Le sang d’une ourse

jeudi 30 août 2007 par AYA

Repose en paix, Franska, si tu le peux. La justice des hommes, que nous nous étions mis en position de te devoir, par ta mort révèle ce qu’elle est, et d’abord pour eux-mêmes : iniquité systématique, à la fois dissimulée et flagrante.

Les animaux sauvages ont-ils un prénom ? On t’a enlevée à ta forêt natale, on t’a fait subir un long voyage par route, des opérations chirurgicales. Pour pouvoir te ficher, te surveiller, te suivre à la trace technologique ainsi que n’importe quel citoyen du monde moderne. On t’a ouvert le ventre pour y implanter un radio-émetteur. On t’a arraché une dent pour déterminer ton âge. Comme au chien de la fable, on t’a imposé un collier. Pour te maintenir attachée non par une laisse, mais par un GPS relié à plusieurs satellites. Ainsi kidnappée, déplacée, manipulée, triturée, trafiquée, ainsi informée de l’homme et de sa familiarité brutale, on t’a fait reprendre la route. Enfin, on t’a relâchée sur un territoire que tu ne connaissais pas, où tu n’as pu te fondre, et qui s’est vite révélé hostile : un mois avant ta mort, tu avais déjà des dizaines de plombs de petit calibre dans le corps.

Ils t’avaient appelé Franska, donc. Façon de marquer ta "naturalisation" française ? Le terme paraît bien cruel, quand on pense qu’il s’agissait d’une "domestication" forcée. Que le fait même de te gratifier d’un prénom signifiait ta réduction à l’état d’objet des hommes. D’objet propre à satisfaire les intérêts et les fantasmes obscurs des hommes. Car leur fascination pour le monde naturel n’a d’égale que leur haine secrète envers lui. C’est toute l’histoire de l’humanité : un incessant combat contre la nature. Qui prend parfois les traits de l’amour. D’un amour faux, irresponsable, aveugle. Au nom de l’amour de ton espèce, on t’a fait subir tous ces outrages. C’est une manoeuvre en laquelle les hommes sont maîtres. Ils la pratiquent beaucoup entre eux. Une puissance étrangère envahit un pays et y installe durablement la guerre, ou la dictature, sous prétexte de lui apporter la démocratie et la paix. Dans l’espace privé comme dans l’espace public, on insulte, on souille, on détruit couramment ce que l’on désire et voudrait honorer. Toujours au nom du bien, les peuples sont les dupes continuelles de ceux qu’ils élisent. Le mensonge d’Etat s’étend à tous les secteurs du pouvoir.

Justement, revenons à toi, Franska. Tu as causé bien des problèmes, dans ces Hautes-Pyrénées où tu erras, déracinée de ta Slovénie originelle. Comme bien d’autres ours avant toi, "réintroduits" pour le bien que vous veulent les bureaucrates européens et leurs idéologues écologistes, tu t’es, sans surprise, attaquée aux troupeaux des hommes. De tes pattes puissantes, tu as ouvert les côtes des brebis comme des portails, dévoré leur cœur ou pire encore, tu l’as délaissé. Le carnage apparut maints matins, dans maintes prairies, à maints bergers, qui en restèrent aussi tremblants et traumatisés que leurs bêtes survivantes.

Une nouvelle fois, la colère des éleveurs a monté. Une nouvelle fois, ils ont protesté bruyamment, soutenus par les élus locaux. Comme depuis des années, l’affaire n’en finissait pas. On a même tenté d’effrayer le touriste en plaçant çà et là sur le territoire de telle commune où tu étais passée, des panneaux avertissant le randonneur que le maire dégageait sa responsabilité en cas de rencontre avec le fauve. Et puis voici qu’en une bien triste aurore de ce mois d’août, un militaire basé sur cette même commune "menacée" écrasait, nous dit-on, l’ourse maudite, sur la route de Lourdes. Aussitôt fait, aussitôt réglé : une tente était dressée autour de l’accident afin de le rendre invisible, et la quatre voies bloquée par les gendarmes cinq heures durant, tandis que les hélicoptères assuraient la surveillance par le haut. Un peu plus tard on montrerait à la télévision la traînée de sang sur le bitume, et le sinistre cadavre de l’ourse éventrée. On expliquerait le scénario : une première voiture aurait, sans s’arrêter, heurté et blessé l’animal, qui aurait poursuivi sa traversée avant d’être frappée une deuxième fois par le véhicule de l’armée.

L’absence de témoins, hors cette mystérieuse conductrice qui n’a songé à se manifester à la police qu’après avoir appris la mort de l’ourse, ne doit bien sûr pas nous faire douter un instant de la véracité des faits. On voit mal les autorités, embarrassées par ce dossier, imaginer de fermer la route à six heures du matin, pour y monter un faux accident avec une ourse repérée, capturée la veille, et déjà sacrifiée. Ou bien poussée sur la voie... Evidemment on peut tout imaginer, pourquoi et comment croire tout ce que l’ «on» nous raconte ? Mais voyons, et la science ? Le rapport d’autopsie confirme, donc... Et puis, à qui aurait profité la mort de Franska ? Euh... A tout le monde ? Puisqu’elle ne se tenait pas bien, puisqu’elle n’avait pas sept ans comme on le croyait mais dix-sept ans, puisqu’elle ne servait ni les intérêts de la région ni les partisans de la réintroduction... ? Un moindre mal eût sans doute été de la ramener chez elle, mais l’homme n’aime pas se désavouer. Si la société est bien basée sur un crime en commun, ses meilleurs complices sont les sourds. Sourds que nous sommes, à force de bruit et d’onanisme audiovisuels.

L’après-midi même, dans le village du militaire qui, après ça, partait vite en vacances, on fêtait, à grands renforts de sono, l’arrivée de la Vuelta, course de vélos espagnole. Au stand de l’Armée de terre, un jeune soldat en treillis distribuait des brochures aux enfants désoeuvrés. Sur celui de la presse locale, on amusait le public avec des quizz sur les derniers vainqueurs du Tour de France. Toute question de dopage oubliée, les gagnants empochaient, ravis, de laids colifichets frappés de publicités. Et du côté des éleveurs, on se promettait d’alimenter à vie en gigot d’agneau l’exécuteur malgré lui d’une pauvre ourse.

Franska, fausse ou vraie victime d’un accident de la route, ourse des sourds, ne nous tends-tu pas un miroir, dans ta triste fin ? Ayant détruit la variété des peuples, réduit le chatoiement de notre humanité, sommes-nous devenus si seuls, sous nos universels tristes tropiques, qu’il nous faut désormais humaniser les bêtes en leur donnant un nom, avant de les détruire, non comme le chasseur tue sa proie, mais dans un réseau de responsabilités administratives et collectives ? Ta mort n’est-elle pas le reflet de la mort que nous nous donnons et nous promettons à nous-mêmes ? Je te vois, je te lis, signe de notre liberté et de notre dignité bafouées. Logique meurtrière d’une pensée calculatrice acharnée contre la pensée sauvage. Ton sang obscènement exposé sur le bitume, il crie de rage, et il est en moi.
Le sang d’une ourse

AYA
article original publié sur naturavox, avec l'autorisation de l'auteur

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