Ours : Une protection mal acceptée (1983-1994)

La création de l'IPHB 1

par Farid Benhammou

Du Plan Ours aux « réserves Lalonde »

La protection de l’ours a du mal à se mettre en place notamment à cause d’une opposition au sein de l’Etat qui a structuré un certain accueil local. De 1982 au début des années 1990, une volonté forte de préservation tente de se mettre en place. Elle commence par l’élaboration du premier programme ours. Il fait suite à plusieurs événements. La destruction de l’ourse et de son petit en 1982 a eu un écho médiatique national ; la descente de gendarmes pour la destruction d’une espèce protégée a été une première (Que ce soit pour l’ours, le lynx ou le loup, les actions de police ou de justice (perquisitions, jugements, amendes…) sont toujours présentées comme traumatisantes voire scandaleuses dans la presse ou la littérature courante. Pourtant, bien qu’il s’agisse d’espèces protégées, ces actions relèvent davantage de l’exception que de la règle.)

De surcroît, François Mitterrand, récemment élu, est bruyamment interpellé lors d’une visite à Foix en septembre 1982, par une personne au sujet de la protection des ours, il répond : « Je suis d’accord avec vous. Il faut sauver les ours et protéger l’espèce. On doit pouvoir le faire sans léser les agriculteurs… » (in de Marliave, 2000 : 163). Enfin, suite à un colloque en 1983, le Groupe ours, collectif informel, est créé par des scientifiques et des associatifs. C’est dans ce contexte que Gilbert Simon, directeur adjoint de la nature et des paysages, élabore ce programme (Pour plus de détails, cf. Dendaletche 1993 : 59-7)  à partir des données disponibles avec les experts de terrain et des responsables d’associations environnementalistes.

La situation est alors critique. Le but est de maintenir une dynamique de opulation permettant la pérennité de l’espèce. La stratégie est de faire s’approprier le thème de la protection de l’ours par les acteurs locaux selon plusieurs axes : le pastoralisme, par l’accroissement des aides liées à l’ours, la chasse par un système d’échanges de réserve et de tirs supplémentaires d’isards, l’exploitation forestière par la mise en place de fonds pour payer des reports de coupe, enfin une mise en valeur du thème de l’ours visant à développer l’activité touristique en vallée. Les mesures de protection se fondent sur la cartographie existante des sites vitaux qui devraient influencer les décisions concernant les aménagements et les activités (zones rouges, oranges, vertes). Le mode de concertation est censé se faire avec trois groupes locaux (Oloron, Saint-Gaudens, Saint-Girons), en présence du préfet, des élus locaux, des responsables cynégétiques, forestiers et pastoraux, des administrations, des scientifiques et des associations de protection de l’environnement. Un groupe national dirigé par le ministère de l’Environnement chapote le tout à travers le Comité Ours. Ce plan est prévu pour cinq ans avec un financement pour la première année de 2 millions de francs (300 000 euros).

Ce programme s’annonce comme une révolution à laquelle s’opposent les services territoriaux du ministère de l’Agriculture. Ils incitent notamment les élus locaux à ne pas participer aux groupes de concertation locale. Ce plan échoue pour plusieurs raisons. Les moyens sont restés flous. Des rumeurs sur le contenu ont inquiété les élus sur leurs prérogatives. C’est l’époque où émane de l’Etat même une idée qui a prospéré par la suite : la protection des ours va à l’encontre du progrès et de la modernité. Les propos de Michel Crépeau, ministre du Tourisme, vont dans ce sens : « on ne va pas compromettre le développement régional pour trois oursons… » (in Raffin, 1992 : 85).

De plus, la résistance de certains acteurs et la réticence de corps de services ou d’organismes publics (DDAF, DDE, ONF…) suppriment toute efficacité au programme. Avec leur autonomie croissante, ils ont tiré profit de la décentralisation pour conseiller et subventionner des opérations d’aménagements lourds en partenariat avec des collectivités locales. De plus, les ingénieurs profitent d’un système de rémunérations accessoires et sont commissionnés directement en fonction du montant des travaux réalisés (Raffin, 1992 ; Chuet et Thorton, 1992). J.-P. Raffin (1992) et C. Dendaletche (1993) citent les cas des stations de ski de La-Pierre-Saint-Martin, d’Issarbe, investissements largement déficitaires ainsi que les pistes et routes de Belonce (1982), de l’Hospice de France (1987) et d’Arrioutort (1989). De la piste sylvo-pastorale à la route, les exemples sont légions. Face à ces éléments, l’action du secrétaire d’Etat à l’Environnement a été très difficile.

En 1988, des événements renforcent la polarisation du conflit. Le Groupe Ours organise au Muséum d’histoire naturelle de Paris l’exposition Ours en ours inaugurée par F. Mitterrand et visitée par 800.000 personnes (Des naturalistes du Muséum en ont profité pour faire visiter au Président de la République la Galerie de l’évolution en décrépitude à l’époque. C’est à cette occasion que F. Mitterrand prend la décision de sa restauration.) L’ours accroît alors sa dimension de cause nationale. Parallèlement, se produit un fait qui, en première analyse, pouvait sembler aller dans le sens d’une plus grande coordination entre les acteurs concernés par la gestion administrative du dossier. Ceux qui appelaient à ce que l’Etat « parle d’une seule voix » ont eu gain de cause en réussissant à faire signer aux ministères de l’Agriculture et de l’Environnement une note d’orientation jointe sur l’ours. Elle fixe des règles du jeu communes. À partir de ce texte, il n’y a plus de désaccord possible entre les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement sur le dossier de l’ours, plus de désaccord explicite du moins. Mais les liens entre les administrations locales et les élus locaux sont très forts.

Ce qui peut sembler une étape importante vers un accord entre les parties en présence se révèle en fait un facteur de rupture et ouvre une crise déterminante pour la suite. Pendant trois ans, on assiste en effet à une recomposition car les acteurs syndicaux, économiques ou politiques qui jusque-là s’étaient rangés derrière l’un ou l’autre des deux ministères en conflit, s’estimant « lâchés » par leurs tutelles, revoient leur ordre de bataille pour repartir dans la défense de leurs intérêts.

Ce processus culmine avec des affrontements très aigus en 1991, au moment où échoue une tentative pour régler par la négociation le problème de la réglementation de la chasse dans les zones à ours. La DPN débute des négociations en janvier 1990 pour obtenir la protection des sites vitaux essentiels à la survie des ours (zones d’hivernage, d’élevage des petits, d’engraissage pour l’hiver…). Elle se fonde sur le « minimum acceptable », 6.500 ha sur les 80.000 cartographiés. Alors que les tractations progressent visiblement et qu’un accord est en vue, les acteurs locaux renoncent brutalement à la négociation. Déconcerté et agacé, le ministre de l’Environnement Brice Lalonde prend, le 5 septembre 1990, des mesures réglementaires conservatoires puisqu’il édite un arrêté ministériel assurant la préservation des 6 500 ha en question : les « réserves Lalonde » (carte 6).

La nouvelle coalition entre élus locaux, intérêts agricoles et cynégétiques, qui a émergé de cette recomposition, réagit de façon virulente en suscitant un mouvement spectaculaire de protestation, accompagné notamment de violations délibérées de la loi (Cependant à l’époque, d’après les entretiens menés par Elodie Bonnemaison (2006), les agents de l’ONC n’hésitent pas à verbaliser et les réserves finissent par être respectées dans les faits.) (chasse dans des réserves naturelles) et de menaces de mort à l’encontre d’experts ou de représentants de l’Etat. À ce contexte très agité, s’ajoutent deux éléments : l’affaire du tunnel du Somport / axe routier E7 cristallisant les oppositions entre « aménageurs » et « écologistes », ainsi que l’épisode d’un « ours familier » peu farouche et causant beaucoup de dégâts à l’élevage. Ce dernier événement alimente alors la rumeur, encore vivace, d’un lâcher clandestin d’ours.

La coalition d’intérêts dits « locaux » crie à la dépossession territoriale. Elle participe à une campagne médiatique locale contre les associations environnementalistes et les « écolos » qui viennent de l’extérieur. Les études scientifiques sur l’ours sont alors largement discréditées par les acteurs réticents à sa conservation. Cette période coïncide aussi avec la politisation naissante du mouvement cynégétique qui n’hésite pas à diffuser de fausses rumeurs de mises en réserve de plus de 80 000 ha dans les Pyrénées. Devant la tournure inquiétante que prend la situation, les protagonistes du conflit marquent un temps d’arrêt, des deux côtés. La crise de 1991 aboutit alors à une forme de suspens. Le thème de l’opposition entre les locaux et le ministère de l’Environnement, associé aux écologistes parisiens, est au plus fort. Parallèlement depuis 1989, les élus béarnais ont installé à la présidence du Parc des Pyrénées, Jean Lassalle, un des principaux porte-parole de la défense de l’intégrité territoriale contre les politiques d’environnement (Parc des Pyrénées, Ours) mais partisan à l’époque du tunnel du Somport (Plusieurs élus valléens, menés par Jean Lassalle, ont activement soutenu et relayé localement ce projet émanant d’aménageurs nationaux et européens. Prenant peu à peu conscience que cet axe apporterait plus d’effets néfastes que bénéfiques (pollution de la vallée d’Aspe, problèmes de sécurité, augmentation du passage, aucune retombée en terme de développement local), ils changèrent tardivement d’avis, allant jusqu’à boycotter la cérémonie d’inauguration).

Réserves Lalonde
Carte 6 : Un minimum d’espace efficacement protégé, les réserves Lalonde


Sur la carte, les espaces corespondant aux sites vitaux (cerclés de rouge) ont été retenus pour définir les réserves minimum dites « Lalonde ». Le rose foncé indique les sites les plus utilisés. (Source : Bonnemaison, 2006)

Dans l’élan de l’exposition du Muséum et voyant la faiblesse des pouvoirs publics, une nouvelle association, Artus, très active, issue du Groupe ours, voit le jour en 1989. Elle bénéficie d’un mécène, la Maison de Valérie, une entreprise de vente par correspondance.

Cela lui permet de mener une politique médiatique de communication. Grâce à l’achat de pleines pages dans le quotidien Le Monde:

  • Guichard R., « Sinistre anniversaire : 6 octobre 1988-6 octobre1989 », (6 octobre 1989, Le Monde)
  • Guichard R., « Lettre ouverte à M. Michel Rocard : « Et le temps passe M. Le Premier ministre ! » », (13 juin 1990, Le Monde).
  • Guichard R., « Vous n’aviez pas le droit », (27 janvier 1991, Le Monde)

Elle dénonce et critique la nouvelle tournure de la gestion de l’ours. Artus veut porter le débat au niveau national pour débloquer l’enlisement local.

Reprise en main locale ou manipulation politico-administrative : vers le calme ?

La relation entre les deux parties se réorganise progressivement à partir d’une initiative administrativo-politique. À l’instigation de la Direction départementale de l’agriculture, des élus locaux créent un comité pour la prise en charge « locale » du problème.

C’est dans ce contexte qu’André Fabre, un édile haut-béarnais à la tête de ces élus, parvient à surmonter les divisions traditionnelles et politiques des vallées et met en place le « Comité intervalléen pour la sauvegarde de l’ours et de la faune pyrénéenne dans leur environnement ». Les élus prennent des positions outrées, notamment contre le Comité technique ours. Ils refusent d’y participer et n’y voient aucune légitimité, car selon eux les décisions s’y prendraient à Paris.

Fin 1990, ils font une déclaration dans laquelle ils affirment que depuis toujours ils contribuent à la sauvegarde de l’ours et de la faune pyrénéenne ; la protection de l’ours dépend des seuls Pyrénéens qui veulent la reconnaissance de la souveraineté du Comité intervalléen ; les mesures de conservation préconisées par le ministre de l’Environnement sont des vues de l’esprit de Parisiens et de « spécialistes dont on ne connaît pas les titres scientifiques réels » (Fabre, 1990). Ils définissent la mission du « comité intervalléen » dans les termes suivants : « Sa raison d’être est à la fois de réagir à l’action excessive des “ protecteurs de la nature” et de répondre aux besoins de gestion intégrée de la zone à ours ». Ils assument donc un double rôle, d’opposition par rapport aux acteurs environnementalistes et de synthèse de gestion intégrée. Ce double rôle et l’ambiguïté fondatrice que reflète cette formule sont jusqu’aujourd’hui un fil conducteur du traitement du dossier de l’ours dans le Haut-Béarn (Mermet, 2001).

Face à l’engagement des élus, les administrations de l’Environnement donnent l’impression d’être essoufflées et de ne plus pouvoir lutter, alors que parallèlement l’action associative ralentit. Les élus locaux sont victorieux mais il s’agit maintenant de repartir sur des bases plus positives. En 1991, le directeur de la DDAF des Pyrénées-Atlantiques prend une seconde initiative. Il faut un nouveau discours aux acteurs locaux relayant les intérêts sectoriels de l’Agriculture. Il contacte pour cela Henri Ollagnon, chargé de l’évaluation de politiques publiques au ministère de l’Agriculture. H. Ollagnon est en passe de devenir enseignant-chercheur à l’Institut national agronomique de Paris. Le DDAF l’introduit auprès des élus locaux et lui commande un audit patrimonial sur l’ours en Haut-Béarn (Jean Lassalle relate cette rencontre : « [Le DDAF, M. Gérondeau] est alors venu nous présenter H. Ollagnon qui, d’après lui, pouvait peut-être nous aider. […]. J’ai vu en lui quelqu’un qui pourrait nous comprendre. Il a dit quelque chose qui m’a beaucoup marqué : « c’est vous qui avez raison. Vous n’avez pas le vocabulaire pour l’exprimer et vous n’avez pas les moyens de le mettre en oeuvre. Tout ça appelle un peu de technique, un peu de science que l’on peut vous apporter » (in Lassalle, 1996 : 9).

Cet audit consiste à mener une série d’entretiens avec les différentes personnes concernées par le problème afin de faire une synthèse, clarifier les malentendus et trouver une solution de concertation. L’accueil des élus valléens est favorable et le chercheur parisien gagne leur confiance. H. Ollagnon leur explique que pour sortir de l’impasse, il faut que l’ours, « d’un symbole réglementaire de la protection administrée de la nature par quelques institutions isolées, lointaines et souvent sans moyens… » devienne au contraire « le symbole d’une approche plus conviviale, plus responsable de la gestion en commun par les acteurs » (in Mermet, 2006 [1998] : 41). Il conseille aux élus valléens de s’approprier le thème de l’ours et de s’arranger pour que le courant favorable à l’animal au niveau national et européen profite à la vie et aux activités des vallées. En conclusion, il appelle à la création d’un organisme de gestion basé sur les vallées et dirigé par les élus pour drainer des fonds.

Cette démarche rencontre une initiative politique parallèle. En 1993, le ministre de l’Environnement du nouveau gouvernement Balladur est Michel Barnier. Il entre en contact avec Jean Saint-Josse, élu local béarnais et grand chef des chasseurs, qu’il connaît personnellement. S’ensuivent des rencontres avec tous les acteurs sauf les protecteurs de l’ours. Les élus locaux sont particulièrement favorables à la nouvelle philosophie promue : « le contrat, plutôt que la contrainte ».

Pour débloquer la situation, plusieurs mesures sont prises en automne 1993. Au « Parlement de Navarre » (Conseil général des Pyrénées-Atlantiques), en présence du ministre de l’Environnement, de François Bayrou, à l’époque ministre de l’Education nationale mais surtout président du Conseil général, des élus valléens, des représentants des chasseurs et des éleveurs, est mis en place le Groupe de travail des vallées béarnaises. Il doit organiser de larges discussions et des négociations dans le but d’élaborer une charte, le contrat local.

Cinq ateliers sont mis en place : pastoralisme, forêt, chasse, ours et structure locale de gestion. Là encore, tous les acteurs sont représentés sauf les associations de protection de l’environnement. Seul le niveau politique du ministère de l’Environnement est présent, non le niveau technique.

Le 31 janvier 1994, le ministère de l’Environnement et les représentants des vallées béarnaises signent « la Charte de développement durable des vallées béarnaises et de protection de l’ours » pour 5 ans, 1994-1999. Dans cette continuité, l’arrêté de Brice Lalonde est abrogé. Ainsi, le rapport de force est refondu au moule de l’audit patrimonial. Mais reste à convaincre les APE et le CNPN (Conseil national de protection de la nature) afin qu’ils reconnaissent ce document signé sans eux. Dans un communiqué de presse et un article paru dans Le Monde, Artus condamne ces tractations (Guichard R. « Le beurre et l’argent du beurre » (Le Monde 7 janvier 1994).) Le CNPN valide la charte, défendue avec une grande énergie par le préfet des Pyrénées-Atlantiques.

Evolution-des-populations-ous-bearn 

Pendant cette décennie de protection « volontariste », les ours des Pyrénées centrales ont disparu et il ne reste plus que 5-6 ours en Béarn. Durant ce laps de temps, en moyenne un ours par an est mort, le plus souvent braconné, empoisonné ou parfois décédé naturellement. La destruction des dernières femelles, notamment suitées, a sérieusement handicapé la démographie. Il ne reste plus qu’une seule femelle, Cannelle La Charte des vallées béarnaises est donc un véritable défi social et écologique alors que parallèlement en Pyrénées centrales, un projet de réintroduction prend forme...

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Source : La la thèse pour obtenir le grade de Docteur de l’Ecole Nationale du Génie Rural, des Eaux et Forêt de Paris, spécialité "Sciences de l’environnement Mention Géographie" présentée et soutenue publiquement par Farid BENHAMMOU le 22 Novembre 2007 : Crier au loup pour avoir la peau de l’ours. Une géopolitique locale de l’environnement à travers la gestion et la conservation des grands prédateurs en France.

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