Martine Razin : des précisions sur le comportement des vautours dans les Pyrénées

Lettre de Martine Razin (Coordination scientifique Gypaète barbu, vautour fauve et Milan royal, LPO Mission Rapaces / Pyrénées au Dr Joncour, président de la section Faune sauvage de la Commission Environnement de la "Société Nationale des Groupements Techniques Vétérinaires" (SNGTV)

Ahetze, le 4 juillet 2007

Je me permets de vous contacter au titre de coordinatrice scientifique "Vautour fauve" dans les Pyrénées pour le compte de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (Birdlife International), afin de vous apporter quelques éléments d'information concernant la situation actuelle du Vautour fauve (Gyps fulvus) dans les Pyrénées. A votre demande.

Le comportement des vautours

Etant originaire du Pays Basque et y ayant toujours vécu, j'ai pu suivre l'évolution des comportements de cette espèce avec intérêt. Jusque dans les années 80, ce rapace montrait une distance de fuite assez importante lorsqu'on l'approchait à pied, et la présence de randonneurs près des colonies a fait échouer nombre de reproductions.

Ce comportement -auquel cette espèce nous avait habitué- découle probablement des persécutions dont il a fait l'objet jusqu'au milieu des années 70 (il n'en restait alors que 50 à 60 couples, il y en a 10 fois plus aujourd'hui). Ce comportement vis à vis de l'homme n'était pas, à mon avis, le comportement normal de cette espèce mais celui d'une espèce persécutée.

En Inde et en Afrique, d'autres espèces de vautours grégaires ne sont absolument pas farouches et vivent en commensaux / sympatriques -plutôt- de l'homme. [NDLB: Commensalisme : (Biologie) Association de deux êtres vivants dont l’un profite de la nourriture ou de l’abri d’un autre être vivant sans lui nuire ni le déranger.  Le commensalisme est une exploitation non-parasitaire d'une espèce vivante par une autre espèce.] Dans ces pays où ils sont respectés, il n'est pas rare de les voir nicher en ville ou au cœur des villages. Au Burkina-Faso, les vautours viennent jusque sous les tables des restaurants en plein air.

Actuellement, dans les Pyrénées, le vautour fauve est moins farouche qu'il y a 20 ans tout simplement parce qu'il n'est plus persécuté: il a retrouvé un comportement normal.

Ressources alimentaires des vautours dans les Pyrénées

Les ressources alimentaires des vautours des Pyrénées sont difficiles à évaluer de façon exhaustive mais il ne fait aucun doute que la biomasse disponible pour les nécrophages est abondante dans les Pyrénées-Atlantiques (64), ce qui explique la présence de cette espèce mais aussi celle d'autres espèces plus menacées et nécrophages telles que le vautour percnoptère (50% des effectifs français dans le 64), le milan royal, le milan noir (densités importantes) ou le gypaète barbu.

Il est communément admis qu'un vautour fauve nécessite 400 gr de nourriture par jour. Donc théoriquement, la population de vautours fauves des Pyrénées françaises, nécessite environ 340 tonnes de nourriture par an (400 gr x 365 jours x 580 couples x 4 ; 4 ? : On estime que la population est composée de 50% de non reproducteurs).

Les Pyrénées-Atlantiques abritaient en 2005 (chiffres Ministère de l'Agriculture) : 728300 ovins, 330600 bovins, 245700 porcins, etc. Le taux de mortalité des ovins est en moyenne de 4% (3-5%), celui des veaux de 6% (statistiques DDAF).

Nous avons étudié la disponibilité alimentaire pour le gypaète barbu (une espèce voisine et consommant les os d'ongulés de taille moyenne de type ovins) en 2004, sur la seule vallée de Saint Etienne-de-Baïgorri, en menant une enquête auprès des exploitants agricoles. La vallée de Baïgorri et ses environs immédiats abritent 200 couples de vautours fauves, 47000 ovins, 1230 bovins, 3000 porcins et 1200 équins.

Nous avons dénombré plus de 46 dépôts hivernaux de carcasses au dessus des fermes (en été le bétail est en montagne), alimentés par les éleveurs et recyclés par les vautours. Certes, ces dépôts sont peut-être un peu moins abondants actuellement avec la systématisation de l'équarrissage, mais les éleveurs de ces vallées montagnardes n'attendent généralement pas plusieurs jours pour ce débarrasser d'une bête morte alors qu'ils ont un service rapide, gratuit et efficace à proximité.

Ce lien entre le pastoralisme traditionnel et les vautours -qui a toujours existé- est une excellente chose du point de vue de la protection des oiseaux (et du point de vue sanitaire): tout le cortège de nécrophages en profite. Cette pratique favorise le maintien de la biodiversité et limite la propagation des maladies.

Bref, si l'on compte 4% de mortalité pour les seuls ovins (statistique DDAF), nous obtenons 30 kg en moyenne x 28 000 ovins morts / an, nous obtenons 840 tonnes de nourriture potentielle pour les grands nécrophages dans les Pyrénées-Atlantiques.

Il serait intéressant de savoir quelle proportion de ces animaux est collectée par Ferso Bio dans le département, ce qui indiquerait la quantité de carcasses d'ovins recyclée par les vautours naturellement (sans pollution due au transport et à la crémation).

Il faudrait aussi compter ce qui est généré par l'élevage bovin, porcin et équin. Cependant, il ne fait aucun doute que «nos» vautours ne meurent pas de faim :

  • aucun oiseau dénutri n'a été récupéré par le centre de soins de la faune sauvage du Pays Basque (Hegalaldia)
  • le taux de reproduction des vautours fauves, étudié en 2006, est comparable à celui des années 80 (aucun changement d'après le Parc National des Pyrénées).
  • Les autres populations de rapaces nécrophages sont stables et ne souffrent pas d'insuffisance alimentaire.

Les nourrissages artificiels mis en place dans les années 80 (puis ailleurs ensuite, grâce à l’AIM du 7 août 1998, abrogé ….) afin de sauver le vautour fauve de l'extinction ont été stoppés en 1997 dans le département car l'espèce était dynamique et abondante (et concurrente du Gypaète barbu, sur les sites de reproduction, notamment, et bien plus menacé), dans l'objectif d'obtenir à moyen terme une stabilisation de ses effectifs. Ces nourrissages apportaient 30 à 50 tonnes de carcasses par an aux vautours, une action devenue symbolique plus qu'efficace pour nourrir nos nécrophages.

Dix ans après, nous notons une tendance à la stabilisation du vautour fauve, qui continue toutefois de légèrement augmenter (il sera stable, probablement, dans quelques années). En créant des nourrissages artificiels pour cette espèce, nous augmenterions son taux de croissance annuel.

La situation des vautours en Espagne

(source: Fundo de los Amigos del Buitre)
Les Pyrénées espagnoles abritent 90% des effectifs de vautour fauve pyrénéens (10% en France seulement) la plupart en Aragon et en Navarre, soit environ 6000 couples de vautours recensés en 1999 (recensement national, publié).

Cet effectif important est lié au développement de l'industrie agro alimentaire (élevage intensif porcin en particulier) dont tous les déchets ont été mis à la disposition des nécrophages pendant de nombreuses années en « service gratuit ».

En Aragon (Pyrénées centrales) :

  • Il existait environ 200 "muladares" (dépôts de carcasses et de déchets carnés impropres à la consommation humaine et animale domestique, en 2000.
  • En 2003 il n'existait plus que 50 "muladares". En effet, l'application de la directive UE découlant de la crise de l'ESB, entraîna la fermeture progressive des "muladares".
  • Fin 2005, l'Espagne comme la France obtient la possibilité de nourrir les rapaces nécrophages (placettes de nourrissages réglementées).
  • Mais dès janvier 2006, tous les animaux morts en Espagne sont collectés systématiquement (par décrêt royal), sans tenir compte des populations d'oiseaux sauvages, dont certaines sont très menacées.

Vautours aux muladares, point de nourrissageC'est alors le début de l'hécatombe : le centre de soins d'Alfranca à Zaragosse (Aragon) recueille 1300 vautours fauves entre 2003 et 2006 dont 600 pour la seule année 2006. A partir d'avril 2006, les interventions des vautours sur le bétail vivant (mises bas essentiellement) se multiplient ainsi que les collisions routières, les vautours "affamés" disputant les animaux écrasés aux petits nécrophages. Les vautours envahissent les décharges. Les articles de presse se multiplient ainsi que les plaintes des éleveurs.

Les effectifs des colonies de vautour fauve du nord de l'Espagne diminuent de 40% entre 2006 et 2007, leur taux de reproduction s'effondre. Les écologistes de la FAB (Fundo de los Amigos del Buitre) et les éleveurs s'unissent pour demander au Gouvernement d'Aragon la mise en place de nourrissages pour cette espèce et une dérogation à la réglementation sanitaire afin de permettre aux éleveurs de laisser en montagne les carcasses issues du cheptel domestique.

En juin 2007, la Société Ornithologique Espagnole (birdlife inrenational) sollicite une dérogation de la Directive UE réglementant l'équarissage auprès de l'UE, la Directive de la Santé étant sur ce point incompatible avec la Directive Oiseaux. Cette sollicitation concerne l'Espagne, le Portugal et les Pyrénées françaises (nous avons coopéré au dossier) qui sont les 3 régions européennes qui abritent les populations les plus abondantes d'oiseaux nécrophages (disparues ailleurs), qu'il est illusoire de prétendre nourrir par le biais de nourrissages artificiels.

La "crise" actuelle dans les Pyrénées-Atlantiques

Les vautours passent la frontière naturellement, ils sont capables de faire plus de 100 kilomètres par jour pour chercher de la nourriture. La situation des vautours dans les Pyrénées françaises découle sans aucun doute de la situation des vautours en Espagne, victimes du changement de la réglementation européenne sanitaire, poussés par la faim et attirés par le pastoralisme traditionnel encore bien vivant des Pyrénées françaises.

Les oiseaux n'attendent visiblement plus toujours que les animaux soient bien morts pour les consommer. Ils peuvent détecter des animaux malades ou fragilisés lors des mises bas, et attendre un certain temps à proximité avant de se décider, poussés par la faim ou la concurrence de leurs congénères. Un effort de surveillance lors des mises bas doit être préconisé, et ce d'autant plus que nombre d'animaux ont naturellement des difficultés pendant ces évènements (les bovins en particulier).

Si la situation réglementaire évolue (nous avons bon espoir qu'il en soit ainsi, la DG européenne de la Santé … animale [DG-SanCo] ayant reconnu que la directive découlant de la crise de la ESB n'était pas / plus justifiée), les vautours fauves devraient retrouver leur place de part et d'autre de nos frontières et rejouer leur rôle d'équarrisseur naturel. L'UE a reconnu par voie de presse qu'il y avait une crise écologique (dont vautours et éleveurs sont les victimes).

Cependant, je vous rappelle que les évènements récents ont été déformés et amplifiés par la presse et les politiques en pleine campagne électorale et sur fond de programme de réintroduction de l'ours brun (Ursus arctos) mal vécu. Nous comptons donc sur le diagnostic objectif de votre corporation pour trier les sinistres avérés des fausses interprétations.

En espérant avoir éclairer un peu la situation,
Bien cordialement,

Martine Razin
Coordination scientifique Gypaète barbu, Vautour fauve et Milan royal
LPO Mission Rapaces / Pyrénées

Pourquoi est-il nécessaire d'éclairer la situation ? Voyez comme la presse locale à sensation traite des nouveaux fauves à plumes...

PYRÉNÉES. PROTÉGÉS, ILS N'EN SONT PAS MOINS PRÉDATEURS. TOUT COMME L'OURS, LE RAPACE CHAROGNARD EST CAPABLE DE S'ATTAQUER AU CHEPTEL VIVANT S'IL EST POUSSÉ PAR LA FAIM. EXEMPLE DANS LE BÉARN. 

Quand les vautours se transforment en fauves

Les vautours tuent dans les Pyrénées, assombrissant un peu plus la réputation de ce charognard dont Lucky Luke nous a dressé un portrait peu flatteur. Ces jours-ci, plusieurs attaques d'animaux de ferme par des vautours ont été signalées au Pays basque. Une vache a même été tuée dans le canton de Bidache (64).

Personne n'aurait imaginé que les rapaces s'en prennent au bétail vivant, étant plutôt assimilés à une espèce nécrophage qui ne se repaît que de cadavres repérés dans la montagne. Une plainte a été déposée auprès de la gendarmerie de Saint-Palais. « Certains fermiers ont vu près de 400 vautours », raconte un responsable de la gendarmerie.

MAIS AUSSI DES CHEVAUX
Mais la vache n'est pas la seule à avoir péri sous le bec crochu et les serres de l'oiseau. Un poulain, une jument et une ânesse ont subi le même sort. Selon l'Institut patrimonial du Haut-Béarn (IPHPB), des dizaines de morts suspectes d'animaux de ferme sont signalées chaque année dans la région. L'an passé, une trentaine de cas ont été examinés par l'Observatoire des dommages au bétail, un organisme piloté par le sous-préfet d'Oloron-Sainte-Marie.

« Ces plaintes concernent tous les cas, qu'il s'agisse d'attaques directes ou de prélèvements d'animaux, souvent des veaux mort-nés ou le placenta de femelles qui ont mis bas », souligne Martine Razin, de la Ligue de protection des oiseaux, mission rapaces.

Mais, à l'égal de l'ours, autre prédateur protégé, le vautour fauve peut-il être dangereux pour l'homme ? « Il en existe des milliers dans le monde, des tonnes de pages de récits lui ont été consacrées. Jamais une quelconque agression n'a été relatée. De toute façon, l'oiseau n'est pas armé pour ça », précise Philippe Serres qui, travaillant sur le programme «Pyrénées vivantes», voit déjà se développer une phobie autour du vautour.

Pourquoi alors ces attaques brutales ? Pour manger, l'oiseau est capable de voler 250 km par jour, surtout s'il ne niche pas. Il s'agit souvent de vautours espagnols qui, en l'absence de neige, séjournent du côté français, le versant le plus ensoleillé. Côté Espagne, ils n'ont plus rien à manger car la plupart des provinces espagnoles ont accéléré la fermeture de leurs « muladares ». Dans ces points de nourrissage présents dans chaque village, les éleveurs abandonnaient aux vautours leurs animaux morts. De fait, les vautours ont changé de comportement. Poussés par la faim, ils se sont regroupés dans des endroits inhabituels, au sol, dans des arbres ou sur les maisons situées près d'anciens sites d'alimentation. Pour les riverains, cette présence n'a rien de franchement rassurant. Une autre version des « Oiseaux » ?

Jean-Marie Decorse
Source : La sensationelle "Dépêche du Midi"

Lire aussi la vision "pastorale" du vautour

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