Les limites d'une cohabitation entre l'ours et le pastoralisme

La tautologie selon laquelle les troupeaux protégés sont mieux protégés, ne dispensent cependant pas d'ajouter trois constats :

  1. d'abord, les troupeaux ne peuvent être mieux protégés que par comparaison avec les troupeaux voisins non protégés qui eux, sont effectivement visités de manière préférentielle par un animal essentiellement opportuniste si bien que la prédation n'est que décalée ;
  2. ensuite les dispositifs préconisés ne sont pas reproductibles sur toutes les estives, la généralisation de ces protections n'étant pas géographiquement possible partout, en fonction de leurs diverses configurations, si bien que l'appréciation de leur efficacité et leur coût doivent conduire à des choix ; et enfin
  3. l'importance du nombre de jours de brouillard où toute protection est insuffisante face à ce qu'un éleveur appelait aimablement "le coquin" rend ces jours-là tout le dispositif aléatoire – bien des exemples nous ont été donnés de prédations de nuit, alors même qu'était présent un berger permanent ou itinérant.

Comme beaucoup nous l'ont rappelé, tant dans la comparaison avec le passé que dans l'inquiétude sur l'avenir, le facteur limitant est la main d'oeuvre, son coût et donc sa réduction qui est fatale à tous les systèmes de prévention, de protection et de soin.

Dans le système d'exploitation en usage pour les ovins-viande dans les Pyrénées centrales le modus operandi est : "on y monte régulièrement, une à deux fois par semaine, on les surveille plus qu'on ne les garde", et les brebis se choisissent des secteurs que les bergers connaissent, et vers lesquels aussi ils orientent – en ce sens "le gardiennage ne suffit pas, il faut habituer les troupeaux" et "il faut deux à trois saisons pour que les bêtes s'adaptent au terrain ou pour changer leurs habitudes".

Pour pouvoir les garder en continu, il faudrait des troupeaux réduits. En revanche, les experts soulignent que les brebis peuvent parfaitement revenir en bon état en fin de journée après avoir été conduites serrées, et qu'il ne saurait y avoir de garde serrée le soir s'il n'y a pas eu de réelle conduite du troupeau le jour.

Pour les défenseurs du statu quo :

  • parquer les bêtes la nuit va à l'encontre du rythme naturel des troupeaux qui, l'été, se reposent aux heures chaudes et mangent tard le soir et tôt le matin aux heures plus fraîches et qui adoptent des lieux de couche différents.
  • Avec les contraintes de mauvais temps, les bêtes sont davantage exposées aux intempéries et si l'on ne bouge pas régulièrement l'emplacement des barrières,
  • le regroupement dans les parcs peut provoquer des surpâturages néfastes pour le milieu, comme il peut aussi être source de problèmes sanitaires liés au confinement – contaminations, transmissions de diverses viroses…
  • De plus, en cas d'attaque, la clôture des bêtes effrayées peut provoquer leur étouffement les unes contre les autres [Une étude des effets secondaires des mesures de protection sur la productivité des troupeaux mériterait d'être conduite, ne fût-ce que pour éviter d'en rester à des impressions souvent partisanes].
  • Enfin, lorsque le nombre de têtes est trop important, ce regroupement chaque soir peut être quasiment impossible.

Il convient de reconnaître que la vulnérabilité des estives est très variable : leurs caractéristiques (tels leur morcellement, leur caractère accidenté, l'importance de leurs lisières avec la forêt) croisées avec des conditions d'élevage (petits ou grands troupeaux, conduite de jour des troupeaux et gardiennage ou non de nuit…) rend la faisabilité de la protection du bétail à un coût raisonnable très différente entre l'une ou l'autre. De plus la mise en place des mesures de prévention exige très souvent de revoir en profondeur la conduite des troupeaux, ce qui suppose volonté et durée.

Aussi arrive-t-il que l'on agrège les chiffres pour les faire parler, mais par exemple l'étude sur les causes de mortalité en estive et sur les pertes en hiver dans les vallées n'est pas encore conduite de manière incontestable. Il est donc réellement difficile de comparer le pourcentage de pertes dues à l'ours à celles qui sont habituellement constatables à l'échelle du massif [Les chiffres les plus divers circulent à ce propos, certains parlant de 2 à 3 % de manière habituelle (sans indiquer s'il ne s'agit que des pertes en estives ou incluant celles de l'hiver) et certains osent parler de 5%. En regard de ces pertes, les plus pessimistes parlent de leur doublement en intégrant aux dommages directs de l'ours les pertes collatérales, soit de 6 à 10%. Seule une étude sur l'état de référence hors zones à ours pourrait permettre d'établir un différentiel plus objectif à partir de l'intégration maximale de toutes les pertes identifiées ou suspectées].

Cette approche peut inciter utilement à réduire les autres causes, beaucoup plus importantes, de pertes, accidentelles [Il n'y a pas consensus sur les dégâts réels causés par les chiens errants, et la liberté effective de les supprimer ou pour le moins de retrouver leur propriétaire et de lui demander une compensation (selon l'article 1385 du code civil celui-ci est responsable et le plus souvent assuré), rend la question fort différente de la prédation de l'ours. Cependant, c'est l'un des effets bénéfiques de l'introduction de chiens patous, que nombre de ceux qui étaient réticents à leur égard reconnaissent aujourd'hui qu'ils sont très efficaces contre les chiens errants, notamment en zones intermédiaires.] et sanitaires, mais a peu de signification concernant l'ours, puisque les pertes qui lui sont imputables, en l'état de ses effectifs pyrénéens, ne sont évidemment sensibles qu'au niveau individuel. C'est à ce niveau-là qu'elles sont ressenties et les petits chiffres peuvent avoir de grands effets. C'est donc dans cette appréciation qualitative qu'il faut travailler avec des méthodes transposables.

Dire que la cohabitation avec l'ours dépend de l'évolution du pastoralisme sur le terrain peut laisser entendre :

  • soit qu'il aura à subir passivement la contrainte ours, avec pour conséquence une évolution régressive des systèmes transhumants actuels avec abandon d'estives, comme cela s'est produit pour la production laitière ovine dans certaines communes du Pays Basque espagnol confronté au loup, avec un changement de races et une sédentarisation en fond de vallées,
  • soit au contraire, qu'il aura à faire évoluer de façon positive les systèmes pastoraux actuels vers des systèmes économiques renforçant la présence des éleveurs et des bergers en estives, tout en permettant de faciliter la cohabitation avec une population d'ours régulée et discrète ; c'est ce que l'on peut observer quand on relance la production de fromages en estive.

Les deux plans, l'un de soutien à l'économie de montagne, l'autre de protection et de restauration de l'ours brun dans les Pyrénées françaises ont objectivement fait progresser la prévention dans les modes de gestion pastoraux, qu'il s'agisse de l'aide au gardiennage avec plus de bergers salariés et le concours de bergers itinérants, avec des parcs électrifiés, et avec davantage de chiens patous mieux formés et mieux placés, sans pour autant répondre à toutes les situations. Il importe que la mise en œuvre de ces plans soit reconnue comme distincte, mais gérée de manière coordonnée en interministériel. Le transfert sur les financements agricoles des mesures de prévention vis-à-vis des grands prédateurs ne doit être source d'aucune diminution de crédits, et la transparence sur les bilans financiers annuels des deux plans doit être assurée.

Source : "Évaluation à mi-parcours du plan de restauration et de conservation de l'ours brun dans les Pyrénées françaises 2006-2009" et "Évaluation  ab initio du plan de soutien à l'économie agro-sylvo-pastorale pyrénéenne 2006-2013".

Commentaires de la buvette

Le problème est ici : "Dans le système d'exploitation en usage pour les ovins-viande dans les Pyrénées centrales le modus operandi est : "on y monte régulièrement, une à deux fois par semaine, on les surveille plus qu'on ne les garde", et les brebis se choisissent des secteurs que les bergers connaissent, et vers lesquels aussi ils les orientent – en ce sens "le gardiennage ne suffit pas, il faut habituer les troupeaux" et "il faut deux à trois saisons pour que les bêtes s'adaptent au terrain ou pour changer leurs habitudes".

Comment sortir de l'impasse? Étudier la vulnérabilité des estives, étudier les meilleures zones à ours, encourager de meilleures conduites de troupeau... Sur ce sujet, il y a moyen de s'empoigner pendant des journées entières.

"La vulnérabilité des estives rend la faisabilité de la protection du bétail à un coût raisonnable très différente entre l'une ou l'autre (...) et exige très souvent de revoir en profondeur la conduite des troupeaux, ce qui suppose volonté et durée". Vaste travail !

Que la protection serve aussi à protéger les troupeaux des autres causes de pertes accidentelles et sanitaires, personne n'en doute je crois. Acceptons que pour ceux qui ont des pertes dues à l'ours, il n'y aie pas de petites pertes.

A partir de l'objectif de base qui consiste à vouloir maintenir une population d'ours viable, il ne peut y avoir qu'une seule solution : "il faudra faire évoluer de façon positive les systèmes pastoraux actuels vers des systèmes économiques renforçant la présence des éleveurs et des bergers en estives, tout en permettant de faciliter la cohabitation avec une population d'ours régulée et discrète..."

Ok, encore faut-il s'entendre sur ce que veut dire "population d'ours régulée et discrète". On y reviendra.

 

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