateur et résistant [ En 2003, il s’est fait remarquer sur les bancs de l’Assemblée nationale en entonnant des chants béarnais face au ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy pour protester contre la suppression d’un commissariat dans sa circonscription. Ce coup médiatique visait à renforcer son image de défenseur de la ruralité. Ancien partisan de l’axe du Somport, cette route a « rapproché » la vallée d’Aspe des centres urbains comme Oloron et Pau, qui ont accru leur attractivité. Cela a contribué à l’affaiblissement de l’économie locale et des services publics, comme l’école primaire de Lourdios-Ichère, dont il est le maire ], et il arrive à se faire efficacement relayer par les médias, principalement locaux, qui diffusent – et semblent y adhérer – ses schémas de vision simplifiés.

Il met en scène des crises dans les moments les plus délicats de l’Institution. À partir de 2000-2001, en théorie, l’État ne devrait plus financer l’IPHB, car cette dernière n’a pas renouvelé sa charte et rempli son objectif de sauvegarde des ours en Béarn, notamment par le biais d’une réintroduction. Elle tente alors d’utiliser des associations de protection de la nature telles que le Fonds d’intervention éco-pastoral  (FIEP) et la Société pour l’Etude, la Protection et l’Aménagement de la Nature du Sud Ouest (section Béarn) SEPANSO-Béarn comme des cautions environnementales. En posture très délicate, celles-ci refusent tant bien que mal ce rôle et ne cessent de demander une vraie politique de sauvetage de l’ours, qui passe par le lâcher de femelles. Or, les éleveurs et le groupe agricole, très hostiles à l’animal, exercent une pression très forte sur Jean Lassalle, qui se veut le gestionnaire de l’entre-deux.

Pour ne pas avoir à trancher, il démissionne fin 2001, en médiatisant bien ce départ. La presse locale le présente alors comme un « apôtre de paix » [ Sud Ouest, 10 novembre 2001 ] et Jean Lassalle prend la pose de victime, affirmant que l’État n’a pas fini de comploter contre l’IPHB, « un cas exemplaire de démocratie locale [ Sud Ouest, 10 novembre 2001 ] ». La représentation géopolitique de l’opposition entre le centre (l’État central) et la périphérie (l’IPHB) est encore mobilisée et largement diffusée.

En février 2002, la situation s’aggrave lorsque le préfet menace de dissoudre l’organisme si un nouveau président n’est pas élu. Jean Lassalle en appelle alors à la nomination d’un médiateur et demande que ce soit Jean-Pierre Gérondeau, autrement dit le haut fonctionnaire à l’origine de l’IPHB. Cependant, cela lui donne plus de marge de manœuvre pour préparer les législatives, qu’il remporte de peu en juin de la même année. Les affaires judiciaires touchant son rival et son aura locale liée au rayonnement de l’Institution ont directement joué pour lui faire obtenir le siège de député.

Le courant de l’année 2002 constitue un tournant stratégique. Les conservateurs libéraux s’installent profondément au pouvoir, incarné par Jean-Pierre Raffarin à Matignon, partisan d’une certaine forme de décentralisation. S’ouvre alors une période de régression des politiques environnementales [ Divers domaines font alors l’objet d’une refondation par le nouveau pouvoir. Outre l’environnemental, le social et le culturel sont particulièrement visés. ]

Dans la foulée, la position politique de Jean Lassalle est considérablement confortée en tant que député des Pyrénées-Atlantiques.

Par rapport à l’époque du gouvernement de la « Gauche plurielle » et du ministère Voynet, jugé « hostile », la situation est totalement transformée. Dès la fin 2002, divers soutiens émanent de l’État. En novembre, alors que la situation financière de l’IPHB n’est toujours pas réglée et frôle la banqueroute, son équipe de gestion et Jean Lassalle se rendent au Sénat, qui décerne à l’Institution le prix « Territoria », récompensant les expériences de démocratie locale. En outre, un nouveau sous-préfet, particulièrement conciliant, est nommé à Oloron-Sainte-Marie.

Toujours à la fin 2002, Jean Lassalle est reçu par la nouvelle ministre de l’Écologie, Roselyne Bachelot [ Elle se vante de bien connaître le Béarn et ses élus, puisqu’elle y possède une maison de campagne.] Outrepassant les conditions du CPER, [ Contrat de plan État-Région. Ce dispositif permet à des collectivités territoriales, et notamment à l’IPHB, de recevoir ses crédits d’origine publique dans le cadre de ce qui a été négocié. Alors que la première charte de l’Institution expire à partir de 2000, ni l’État ni la région ne lui demandent de comptes, et ils continuent de payer ] elle lui offre des garanties à la fois institutionnelles et financières.

En outre, le 17 février 2003, elle donne un signe fort de soutien politique en se déplaçant symboliquement en Béarn au siège de l’IPHB. Dans son discours [ « Visite de Mme Roselyne Bachelot-Narquin, ministre de l’Écologie et du Développement durable », Oloron-Sainte-Marie, IPHB, lundi 17 février 2003, 4 p.] , la ministre parle de « contrat de confiance qui a été rompu par l’État ». Elle met en avant les thèmes de la sécurité, de la transparence et de la participation. Même si la sécurité a été un thème phare de la présidentielle de 2002, il est particulièrement question de sécurité financière :

« C’est aussi la sécurité de votre Institution […]. En particulier, la sécurité des engagements financiers de l’État, qui sont absolument primordiaux pour que vous puissiez avoir la vision à long terme qui va vous permettre de mener votre action. […] Je crois que la première chose, pour traduire la confiance de l’État en cette Institution, est la pérennité, c’est de vous donner de la vision dans les financements de l’État [...]. C’est la raison pour laquelle je m’engage ici, devant vous […], à pérenniser à long terme jusqu’à l’échéance du contrat de plan État-Région, les financements qui vous permettront d’avoir cette vision de sécurité [ « Visite de Mme Roselyne Bachelot-Narquin, ministre de l’Écologie et du Développement durable », Oloron-Sainte-Marie, IPHB, lundi 17 février 2003, 4 p.] ».

Bilan écologique

Alors que les pouvoirs publics donnent un blanc-seing à Jean Lassalle et à son Institution, les effectifs d’ours en Béarn ne cessent de diminuer de 1994 à 2004. Au regard de toutes ces dépenses et de la réussite de la mise en place d’un système politique, il est alors pertinent de revenir à un bilan plus écologique concernant la population de l’espèce dans la région.

Au moment où les « réserves Lalonde » étaient abrogées et où se préparait la naissance de l’IPHB, fin 1993, le réseau « Ours brun » animé par l’Office national de la chasse recensait un minimum de sept individus sur ce territoire et les deux ou trois communes frontalières espagnoles, et parmi eux au moins trois femelles. Depuis lors, il y a eu au moins quatre naissances avérées correspondant à des portées de Cannelle : en 1995, 1998, 2000 et 2004.

Depuis 1994, deux femelles, voire trois, ont été tuées par les chasseurs dans le haut Béarn : Claude [ Cette femelle abattue en 1994 et dont le cadavre a été retrouvé en 1997 a justement été tuée sur un site vital correspondant aux anciennes « réserves Lalonde ».] et Cannelle, ainsi que très certainement Lagaffe. Cette dernière n’est plus repérée depuis 1992, et des rumeurs d’abattage pèsent sur elle. Papillon, le vieil ours emblématique, a quitté la région vers 2000-2001 et a été retrouvé mort, très probablement de vieillesse, dans les Hautes-Pyrénées. [ L’autopsie de Papillon a tout de même montré qu’il avait reçu des décharges de chevrotine qui s’étaient enkystées dans les tissus. L’ours n’en est pas mort, mais cela relativise la sacralisation supposée de ce vieux plantigrade, devenu tout un symbole dans les Pyrénées.]

Plusieurs jeunes n’ont plus donné signe de vie, et l’on a découvert la dépouille de l’un d’eux en 2001. Cette forte mortalité des oursons peut être liée à des dérangements fréquents. Fin 2004, après l’abattage de la dernière femelle, Cannelle, il ne reste qu’un mâle autochtone dans les vallées béarnaises et un autre dans les communes frontalières espagnoles, Camille. Néré, un mâle d’origine slovène issu de la réintroduction en Pyrénées centrales, a parcouru plus d’une centaine de kilomètres pour s’installer en haut Béarn. Alors que la plupart des élus et des éleveurs ont refusé sa présence avec insistance, il s’avère être le père du petit ourson mâle de Cannelle.

Pour ce résultat, plus de 10 millions d’euros ont été dépensés, dont 3 par le seul ministère de l’Environnement, au détriment d’autres priorités pour un secteur de l’administration structurellement désargenté. De plus, moins du dixième de ces sommes a été destiné à des actions directement en faveur de l’ours et de son habitat, sans compter le temps inimaginable passé par les pouvoirs publics à faire fonctionner le dispositif institutionnel mis en place à cet effet. En outre, les différents partenaires, tous publics – État, Conseil régional, Conseil général –, ont accordé de très importantes compensations réglementaires et financières aux activités (chasse, pastoralisme, exploitation forestière, etc.) dans le secteur concerné.

La manipulation des représentations par l’IPHB

Pendant ce temps, dans l’usine à gaz qu’est l’IPHB, tout le monde s’exprime lors de réunions interminables, et seuls quelques-uns, dont Jean Lassalle, prennent réellement les décisions, tandis que les comptes rendus réguliers du réseau « Ours brun » parlent de stagnation des effectifs, voire de diminution.

Cela constitue une nuisance considérable pour l’Institution, qui se veut une réussite absolue, si ce n’est absolutiste. Dès lors, au mépris de toute bonne foi et en profitant des moindres failles du dispositif de suivi des ours, les dirigeants de l’organisme et les membres du groupe agricole remettent systématiquement en cause le nombre réel d’individus dans le haut Béarn. Là encore, à tous les niveaux, tant local que national, ils jouent sur les représentations, fabriquent des données sur mesure et de faux problèmes.

En 2000, l’Institution obtient en effet des pouvoirs publics qu’elle organise elle-même sa propre évaluation. Henri Ollagnon la supervise et la confie notamment à un bureau d’études dont il est très proche. Les résultats sont affligeants de par l’absence de méthodologie et la partialité naïvement affichée.

Dès les années 1980, on savait que l’espèce était démographiquement condamnée sans renforcement de population, et l’IPHB reconnaissait officiellement en 1995 la qualité de l’expertise du réseau « Ours brun ». Pourtant dès 2000, au moment où des voyants s’allument pour montrer que l’Institution ne remplit pas sa mission de conservation de l’animal, la connaissance du nombre d’individus est systématiquement mise en doute et montrée du doigt comme le problème à résoudre avant toute intervention.

Depuis 1994, il est constamment urgent d’attendre. Le responsable du réseau « Ours brun », Jean-Jacques Camarra, est régulièrement remis en cause à titre personnel par certains éleveurs virulents; on lui oppose de manière symétrique un photographe amateur bricoleur aux allégations fantaisistes, l’IPHB comptabilise des ours décédés et des rumeurs sur l’existence d’une seconde femelle vont bon train.

En 2001, alors que le réseau avance prudemment l’existence de cinq à six individus, Didier Hervé, le directeur de l’Institution, nous confie : « Aujourd’hui, il y a six à huit ours, c’est comme les manifs, six selon la police, huit selon les manifestants… avec une voire deux femelles. » (Hervé, com. pers.)

Cette manipulation, qui n’a d’autre but que de pousser à l’inaction en matière d’ours, rencontre même un certain écho au moment où Roselyne Bachelot est au ministère de l’Écologie. Au mépris de près de trente ans de travail de terrain ardu et méticuleux des services de son administration, celle-ci déclare : « J’ai le sentiment qu’on ne sait pas exactement ce qui se passe, que la question scientifique n’est pas totalement réglée, et quand on dit “il y a une population de cinq à huit ours”, la question n’est pas du tout la même si elle est à cinq ou si elle est à huit. La question n’est pas du tout la même s’il y a une femelle ou s’il y a deux femelles. Dans le premier cas, à l’évidence la population est en voie de disparition. Dans le deuxième cas, elle est en voie de conservation ».

En jouant activement sur la représentation géopolitique autour des effectifs des ours, les dirigeants de l’IPHB ont réussi un double tour de force :

  • survaloriser les faiblesses d’un système de suivi relativement fiable en faisant croire que la connaissance, y compris génétique, était incomplète, et que dans ces conditions il était impossible d’agir ;
  • faire croire que la situation était radicalement différente selon qu’il y avait une seule femelle ou bien deux. Or, dans un cas comme dans l’autre, la population est condamnée.

Ultime trouvaille afin de gagner du temps avant une réintroduction inévitable depuis plus de dix ans, en s’inspirant encore une fois du jargon patrimonial : les dirigeants de l’IPHB lancent en 2004 l’« évaluation partagée », censée trancher un problème de connaissance qui en fait n’en est pas un. Ils réussissent à gagner encore près d’un an, jusqu’au moment où un événement dramatique et catalyseur se produit. Cannelle, la dernière femelle, est abattue par un chasseur le 1er novembre 2004. Après avoir plusieurs fois reporté l’annonce des résultats finaux de cette « évaluation », ceux-ci sont donnés quelques jours après la mort de l’animal. Étrangement, ils coïncident avec le travail du réseau « Ours brun », que plus personne ne remet en cause…

Jean Lassalle annonce alors le lancement d’un groupe de travail sur le renforcement. Celui-ci se fonde sur différentes étapes, qui seront détaillées ultérieurement. Cependant, le président de l’Institution agit comme s’il allait au devant de pressions du ministre de l’Écologie. Le député béarnais n’hésite pas à poser ses conditions et à se faire menaçant. Il exige, entre autre, « que l’ours qui dérape puisse être capturé et que l’on garantisse la pérennité de l’IPHB pour une période de dix à douze ans afin qu’il y ait une assurance de continuité [ L’Éclair, 8 novembre 2004. ] ».

Autrement dit, outre une volonté de totale intervention sur l’animal, l’organisme aspire à être l’unique maître d’œuvre et veut durablement consolider son existence, notamment grâce à des garanties financières sur des fonds publics. « Mais si M. Lepeltier ou l’État, comme le réclament certains, voulaient passer en force, eh bien, je vous laisse le soin d’imaginer ce que seraient les réactions [ Propos tenu sur Radio Bleu Pau-Béarn, 8 novembre 2004 ] ». Officiellement, l’objectif de l’IPHB est de réintroduire éventuellement deux ourses, après une longue concertation locale. Toutefois, la situation est politiquement très risquée pour Jean Lassalle, qui subit tout de même les pressions des chasseurs et du lobby agricole, l’émoi de la mort de Cannelle permettant de les contenir.

C’est dans ce contexte que, le 13 janvier 2005, Serge Lepeltier, ministre de l’Écologie, annonce la volonté d’arriver à une trentaine d’individus en 2008, en commençant par le lâcher de cinq femelles en 2005. Alors que ce discours n’interfère en rien avec l’initiative de l’IPHB d’introduire ses deux ours (qui sont décomptés des cinq prévus la première année), Jean Lassalle feint de croire que les pouvoirs publics ont décidé de rompre toute collaboration : il parle dans les médias locaux de « réintroduction massive » et fait comme si seul le Béarn était concerné par le programme, alors que ces lâchers sont censés être effectués sur toute la chaîne.

Au sein du conseil de gestion patrimoniale – l’instance consultative de l’Institution –, malgré le coup d’éclat du député président, les avis demeurent partagés, et c’est le statu quo qui domine. Pourtant, lors de la réunion du syndicat mixte qui suit – l’organe décisionnel, composé d’élus –, Jean Lassalle obtient un vote à l’unanimité contre le projet du ministre et pour la fin des travaux de l’IPHB sur la réintroduction. Les dirigeants de l’Institution et les médias communiquent alors largement sur la base du schéma simpliste montrant une opposition de « locaux » contre cette décision qui ne serait qu’une émanation du pouvoir central.

L’IPHB semble à ce moment-là en sursis, et cette prise de position de Jean Lassalle peut être notamment éclairée par le fait qu’il ne veut pas jouer son image de défenseur de la ruralité tant au plan pyrénéen qu’agro-cynégétique, et passer pour ce qu’il n’est pas : un protecteur de l’environnement. Connu au niveau national pour ses positions contre le loup et la réintroduction en Pyrénées centrales, pour ses dénonciations des aides publiques au secteur associatif environnemental, il installe l’Institution et les acteurs agricoles béarnais dans une optique de refus de toute réintroduction.

À l’évidence, la détérioration de la conservation de l’ours en Béarn résulte à la fois d’une incapacité des pouvoirs publics à prendre leurs responsabilités, de tergiversations et d’une absence de décision concernant les engagements des deux partenaires (État et IPHB) en la matière depuis 1993. En fait, les responsables de l’Institution, qui n’ont que les mots « contrat » et « confiance » à la bouche, n’ont pas été capables de respecter leur part du contrat concernant l’ours. Personne ne leur en a tenu rigueur, au regard des crédits publics dépensés.

Bien au contraire, l’État a malgré cela décidé en 2005 de reconduire les importants fonds publics nécessaires au fonctionnement d’un organisme coresponsable de la disparition de l’ours en Béarn, et qui peut à présent entrevoir son avenir sans avoir besoin de lui.

L’affirmation du pouvoir local ariégeois

Augustin Bonrepaux

À partir de 1999, le secteur agricole ariégeois, avec le député Augustin Bonrepaux, devient leader de la contestation de l’opération de réimplantation des ours en Pyrénées centrales. Bonrepaux, surnommé « Augustin de la montagne » sur les bancs de l’Assemblée, est au cœur du dispositif d’opposition à l’animal. Il le présente comme une chose imposée et nouvelle pour l’Ariège : « Je n’accepte pas la façon dont la réintroduction a été faite. La présence de l’ours, on peut en discuter. Mais la réintroduction est inacceptable » (cité dans Benayoun, 2000, p. 28).

Or, bien avant le projet de repopulation, lors de l’élaboration des dispositions territoriales de Brice Lalonde en 1990, deux territoires de l’Ariège étaient destinés à devenir des réserves biologiques pour le plantigrade. Augustin Bonrepaux s’y est alors publiquement opposé. Le député n’a jamais apprécié la présence des derniers ours [Dès le début des années 1990, il était favorable à des amendements à la « loi Montagne » visant à contourner certaines restrictions liées à la conservation du patrimoine naturel. (Guichard, 1991) ; l’intérêt qu’il voue à la faune sauvage passe avant tout par la chasse [ Grand chasseur, Bonrepaux est mentionné dans un article du Canard enchaîné du 14 décembre 1988. Il a été verbalisé pour avoir abattu des isards sans les autorisations nécessaires. ]

Il s’agit-là d’un homme politique professionnel : il est maire d’Orlu de 1966 à 1995, puis d’Ax-les-Thermes (chef-lieu de canton) à partir de cette date ; après avoir été simple membre du Conseil général, il en devient président en 2001 ; il est également député depuis 1981. Il a donc le parcours classique d’un grand notable, avec une solide assise locale et des prérogatives nationales, puisqu’il est vice-président de la prestigieuse commission des finances de l’Assemblée nationale jusqu’en 2002. C’est là qu’il se fait un nom. En outre, il a été président de l’ANEM [ Association nationale des élus de montagne. ], et y demeure très actif. Il préside enfin, jusqu’à nouvel ordre, la commission permanente du comité de massif des Pyrénées [ Les comités de massif sont issus de la « loi Montagne » de 1985 et sont principalement constitués d’élus ; à cela s’ajoutent le préfet de massif, ainsi que des représentants d’administrations d’État, socioprofessionnels et éventuellement associatifs environnementaux.]

Augustin Bonrepaux entre de fait dans la catégorie des « cumulards nationaux » (Mabileau, 1994). Il a donc toutes les cartes en main pour faire fonctionner un clientélisme – système fondé sur des relations entre un patron, le notable, et des clients – bien ancré en Ariège. La clientèle est traditionnellement constituée de petits élus, mais parfois aussi de quelconques responsables, dans la mesure où le notable fournit des avantages en échange d’un soutien, voire d’une maîtrise de la société locale. Le cumul des mandats et les lois de décentralisation de 1982 ont accentué ce système. Le notable peut en effet renforcer ses assises territoriales tandis que, parallèlement, les administrations territoriales diminuent leur force de contrepoids. Il n’est donc pas étonnant de constater une forme de solidarité géographique des élus de l’Ariège avec Augustin Bonrepaux. L’intercommunalité qu’il a cherché à favoriser dans le département à des fins de développement s’avère aussi un moyen de contrôler les élus par le biais de la distribution de subventions et de la répartition des ressources financières. En outre, leur regroupement permet de mieux les connaître et de savoir leur position sur telle ou telle question. « Tout le monde dira en Ariège ce que Bonrepaux veut qu’on dise », confie le directeur de la Fédération des chasseurs de l’Ariège (Jean Guichou, com. pers.)

La Fédération pastorale de l’Ariège

Cette mainmise du système politique a une prolongation dans le monde agricole par le biais de la Fédération pastorale de l’Ariège. Il ne s’agit pas d’une structure syndicale à proprement parler, mais plutôt d’un organisme à vocation technique. Par son intermédiaire, le Conseil général a absorbé les missions pastorales de la DDAF, [ Sud-Ouest, 10 novembre 2001 ] à la fin des années 1980, dans le cadre de la décentralisation. Ce service a été organisé par un ancien contractuel de la DDAF.

Grâce à cette Fédération, l’Ariège, bien que victime de la crise de l’élevage, a été pionnière en terme de gestion des espaces pastoraux de montagne. Elle a notamment travaillé à l’organisation foncière et technique des éleveurs, et quadrille ainsi facilement le territoire pastoral. Cette structure représente un outil de contrôle politique majeur du tissu social agricole, et concrétise, pour le département, l’alliance entre une partie de la profession agricole et le groupe dominant de la vie politique locale.

Dans ce contexte, l’arrivée de l’ours met très clairement en lumière les évolutions d’un pastoralisme qui pour se moderniser a dû faire disparaître près de 60 % des exploitations de 1979 à 2000. Les changements socio-économiques et la spécialisation de l’élevage d’ovins pour la viande ont ainsi conduit à une baisse générale du gardiennage. La présence d’un prédateur sauvage constitue donc une contrainte sérieuse, même si cette dernière est plus médiatique et symbolique que les autres (concurrence internationale, PAC, attaques de chiens, difficultés foncières…). Dans ce cadre, le département est marqué par de grandes manifestations anti-ours, comme à Foix en août 1999.

Cependant, derrière cette façade d’hostilité sans compromis du monde agricole et politique ariégeois, se cachent un certain nombre de nuances. Ainsi, la Fédération pastorale est plutôt indifférente, voire intéressée par la démarche de repopulation, dont elle est informée dès 1995. Elle attend néanmoins en retour un sérieux effort financier destiné à l’agriculture de montagne. Les sommes exigées sont déjà colossales (34,4 millions de francs, soit environ 5,25 millions d’euros). Puis, face à la multiplication des premiers dégâts, le soutien et l’encouragement de la lutte contre la réintroduction succèdent à l’attentisme. L’Ariège va jouer un rôle moteur dans la contestation pyrénéenne. En 2000, Augustin Bonrepaux réussit à faire passer un amendement à la « loi chasse » qui bloque le dossier, même si le Conseil constitutionnel l’invalide par la suite. Les administrations de l’environnement sont alors paralysées pendant un certain temps.

Vers une structure de gestion pyrénéenne ?

Pour tirer les fruits de l’affaiblissement des positions du ministère de l’Environnement et de la DIREN dû au retentissement national de son amendement, le député ariégeois souhaite passer de sa stratégie d’opposition frontale à la création d’une structure de gestion pilotée par les collectivités territoriales : un outil de maîtrise politique pouvant drainer des financements publics importants – projet sans doute inspiré du succès de l’IPHB. Cette prise de position stratégique apparaît notamment dans l’allocution qu’il prononce à Toulouse en juin 2000 dans le cadre d’un débat public sur l’ours (DIREN Midi-Pyrénées, 2000). Ce discours passe progressivement d’une attaque directe prolongée et virulente contre l’opération de réintroduction de l’animal à une proposition de gestion négociée. On peut y relever les jalons suivants :

  • (Au début) « […] Les scientifiques nous assurent que les ours tolèrent les activités humaines. C’est heureux, mais cela ne nous rassure pas, et je demande tout de suite que l’on fasse une autre étude pour savoir si les hommes peuvent tolérer les ours ».
  • (Au milieu) « […] Dans les conditions actuelles de l’élevage, la cohabitation n’est pas possible ; ce que je me garderai bien de dire, c’est si elle sera un jour possible ».
  • (En conclusion) « […] Je termine par une proposition concrète : […] mettre en place une association pyrénéenne […] afin de définir ensemble, entre Pyrénéens, quelle peut être l’utilisation la plus efficace des moyens pour lesquels le ministère [chargé de l’Environnement] s’est engagé. […] À partir de là, élaborer un programme d’actions concrètes pour la valorisation du pastoralisme et de l’identité montagnarde. […] Ce n’est qu’à la suite d’une telle démarche et lorsque tout sera organisé comme nous le souhaitons qu’il sera possible alors de dire si la cohabitation est possible. Merci. »

Pour faire réussir cette stratégie, il faut cependant stabiliser l’organisation de l’opposition à l’ours, lui faire prendre une ampleur pyrénéenne et l’inscrire dans la durée, en particulier en la dotant d’une base associative. C’est pour cette raison que l’ Association pour le développement durable de l’identité pyrénéenne. (l’ADDIP) est créée. Il s’agit là du noyau d’une structure qui pourrait accaparer des fonds liés à l’ours. Cependant, les pouvoirs publics ne sont pas prêts à payer sans contrepartie en Pyrénées centrales comme en Béarn.

Du coup, ce sont les positions pures et simples de refus qui dominent. Cependant, même en Ariège, le dossier de l’ours connaît des permanences, des poussées de fièvre et des accalmies. En effet, de 2002 à 2005, la diffusion des mesures de protection et la diminution des dégâts provoqués par l’animal amenuisent considérablement les tensions, qui demeurent tout de même latentes. Régulièrement, le plantigrade donne l’occasion aux élus locaux et à certains groupes, comme celui des agriculteurs, de montrer qu’ils sont chez eux et que ce sont eux, avant tout, qui détiennent le pouvoir sur ces territoires de montagne.

Le Pays Toy (Hautes-Pyrénées)
Entre difficultés et opportunisme politique

Le Pays Toy et les vallées des gaves sont de rudes contrées logées au cœur de la Bigorre montagnarde, comprenant notamment les vallées de Luz-Saint-Sauveur et de Barèges. Plusieurs phénomènes politiques et territoriaux expliquent la nature et l’ampleur de la mobilisation de cette partie des Hautes-Pyrénées.

La véritable contestation débute en 2000 avec le passage de Néré, issu de la réintroduction, qui commet des dégâts. Elle se poursuit en 2003-2004 avec les attaques d’un ours pyrénéen qui s’est installé dans le secteur. L’activité agricole s’y est spécialisée dans un élevage d’ovins pour la viande. Face à la précarité de ce secteur, la pluriactivité est de rigueur (petite polyculture, artisanat, hébergements et – surtout – activités touristiques…), et les troupeaux, en pacage libre, représentent le plus souvent de petites unités [ La taille moyenne des troupeaux de la région n’excède pas les 100 têtes. Comme toute moyenne, elle est critiquable, car certains retraités ne possèdent qu’une dizaine de bêtes, alors que des éleveurs plus gros en ont plusieurs centaines. ]

Cependant, l’originalité de cette zone – et c’est ce qui a contribué à l’effet haut-parleur des attaques de l’animal –, c’est qu’un groupe d’éleveurs a développé une AOC [ Appellation d’origine contrôlée. Les démarches entamées dès 1997 ont débouché sur une acceptation de l’AOC en décembre 2002. Il subsiste néanmoins toujours un problème autour de la question d’un abattoir aux normes. ] Cette AOC « viande ovine Barèges-Gavarnie » s’est avérée être le cadre organisationnel, politique et médiatique de l’opposition à l’ours. Le syndicat de l’AOC a été créé par une éleveuse, docteur en sociologie rurale, qui s’est installée dans la région. L’objectif était de valoriser une production de qualité dans le cadre d’un élevage ovin en crise. Chaque brebis attaquée est comptabilisée jour après jour par les médias locaux aux aguets, et le militantisme de la présidente du syndicat de Barèges-Gavarnie contribue à alerter les organisations professionnelles agricoles ainsi que les pouvoirs publics.

La sensibilité soudaine du monde politique local au sort des éleveurs amplifie la mobilisation contre l’animal. En effet, plusieurs d’entre eux possèdent des postes politiques et syndicaux clés : certains siègent à la Chambre d’agriculture ou sont vice-président du parc national des Pyrénées, d’autres sont maires, conseillers généraux ou proches de conseillers généraux qui ont le bras long. Grâce à leur accès aux pouvoirs publics locaux et aux élus influents du secteur, le message des éleveurs est particulièrement bien relayé. Il est intéressant de voir qu’ils n’en sont pas forcément conscients et qu’ils ne portent pas pour autant ces personnages dans leur cœur. Ces derniers semblent agir soit sous l’influence d’une forte pression, soit par opportunisme politique, ces deux facteurs pouvant s’entremêler. Chantal Robin-Rodrigo, députée radicale de gauche, Claude Massoure, maire socialiste de Luz-Saint-Sauveur et conseiller général, Robert Coll, maire d’Argelès, sont les personnalités qui se mettent le plus en avant. Chaque élu intervient alors à son niveau de compétence.

La députée Robin-Rodrigo tente de prendre la tête de la contestation politique et multiplie les déclarations à la presse : « Ici, nous voulons bien être le pays de l’âne, mais pas le pays de l’ours. Si l’on veut des ours, alors qu’on les mette dans un parc, et que ceux qui veulent de leur ours en peluche le gardent chez eux !  » [ La Dépêche du Midi, 6 mai 2003 ]

Elle participe à toutes les manifestations. Le 27 mai 2003, elle conduit une délégation d’éleveurs et d’élus locaux à une audience qu’elle a réussi à obtenir de la ministre de l’Écologie Roselyne Bachelot. À l’issue de l’entrevue, cette dernière annonce la décision de capturer l’ours fauteur de trouble dans le secteur de Luz, avec pose d’une balise afin de le radiopister. Elle affirme en outre que le programme de réintroduction est arrêté. Ce n’est qu’une demi-victoire pour la députée et la délégation, puisqu’elles désirent le retrait définitif de l’animal, et surtout une efficacité dans la mise en œuvre de la capture.

Malgré cette volonté affichée, Chantal Robin-Rodrigo a par le passé adopté des postures très différentes. En 2000, lors de l’amendement Bonrepaux demandant le retrait des individus issus de la réimplantation, elle est sollicitée par les associations de protection de la nature des Hautes-Pyrénées. Par un courrier envoyé à Michel Geoffre de Nature Midi-Pyrénées [ Fourni par Michel Geoffre et daté du vendredi 23 juin 2000 ], elle le remercie d’avoir attiré son attention sur cet amendement. Elle l’informe qu’elle s’y est opposée et a soutenu celui présenté en remplacement par la ministre Dominique Voynet, qui affirme la non-remise en cause du programme de réintroduction. Et de conclure : « Je me réjouis donc que l’amendement présenté par M. Bonrepaux soit annulé, et vous prie de trouver ci-joint copie de l’amendement présenté par le gouvernement ».

Le fait qu’elle ait changé de circonscription à partir des législatives de 2002, la faisant passer d’une zone plus urbaine à une zone plus rurale, n’est probablement pas étranger à ce revirement stratégique.

Le maire de Luz et conseiller général accompagne cette mobilisation, car, outre ses mandats électoraux, il est également le président de la commission syndicale de la vallée de Barèges. Autrement dit, il est à la tête de la structure qui gère les territoires pastoraux ayant subi les principales attaques de l’ours.

Bien que ces estives soient fréquentées à près de 50 % par des éleveurs extérieurs aux vallées et aux départements, ce ne sont que des éleveurs du cru et des élus qui ont voix au chapitre. De plus, ce sont les acteurs locaux les plus hostiles qui exercent les pressions les plus fortes, allant parfois jusqu’à chamailler Claude Massoure lors de fêtes paysannes. Là encore, toute une série de décisions sont prises par les tendances les plus radicales, les personnes pragmatiques se mettant volontiers en retrait ou subissant des pressions très fortes. L’objectif demeure un front anti-ours uni et faisant bloc.

Un front pyrénéen des opposants à l’ours ?

Dès 2000 et l’amendement Bonrepaux, un rapprochement en vue d’une organisation des forces anti-ours s’opère à l’échelle du massif pyrénéen. Différents groupes s’y retrouvent : des éleveurs béarnais très hostiles à l’animal et qui, bien que siégeant jusqu’en 2002 à l’IPHB, ne s’incluent pas dans le double jeu de l’organisme, craignant de devoir promouvoir des systèmes d’élevage compatibles avec la présence des prédateurs ; ils sont rejoints par le syndicat de l’AOC « Barèges-Gavarnie » ainsi que par des éleveurs ariégeois soutenus par le député Bonrepaux.

Lorsque la Fédération pastorale de l’Ariège se rend compte que les administrations de l’Environnement ne sont pas prêtes à donner des financements importants pour une « IPHB bis », la situation se clarifie. Finalement, au printemps 2001, la position radicale l’emporte et les militants agricoles opposés à la présence du plantigrade à travers les Pyrénées se regroupent dans l’ADDIP. Le message sera désormais clair, et la stratégie d’opposition frontale. En mars est diffusé « La Colère des Pyrénées », un pamphlet contre la réintroduction de l’ours et des grands prédateurs. Il regroupe des témoignages, principalement d’éleveurs, de socioprofessionnels et de militants agricoles, qui insistent sur l’incompatibilité entre le pastoralisme et l’ours (ADDIP/IDAMP, 2001).

Au final, une structure s’est créée à l’échelle des Pyrénées. Elle a fédéré plusieurs mouvements, localisés dans divers « fiefs » (vallées, cantons, pays), qui avaient au départ des stratégies de mobilisation différenciées par rapport à l’animal (plutôt belliqueuses ou plutôt ouvertes à la négociation). L’homogénéisation des positions des porte-parole s’est effectuée sur la ligne dure.

Il est à noter que ce mouvement, qui a réussi à afficher une unité de discours, est porté à l’échelle de la chaîne tout entière par un petit groupe de personnes bien identifiées, essentiellement des militants syndicaux agricoles très expérimentés soutenus par certains élus. La stratégie d’action est mise en œuvre sur l’ensemble du massif. Pour matérialiser une présence de terrain, le printemps 2001 voit l’organisation de manifestations médiatisées, localisées en des lieux stratégiques répartis sur toutes les Pyrénées.

Quelque 150 à 200 personnes s’y retrouvent à chaque foois, dont un important noyau dur de militants toujours identiques. L’essentiel est de montrer que le terrain régional est occupé et quadrillé, afin de promouvoir l’image d’un territoire où dominent les opposants à l’ours.

Cependant, après 2001, cette fédération et les actions qu’elle entreprend se font de plus en plus rares. L’impression d’unité et la mobilisation s’essoufflent. Plusieurs raisons à cela. Une structure associative, bien qu’aidée par les fonds publics rassemblés par les élus, est d’une animation difficile pour des éleveurs devant parcourir des trajets longs et compliqués dans les vallées pyrénéennes. Petit à petit, les dégâts des ours diminuant et le temps faisant son affaire, la situation s’apaise naturellement. De plus, le travail de terrain des techniciens pastoraux itinérants, des techniciens responsables du placement des chiens de protection et d’un organisme de développement comme ADET-Pays de l’ours fait progresser l’acceptation ou la tolérance du prédateur emblématique. Cela n’empêche pas ponctuellement des montées de fièvre, en raison d’un individu localement très nuisible ou de l’intervention au Parlement de tel ou tel député pyrénéen pour remettre en cause le statut de sauvegarde de l’espèce.

L’IPHB, qui cherche à se présenter comme un organisme conciliateur, soutient activement ces initiatives d’opposition à l’ours en Pyrénées centrales. En effet, son intérêt est de dénigrer tout succès de conservation de l’animal ailleurs qu’en Béarn. La réussite écologique de la réintroduction de 1996 met d’autant plus en lumière son échec patent dans le sauvetage des derniers individus autochtones. Dans les Pyrénées centrales, les pouvoirs publics, à travers la DIREN Midi-Pyrénées notamment, ont une meilleure prise sur le dossier, et l’état de conservation des plantigrades y est meilleur. Cet organisme gère un dispositif de soutien à la cohabitation ours/pastoralisme et encourage des initiatives allant dans ce sens. Sa prise sur le dossier ours est très mal vue du député Jean Lassalle. Pendant l’été 2004, le président de l’IPHB a notamment écrit une lettre au ministre de l’Écologie dénonçant le contenu d’une brochure de la DIREN sur l’animal. Cette missive a également été envoyée à tous les organismes et élus de montagne, ce qui représente plusieurs milliers de courriers payés par le budget de fonctionnement de l’Institution.

En 2005, l’annonce du ministre de l’Écologie Serge Lepeltier de procéder à près de trois lâchers de cinq ours afin d’arriver à une trentaine de sujets en 2008 dynamise à nouveau l’opposition. Les adversaires les plus durs, qui étaient très discrets depuis la mort de la dernière ourse Cannelle, en sont vivifiés ; ils occupent le champ médiatique en Béarn après que le terrain a été préparé par l’IPHB, qui n’a rien fait, bien au contraire, pour concilier les choses. Quelques élus des Pyrénées centrales cherchent à se mobiliser et à mettre en place une nouvelle fédération d’éleveurs hostiles à l’animal. Elle peine néanmoins à prendre forme et se voit relayée par le lobby classique des élus de montagne, l’ANEM.

Cette association transcende les clivages politiques traditionnels et fait pression au niveau national afin d’avoir le plus de subsides publics à investir en zone de montagne. Localement, elle peut contribuer à faire fonctionner le système clientéliste. Concernant les prédateurs, les positions de l’ANEM sont toujours hostiles, tranchées et plus ou moins médiatiques. Avec l’annonce de la réintroduction en 2005, elle se met en avant pour s’y opposer avec force. Elle est très présente dans le comité de massif des Pyrénées. Cependant, cet organe n’a pu émettre qu’un avis avec des réserves demandant certaines garanties à l’État. Cela est probablement dû à l’existence d’une opinion favorable à l’ours de plus en plus importante dans l’ensemble de la chaîne.

Xénophobie, démagogie et territoire : les ours français d’abord, les  étrangers dehors !

Les acteurs hostiles à la prise en compte de l’environnement présentent souvent la protection de la nature comme une ingérence insupportable. Un vocabulaire type s’est développé, assimilant les écologistes aux pires intégristes, les traitant de manière anodine de « Khmers verts », d’« éco-fascistes » ou d’« ayatollahs de la protection de la nature ». Alors que ces qualificatifs particulièrement insultants n’ont jamais suscité aucune condamnation, la polémique autour de l’ours a parfois pris l’aspect d’une lutte contre l’étranger, symbole de l’invasion du territoire.

Le rejet par le verbe est courant, dans des situations géopolitiques tendues. Le parallèle entre les discours sur l’ours et sur les communautés humaines exclues est frappant. Ce qui peut paraître étonnant, c’est le développement d’une rhétorique chauvine, non pas ouvertement contre des hommes, mais contre des animaux.

Au début des années 1990, quand une jeune femelle autochtone, Lagaffe, multiplie les dégâts, la rumeur d’un lâcher d’ourses roumaines se développe. Les valléens béarnais affirment qu’un sujet pyrénéen ne peut pas faire ça. À la découverte, en 1997, des ossements de Claude, abattue par des chasseurs en 1994, un groupe d’élus locaux dirigé par Jean Lassalle relance la rumeur d’ours étrangers dans le but d’excuser cet acte de braconnage. Ils enracinent cette manipulation dans les fantasmes identitaires et sécuritaires, parlent d’« ours clandestins » et orchestrent une campagne médiatique grâce à la presse locale.

Cette rumeur a même un écho national, puisqu’un article du Monde du 28 février 1997 titre : « L’ours tué dans les Pyrénées était-il un clandestin ? » Le correspondant laisse planer le doute et cite les accusations de Jean Lassalle contre le ministère de l’Environnement : « Y a-t-il eu des ours réimplantés clandestinement dans les Pyrénées entre 1985 et 1994 ? »

Pourtant, les empreintes de Claude étaient régulièrement relevées par le réseau « Ours brun », qui avait noté sa disparition. De plus, les analyses génétiques ont bien montré que cette femelle, ainsi que tous les plantigrades béarnais jusqu’alors, étaient autochtones. En 2000, quand Néré, issu de la réintroduction et donc d’origine étrangère, arrive en Pyrénées-Atlantiques, les élus retrouvent leurs réflexes. Le sénateur Louis Althapé déclare : « Quand il y a des immigrés clandestins, on organise bien un charter. Il faut payer un billet de retour aux ours slovènes [ La République des Pyrénées, 30 avril 2001] ».

Ceux-là mêmes qui ont toujours montré de la réticence à l’égard de véritables mesures de protection et de sauvegarde de l’autochtone se mettent à élaborer une rhétorique visant à valoriser la « race » pyrénéenne au détriment de la slovène. L’ours slovène a tous les attributs de l’étranger : différent, mauvais et envahisseur.

Les propos d’un responsable cynégétique des Hautes-Pyrénées, qui alimentent le discours de la principale association d’opposants à l’animal, sont éloquents, qualifiant les individus slovènes d’« ours poubelles » ; publiés dans La Colère des Pyrénées, ils sont repris intégralement dans une brochure remise aux pouvoirs publics ( l’ Association pour le développement durable de l’identité pyrénéenne (ADDIP) et l’Association interdépartementale de défense de l’agriculture de montagne des Pyrénées (IDAMP). Ces deux structures jumelles sont animées par quasiment les mêmes personnes. 2001).

Interviewée, la secrétaire de l’association n’hésite pas à parler de son inquiétude concernant la « pureté de la race endémique des Pyrénées ». Ainsi les responsables de l’ADDIP opposent-ils « la souche locale […] : robe plus claire, taille inférieure, moindre poids, prolificité réduite, régime alimentaire essentiellement végétarien », à la souche slovène incarnée par Néré, « différent : robe sombre, taille immense, poids énorme, prédateur d’ovins spécialisé ». Et comme ce dernier s’est installé au contact de la souche pyrénéenne, la pollution génétique est assurée.

Ce fantasme de la pureté de la race fait tenir à certains opposants des propos étonnants. L’ours s’apparente alors à un défouloir bien étrange. Des slogans xénophobes sont même publiquement clamés, comme celui repris par un article de presse couvrant une manifestation en Ariège : « Slovène : Go home [ La Dépêche du Midi, 13 mai 2001 ] ». Parfois, il semble même que l’origine étrangère de l’animal soit aussi grave, voire plus, que les velléités prédatrices.

En fait, ce discours s’est constitué sur un imaginaire établissant que, si les individus issus de la réintroduction font tant de déprédations, c’est parce qu’ils sont étrangers. Or, le système d’élevage est déterminant pour un prédateur, qu’il soit pyrénéen ou d’origine slovène. Par conséquent, les ennemis de la réimplantation s’approprient la protection de l’espèce autochtone afin de montrer qu’ils ne sont pas sectaires ou radicalement anti-ours. Ils se présentent comme les vrais défenseurs de l’ours des Pyrénées, qui « doit être préservé [car] il fait partie de notre patrimoine ».

Ceux qui ont effectué cette réintroduction sont dénoncés comme les vrais coupables de la disparition de l’espèce locale, en raison du brassage génétique qui risque de se produire : « Papillon, l’ours reproducteur pyrénéen, devra céder la place au redoutable fauve d’Europe centrale […]. C’est le désastre écologique orchestré. Celui qui aurait souhaité détruire l’ours pyrénéen ne s’y serait pas pris autrement ». La chasse à outrance, le braconnage fortuit, l’empoisonnement et la destruction des milieux ne sont absolument pas mis en cause. Dans l’ensemble de leurs entretiens et écrits, ces opposants se disent protecteurs de la souche locale.

Pourtant, en 2003-2004, un ours défraie la chronique en Pays Toy par ses prédations et son côté peu farouche. Les principaux auteurs de la diatribe pro-autochtone/antislovène sont justement originaires de cette région des Pyrénées. Les éleveurs locaux sont alors persuadés qu’il s’agit d’un plantigrade étranger. « Les béarnais ne s’aventurent pas si près des habitations. Pour nous, c’est un slovène issu du programme de réintroduction », soutient l’un d’entre eux. Cependant, les premières analyses génétiques informent rapidement qu’il s’agit d’un sujet pyrénéen venant du Béarn voisin. « Je l’ai vu à peine à 10 mètres. Les autorités m’affirment qu’il était pyrénéen. D’après moi, il était slovène. Il avait le poil foncé et le museau clair », s’obstine une éleveuse. En avril 2004, quand l’animal est capturé, une nouvelle surprenante tombe : non seulement il est de souche pyrénéenne comme l’avait déjà montré l’analyse génétique des indices de présence, mais il s’agit de l’emblématique Papillon, qui avait jusque-là si peu fait parler de lui en Béarn. Son comportement de prédation s’explique par l’absence de gardiennage dans la zone et la faiblesse du vieil ours malade, pour qui cette alimentation facile était d’un grand secours.

Ainsi, même dans le domaine de la nature, on retrouve le réflexe de la stigmatisation de l’étranger pour expliquer des problèmes complexes et un malaise. En Béarn, là où l’ours d’origine slovène s’est installé, même les éleveurs les plus pragmatiques et ouverts à la cohabitation ont demandé son retrait. Pourtant, dans un environnement caractérisé par un fort gardiennage, son comportement nuisible est aussi faible que celui des autochtones vivant dans les mêmes conditions. Dans un contexte où les dirigeants de l’IPHB et les responsables agricoles comparent la protection de la nature à une agression extérieure, la présence de cet « étranger » constitue une véritable aubaine pour ruiner toute politique locale de réintroduction.

La société civile pyrénéenne favorable à l’ours

Le schéma montrant des acteurs locaux soutenus par un réseau de pouvoirs ou des lobbies puissants se retrouve dans plusieurs conflits environnementaux. Parallèlement, la sous-estimation des points de vue favorables à l’ours pose un problème de démocratie. Ces systèmes de pouvoirs locaux, déjà puissants, bénéficient en outre de l’appui ou de la passivité de certaines administrations. Dans les Pyrénées, en raison du contrôle économique, politique et social de certains élus, toutes les formes d’expression en faveur de l’animal ont pu rencontrer des contraintes, voire des pressions explicites fortes. Elles craignent pour leur emploi, le logement qu’elles espèrent, l’équilibre social de la vie quotidienne… En liaison avec la dureté du monde agricole, les violences verbales ou physiques ne sont pas à exclure. Toutefois, les rapports entre les groupes opposés sont variables et particulièrement liés aux rebondissements du dossier de l’ours. Depuis 2001, le climat s’est apaisé dans les Pyrénées centrales et particulièrement dégradé en Béarn.

Les pressions exercées sur les partisans de l’ours

Violence sociale et contrainte physique

Rappelons le climat dans lequel se trouvait le haut Béarn, de 1990 à 1993, lorsque les questions de conservation de la nature (l’ours et la route du Somport) opposaient violemment deux camps. On assistait à une lutte entre locaux anti-ours et étrangers écologistes, mais aussi à un clivage au sein même des vallées. Les personnes qui ont connu cette période en gardent un mauvais souvenir. Des harcèlements téléphoniques, des menaces de mort ou des agressions de proches ont été menés contre des dirigeants d’associations de protection de la nature, des scientifiques, des techniciens de terrain, le sous-préfet ou des villageois favorables à la préservation des ours et de la montagne. Cela est allé jusqu’à l’agression physique de manifestants environnementalistes locaux, mobilisés sur des chantiers de pistes ou de routes forestières illégales, tant dans la partie centrale du parc national des Pyrénées qu’en zone d’habitat de l’ours censée être protégée (Rigal, com. pers.). En 1991, deux députés européens, venus participer à un débat organisé par des partisans locaux de l’ours sur la préservation de la vallée d’Aspe, ont été retenus pendant deux heures par des chasseurs ; ces derniers, menés par des notables locaux, les ont violentés et ont cherché à leur faire manger de l’herbe.

Depuis 1999, en Pyrénées centrales et particulièrement en Ariège, de sérieuses entraves et pressions pèsent sur l’expression en faveur de l’ours. La situation s’est d’ailleurs aggravée à la suite de l’amendement Bonrepaux. Dans ces zones rurales, la population est peu importante, les informations circulent vite, presque tout le monde se connaît et la vie en communauté peut exacerber les tensions sociales : « En ville, on peut se passer des autres, mais en campagne comme ici, il y a une interdépendance, pour rendre des services, pour pousser la voiture quand il y a trop de neige ; on a une vie en commun très forte. Et quand on se retrouve divisés entre des pour et des contre, ça fait tellement de préjudices que, vraiment, je me demande jusqu’où on peut aller. » (Raynal, com. pers.)

Ainsi, les pressions professionnelles sont courantes. Claude Raynal exerce une activité de conteuse en Ariège. Suite à ses prises de position, elle a subi une restriction de ses sollicitations dans la zone d’Ax-les-Thermes où elle vivait.

Certaines personnes, même si elles ont beaucoup fait pour le développement local, ont subi de sérieuses alertes concernant leur emploi. « J’ai des craintes professionnelles qui font que je ne peux pas m’investir à fond dans “Ax 24 mars” [ Collectif pour la libre expression des personnes favorables à l’ours dans les vallées d’Ax ] […] ; j’ai pas envie d’être confronté à ce genre de pression ; moi, je ne suis pas indispensable », confiait un employé communal d’un village de haute Ariège.

Un responsable d’un organisme public local reconnaît qu’il ne peut pas s’exprimer sur l’ours, car 90% des revenus de son agence proviennent de l’intercommunalité : « On ne m’a jamais rien dit en face, mais pour la seule fois où je me suis exprimé, de manière très neutre, on m’a prêté des propos extrémistes pro-ours […]. Je suis un élément de l’économie locale, et l’économie locale, elle est décidée par les décideurs locaux. Dans la mesure où la politique locale ne prend pas en compte l’ours et qu’on me le dit, je ne peux pas le prendre en compte, la mort dans l’âme, mais c’est eux qui décident. Je ferme ma gueule » [ L’interviewé reconnaît pourtant que l’image de l’ours valoriserait considérablement son activité. ]

Il y a une crainte réelle, localement, de s’exprimer en faveur de l’ours ou simplement de critiquer les dérives de certains comportements d’élus. Autre exemple, ces derniers ont fait pression sur l’office de tourisme des vallées d’Ax afin que la carte de la faune régionale qu’elle édite ne mentionne pas l’animal. Par la représentation cartographique, on fait symboliquement disparaître le gêneur.

Outre cette forme de violence sociale, les alliés de l’ours craignent également la contrainte physique. « Moi, je suis quelqu’un de non violent. Toutes les actions que j’ai menées ont toujours été respectueuses, mais en face, quand on trouve de la violence, de la haine, il y a un moment où il faut qu’on se demande où l’on va. » (Raynal, com. pers.)

Certaines personnes (élus, militants syndicaux…) bien identifiées contribuent à l’agitation de groupes d’éleveurs ; elles les excitent par des discours assimilant l’ours et ses partisans aux difficultés d’un secteur agricole en situation précaire, dans une ambiance de consommation d’alcool excessive : « On peut encore parler avec des éleveurs, mais avec les “échauffeurs” c’est impossible […] ; il n’est pas exclu qu’un jour un gars m’agresse parce que j’ai dit que j’étais pour l’ours », témoigne un jeune Ariégeois.

Lors du lancement de l’opération de valorisation du Broutard du Pays de l’ours [ Le broutard est le stade qui succède à celui de l’agneau une fois que ce dernier, uniquement nourri au lait maternel et à l’herbe, redescend de l’estive à l’automne. ] par l’ADET et un certain nombre d’éleveurs, des opposants ont fait irruption dans la salle, faisant preuve d’une violence verbale qui a failli dégénérer en bagarre générale.

Francis Chevillon est un berger professionnellement reconnu pour ses compétences. Il passe cependant pour un original en raison de ses positions pro-ours et se fait régulièrement prendre à partie dans les réunions d’éleveurs : « Là où ça m’a vexé, c’est quand un gars que je connais bien, car j’ai appris le métier avec son père, m’a insulté en me traitant d’écolo et de mauvais berger. Il voulait me lyncher. À la fin de la réunion, je suis allé le voir, il s’est excusé en me disant qu’ils avaient bu des bières et que, dans l’élan du groupe, il a fait comme les autres. » (Francis Chevillon, com. pers.)

Un monde pastoral particulièrement touché

Il n’est pas étonnant de constater que le monde pastoral est le milieu où les personnes favorables ou simplement pragmatiques sont les plus occultées et les plus soumises à des pressions. En Ariège, l’Association des pâtres, qui est liée au dispositif « Ours » de la DIREN (mise en place de chiens de protection, mesures d’accompagnement à la présence des ours…), est logée dans les locaux de la Fédération pastorale, au sein du Conseil général.

En mars 2001, Augustin Bonrepaux se retrouve à la tête de ce dernier. Lors de l’assemblée générale des pâtres, deux mois plus tard, un vote doit décider de la poursuite ou non de la participation au dispositif « Ours ». Le directeur de la Fédération pastorale intervient en personne afin qu’ils se prononcent pour un retrait, menaçant l’association d’expulsion si le vote ne convient pas. À une légère majorité, les votes favorables l’emportent ; le lendemain, l’association est exclue du Conseil général. Il faudra un nouveau scrutin, par correspondance, cette fois-ci, hostile à la DIREN, ainsi que la démission du président de l’association, Francis Chevillon, pour qu’elle regagne ses locaux. Le jeu des pressions politico-agricoles est en général très efficace.

Dans la région de Barèges, en Hautes-Pyrénées, un groupe d’éleveurs transhumants de l’Aveyron subit des tracasseries et des pressions de la part des élus et éleveurs locaux hostiles à l’ours qui gèrent les estives de la zone. Comme ils viennent de plusieurs centaines de kilomètres, les aides publiques du dispositif « Ours » qui permettent l’embauche d’un berger et la mise en place de chiens de protection sont très intéressantes. Or, depuis les problèmes liés à la prédation de l’animal, les éleveurs qui militent activement contre lui font pression sur leurs confrères de l’ensemble du département afin qu’ils refusent ces différentes aides.

En mai 2003, moins d’un mois avant la montée en estive, les professionnels aveyronnais reçoivent un courrier de Claude Massoure, maire de Luz et président de la commission syndicale de Barèges. Il stipule : « Pour votre gouverne, sachez que les élus et éleveurs locaux réprouvent totalement ces “aides prédateurs” qui vont à l’encontre de leur volonté et de leur politique de gestion des estives. […] Suite aux attaques répétées de ce plantigrade ces deux derniers mois, la commission syndicale de la vallée de Barèges a décidé de refuser l’accès aux estives du canton à tout éleveur qui serait susceptible de faire la demande d’une aide “Zones Prédateurs” en 2003 ».

Le fauve semble alors une forme de maladie contagieuse qui contaminerait les personnes acceptant de cohabiter avec lui… Interpellé par la section locale de la Confédération paysanne et les pouvoirs publics, le président de la commission syndicale revient sur cette décision mais affirme qu’elle sera applicable à partir de 2004. Alors que les élus et instances agricoles ont un discours alarmiste sur l’abandon des territoires, que près de la moitié des éleveurs fréquentant ces estives sont extérieurs aux vallées et aux départements, l’opposition à l’ours entraîne un rejet de professionnels de l’élevage pragmatiques qui entretiennent ces secteurs tout en cohabitant avec le plantigrade. Ils n’en sont pas pour autant des défenseurs acharnés.

Ainsi, des éleveurs et bergers de Hautes-Pyrénées et d’Ariège subissent des menaces d’exclusion sociale s’ils acceptent les aides de la DIREN ou ne participent pas aux manifestations contre l’ours. Or, dans ces métiers agricoles, l’exclusion sociale constitue la pire des difficultés. En Ariège, les éleveurs qui ont créé l’Association pour la cohabitation pastorale, favorable à l’animal, essuient fréquemment des brimades lors des réunions professionnelles. Les acteurs qui n’entrent pas dans le moule normatif de l’opposition à la bête sont traités de mauvais éleveurs, d’« écolos », d’opportunistes…

Enfin, en haut Béarn, les bergers les plus opposés à l’ours ont occupé tous les canaux d’expression, de telle sorte que ceux travaillant et cohabitant effectivement avec lui n’ont pu s’exprimer pendant longtemps. Leur discours avait en effet tendance à être plus pragmatique. Certains d’entre eux étaient même favorables à une réintroduction. Mais ces positions sont difficiles à tenir, dans le monde agricole, surtout quand ces personnes sont victimes de tracasseries. Tel éleveur se fait couper l’eau par le maire de sa commune très hostile à l’ours et proche de membres de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles. (FDSEA), tel autre voit ses chiens empoisonnés ou est peu à peu exclu des estives qu’il fréquente. À travers le plantigrade, c’est aussi la vision du monde et de l’agriculture de ces professionnels qui est attaquée.

Des mobilisations populaires

On a longtemps pensé que la protection de l’espèce était exclusivement soutenue par des urbains lointains et extérieurs aux Pyrénées. Pourtant, à partir de 2000, un véritable élan associatif et populaire se met en place à l’échelle du massif. Paradoxalement, c’est une initiative remettant gravement en cause la présence des ours issus de la réintroduction de 1996-1997 qui est à l’origine d’une dynamique de mobilisation. En effet, l’amendement Bonrepaux, en 2000, déclenche le lancement d’une pétition qui récolte près de 80 000 signatures en France, dans le Sud-Ouest et les Pyrénées. De plus, le 27 mai 2000, 800 à 1 000 personnes défilent à Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, petite ville du piémont pyrénéen. Elles réclament un retrait de cet amendement et la poursuite d’une politique de renforcement de l’espèce, tout en soutenant l’économie agricole de montagne.

À partir de 2001, plusieurs associations profitent de ce courant favorable pour créer une coordination informelle, fondée sur la plate-forme suivante : sauvegarde de l’ours sur l’ensemble de la chaîne (Béarn, Pyrénées centrales et orientales) et cohabitation avec toutes les activités humaines. En effet, l’originalité de cette CAP Ours [ Coordination associative pyrénéenne pour l’ours. ] est de regrouper à la fois des associations naturalistes, centrées sur l’animal et généralistes, ainsi que des acteurs professionnels locaux, tels des accompagnateurs en montagne, voire des éleveurs.

Des événements tragiques comme la mort de Mellba en 1997, et surtout celle de Cannelle en 2004, la dernière femelle de souche pyrénéenne, donnent également lieu à un très fort émoi, localement. La presse quotidienne régionale fait ses grands titres sur la disparition de Cannelle, début novembre 2004. Le journal Sud-Ouest ouvre même un forum spécifique sur le Web, où les Pyrénéens multiplient les témoignages de tristesse et de désapprobation.

Cet événement donne même lieu à la plus grande manifestation de soutien jamais organisée, le 28 novembre 2004, à Oloron-Sainte-Marie. Cette sous-préfecture se situe à l’entrée des vallées béarnaises (Aspe et Ossau) où vivent les derniers ours pyrénéens et se trouve être la ville où siège l’IPHB. D’ailleurs, près de 2 000 personnes se massent devant l’Institution afin de dénoncer le scandale de sa gestion de l’ours, qui a débouché sur le déclin inéluctable de l’espèce malgré les énormes crédits publics dépensés. Défilant dans une atmosphère familiale, les manifestants viennent principalement de la région. Des élus des Pyrénées centrales ont même fait le déplacement afin d’appuyer une politique de renforcement de population sur tout le massif. Dans ce but, la coordination CAP Ours lance aussi une pétition, qui récolte 118 000 signatures de novembre 2004 à mai 2005.

Sondages d’opinion

Dans une ambiance globale où les médias et les pouvoirs publics semblent plus sensibles aux oppositions locales à l’ours, plusieurs sondages sont également initiés afin de prendre le pouls des habitants de la chaîne.

Ainsi, début 2003, ADET-Pays de l’ours et le WWF-France publient un sondage commandé à l’IFOP [ Sondage réalisé en décembre 2002 et janvier 2003 sur 403 personnes de 15 ans et plus vivant dans des communes classées « zone montagne des Pyrénées », ainsi que sur 1 006 personnes représentatives de la population française ]. Selon lui, 86 % des montagnards locaux (88 % des Français) estiment que l’ours fait partie du patrimoine pyrénéen, et 58 % d’entre eux (72 % des Français) sont favorables à des lâchers supplémentaires pour assurer la survie de l’espèce.

En mars 2005, après la mort de Cannelle et l’annonce du ministre de l’Écologie de procéder à de nouveaux lâchers, ADET-Pays de l’ours diffuse les résultats d’un autre sondage, centré sur les habitants de l’Ariège, de la Haute-Garonne, des Hautes-Pyrénées et de la zone montagne de ces départements [ Sondage réalisé par l’IFOP en février 2005 sur 906 personnes représentatives de l’Ariège, de la Haute-Garonne et des Hautes-Pyrénées ] : 84 % sont favorables au maintien d’une population d’ours dans le massif (71 % pour la zone de montagne) et 77 % adhèrent au projet d’une réimplantation (62 % pour la zone de montagne). Certes, le refus de la réintroduction existe, mais on est bien loin de la vision de rejet en bloc promue par certains élus des Pyrénées centrales. Même s’il s’agit de sondages, la constance et l’amélioration des résultats en faveur de l’ours montrent l’existence d’un large courant d’opinion locale favorable aux moyens à mettre en œuvre pour le sauver. Cela est même valable plus à l’ouest, en Pyrénées-Atlantiques, où 77 % des personnes interrogées sont pour une réintroduction, avec un pic à 85 % pour les moins de 34 ans [ Sondage commandé par le groupe Pyrénées-Presse de Pau à l’institut ARSH-Opinion les 7 et 8 décembre 2004 selon la méthode des quotas auprès de 400 personnes de 18 ans et plus, représentatives de la population de l’ensemble du département des Pyrénées-Atlantiques.]

Des actions de terrain pour la cohabitation avec l’ours
Un précurseur : le Fonds d’intervention écopastoral

En Béarn, le FIEP œuvre depuis la fin des années 1970 pour l’amélioration de la cohabitation entre l’ours et le berger dans les estives.  Avant-gardiste à  sa création, cette structure a montré la voie à suivre aux acteurs associatifs et aux administrations. Par l’originalité de sa position médiane, entre nature et société, elle a très tôt montré que, pour faire accepter l’animal, il fallait en diminuer au maximum les dérangements, voire apporter certains bénéfices.

Pionnier dans les modes d’indemnisation, le FIEP a également contribué à mettre en place des systèmes de portage de matériel dans les estives difficiles, des moyens de communication pour casser l’isolement des bergers, et plus récemment un modèle d’écodéveloppement à travers un produit fermier. En effet, le fromage « pé descaous », fabriqué par des bergers qui acceptent de partager le territoire avec l’ours, arbore sur sa croûte l’empreinte du fauve et permet d’utiliser une image forte pour vendre un produit de qualité.

Cependant, depuis plusieurs années, l’action de cet organisme s’est quelque peu essoufflée, face à la machine IPHB qui stérilise la plupart des gestes favorables à la survie de l’animal. En siégeant au sein de l’Institution, il a malgré tout pu faire modifier certains projets particulièrement destructeurs pour la montagne, même si l’absence de sang neuf en son sein et sa proximité avec l’IPHB ont contribué à l’isoler d’autres acteurs partisans de l’ours.

Pays de l’ours-ADET

Loin de l’imbroglio politico-financier du haut Béarn où l’on profite du plantigrade sans contrepartie, en terme de conservation, les Pyrénées centrales offrent un tout autre cas de figure. ADET-Pays de l’ours a été l’un des principaux moteurs de la réintroduction de 1996-1997. Cette association de communes tente de tirer profit de l’image de la bête et d’un environnement préservé afin de faire la promotion d’initiatives de développement.

Elle a notamment mis en œuvre une politique de chartes de qualité des professionnels du commerce et du tourisme. Même si l’objectif de développement est clair, l’éthique de la conservation de l’ours est mise en avant, comme le montre la position sans ambiguïté du président des Accompagnateurs en montagne des Pyrénées-Orientales, partenaires de l’ADET : « Souvent, nous avons des discussions âpres avec des représentants de la profession agricole qui disent qu’il s’agit d’une idée de technocrates ou d’écolos de Paris. Mais nous on dit que ce ne sont pas les seuls, nous qui sommes nés et vivons au pays. Nous voulons entrer dans le débat et faire entendre notre voix favorable à la protection de ces espèces. » (Glory, com. pers.)

De même, depuis 2002, l’ADET organise avec les acteurs locaux de la haute vallée de la Garonne et de l’ouest de l’Ariège un grand rendez-vous festif, culturel, économique et environnemental. Les « Automnales du Pays de l’ours » réunissent associations de protection de la nature, marché montagnard et concerts qui attirent plusieurs milliers de personnes (3 à 5 000, selon les week-ends).

Maints élus du secteur, dont les positions ont pu être plus que réservées sur l’opération de réintroduction, sont de plus en plus sensibles à ce travail d’animation mettant en avant l’animal et le développement local. En effet, peu à peu et sans ambiguïté, ADET-Pays de l’ours obtient des soutiens locaux croissants. En 2005, le maire de Massat, qui accueille les « Automnales » depuis quelques années, fait adhérer sa commune à l’ADET, et plusieurs localités, dont Luchon, se joignent au Pays de l’ours, augmentant considérablement la surface et la population de l’association de communes. Onze d’entre elles [ Antichan-de-Frontignes, Arbas, Arlos, Boutx, Burgalays, Cierp-Gaud, Fos, Luchon, Massat, Melles et Sengouagnet. ] regroupent alors près de 6 000 habitants, soit à peine moins de citoyens que dans la zone IPHB.

Pour accompagner la demande de renforcement de la population d’ours, l’ADET a mis en place un comité de soutien politique afin de contrebalancer le lobbying promu par certains élus de montagne ; près de 131 personnalités, dont 107 des Pyrénées (maires, conseillers généraux et régionaux), y apportent leur signature. Au nom de son association, François Arcangeli, maire d’Arbas et président d’ADET-Pays de l’ours, ne cesse d’apporter un soutien franc et sans nuance à la réintroduction, tout en proposant des territoires de communes pour des lâchers éventuels depuis 2003 [ Voir la tribune très complète de François Arcangeli, « Vivre avec l’ours », publiée dans Les Échos du Pays de l’ours, n° 9, 1er semestre 2005. ]

L’ADET a également travaillé très concrètement à l’amélioration de la cohabitation entre les éleveurs et le plantigrade. En partenariat avec un groupe de professionnels pragmatiques qui ont envie de valoriser leur production tout en protégeant la montagne, elle a aidé l’Association pour la cohabitation pastorale à lancer Le Broutard du Pays de l’ours. Cette dernière a été attaquée sur les bancs de l’Assemblée nationale par une question du député Bonrepaux, lequel lui reproche de « gaspiller » des subsides publics via la DIREN Midi-Pyrénées.

Les membres de l’Association pour la cohabitation pastorale veulent produire un agneau élevé au lait maternel et à l’herbe de montagne lors de la transhumance. Cela va à l’encontre de la pensée dominante au sein de la profession, qui débouche sur la production en quantité sans véritable souci de qualité et de protection environnementale. L’objectif est de faire une viande savoureuse qui rétribue au mieux le producteur avec le moins d’intermédiaires possible. Les professionnels entreprenant cette démarche s’engagent par ailleurs à respecter la faune et la flore de montagne, et à mettre en œuvre la cohabitation avec l’ours par tous les moyens mis à disposition par les pouvoirs publics. Pour plusieurs éleveurs, même si ce n’est pas facile d’aller à l’encontre des structures officielles, c’est également un moyen de répondre à une attente de la société, tant en matière d’environnement sain que de bons produits. Cette initiative, souvent critiquée par certains professionnels et élus hostiles à l’ours, agit comme un déclencheur, puisqu’elle comble un manque des organisations agricoles classiques qui commencent à peine à prendre conscience de l’évolution des sociétés locale et nationale.

Les pouvoirs publics et le second plan de renforcement
2005, et après ?

Les députés Augustin Bonrepaux et Jean Lassalle sont des exemples symptomatiques de ce populisme montagnard fait de démagogie rhétorique et d’instrumentalisation politique des malaises ruraux dans le but de conforter leur système. Les pouvoirs publics ont une posture plus qu’ambiguë et n’osent les remettre en cause. Pourtant, ils doivent rendre des comptes à la société française (et notamment aux habitants des Pyrénées), qui souhaite la conservation de l’ours. Un plan de renforcement a certes été annoncé par le gouvernement. Cependant, des zones d’ombre persistent quant aux moyens d’accompagnement de l’activité la plus problématique, le pastoralisme. De plus, alors que Jean Lassalle et l’IPHB font tout pour s’opposer à une nouvelle réintroduction, l’administration, se voilant la face, décide de reconduire le financement d’un organisme supposé sauver l’ours, qui n’a jamais rien fait dans ce sens et qui aide toutes les initiatives régionales et nationales contre la protection de la nature [ Il suffit pour cela de se référer aux positions sans ambiguïté du député Jean Lassalle concernant « Natura 2000 », dont l’appui est demandé par divers élus alpins de zones de parcs nationaux. Plusieurs déclarations du président et du directeur de l’IPHB ne font également pas mystère de leur totale opposition à la présence du loup en France ].

Face à ce projet d’une seconde réintroduction dans les Pyrénées, le lobbying anti-ours est particulièrement fort en Béarn grâce à des éleveurs militants et au double jeu de l’IPHB qui n’a fait que contenir temporairement cette opposition. Pourtant, plusieurs acteurs (naturalistes, éleveurs et même élus) y étaient favorables. Le climat de xénophobie ursine antislovène, la pression forte des ennemis de l’ours, le malaise de certains, pris au piège de l’Institution, handicapent le projet sans le condamner pour autant.

À force de refuser de rencontrer les soutiens locaux à la conservation de l’espèce, on ne fait que conforter le camp des anti-ours radicaux qui monopolisent le débat au moment des crises graves. Au niveau pyrénéen, c’est le lobby des élus de montagne, à travers l’ANEM, qui a tenté d’occuper le terrain de l’opposition à la réintroduction.

Pourtant, comme nous l’avons vu, un gros travail a été accompli dans le sens de la cohabitation ours/activités humaines [ À ce titre, nous renvoyons aux Actes du colloque « La cohabitation hommes/grands prédateurs (ours et loup) en France », publiés en 2004].

Des initiatives de développement local ont notamment été portées par l’ADET-Pays de l’ours. Il existe aussi un important dispositif technique et financier mis en place par la DIREN Midi-Pyrénées en partenariat avec des professionnels de l’élevage (bergers itinérants, clôtures mobiles, placement de chiens de protection, financement de postes de berger) dans le but d’accompagner la présence de l’ours. Tout comme les discours qui façonnent les représentations puis la réalité, les actions de terrain au jour le jour contribuent progressivement à asseoir l’acceptation du plantigrade dans les Pyrénées.

Le dossier de l’ours fait aussi partie des problèmes où une tension est toujours latente. Un événement, amplifié, mis en scène, dramatisé avec l’aide des médias, contribue à changer politiquement la donne. Les poussées de fièvre alternent avec des périodes d’accalmie. Par exemple, la mort de Cannelle a été un catalyseur donnant une très forte impulsion aux mouvements favorables à l’ours et à une nouvelle réintroduction. Cependant, les attaques répétées d’un individu peu farouche, comme en Hautes-Pyrénées en 2003-2004, ou encore un dérochement de plusieurs dizaines de brebis, ont une force bien plus puissante pour bloquer les politiques de conservation de l’espèce.

C’est en effet une constante : l’énergie déployée par quelques élus, militants ou éleveurs en colère possède un écho auprès des médias et des pouvoirs publics bien supérieur à celui que rencontrent, malgré leurs efforts, les partisans de l’ours. Même si, globalement, les opinions, tant nationale que pyrénéenne, vont dans le sens d’une meilleure prise en compte de la survie de l’espèce, les lobbies de certains élus ruraux ou d’organisations agricoles bénéficient de leviers financiers, politiques et médiatiques très influents auprès du pouvoir central. L’ours est ainsi un admirable cas d’école, puisque ce constat est également valable pour la plupart des questions de conservation de l’environnement en France.

Farid Benhammou
"L'ours : Les 4 vérités"

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