La rencontre des éleveurs et bergers

Nous tenons à rendre compte avec soin de nos rencontres avec les éleveurs et bergers du massif, d'une part parce que c'est l'exercice de leur métier et leur vie quotidienne qui sont le plus directement affectés par le renforcement de la population d'ours, et d'autre part parce que notre mission leur a consacré une attention toute particulière afin de disposer d'une bonne appréciation de la situation telle qu'elle est vécue. Nous avons notamment rencontré et écouté nombre de ceux qui ont été ces deux dernières années victimes de prédations.

Aux conditions de vie par nature difficiles, aux vicissitudes économiques de la filière ovins viande, l'ours ajoute une contrainte additionnelle qu'à l'unisson la presque totalité des éleveurs et bergers de cette filière considèrent comme insoutenable – "l'élevage ovin représente déjà beaucoup de contraintes de travail, de surveillance et de gardiennage pour les éleveurs, il n'est pas en bonne forme, et l'ours l'achève".

Aussi est-il particulièrement indispensable de revenir très en-deçà de la pente trop souvent descendue du mépris, et de leur donner toute la considération à laquelle ils ont droit si l'on souhaite en toute honnêteté pouvoir accéder à l'objectivité du diagnostic et à la recherche d'éventuels progrès et solutions.

Une partie de la colère qu'ils expriment est certes justifiée par ce mépris (cf. Bérot, 2006), mais elle a aussi des motifs qui tiennent à la dignité et à l'efficacité de leur profession : qu'il s'agisse de l'ouverture des milieux, de la création et de l'entretien des paysages de montagne, de la biodiversité floristique et subséquemment de la petite faune, le "travail" des troupeaux de brebis et donc leurs activités de pâtres, d'éleveurs et d'agriculteurs sont primordiaux et méritent la reconnaissance de notre société.

Tous les travaux de recherche sur l'évaluation de la végétation des pâturages sont à soutenir. Beaucoup des secteurs concernés sont d'ailleurs des sites du réseau Natura 2000, et dans les cahiers des charges des documents d'objectifs les actions visant au maintien des habitats dans un bon état de conservation encouragent les pratiques pastorales.

Cet aspect du réseau de sites Natura 2000 est tout aussi important que son autre versant préconisant la prise en compte de l'ours dans la gestion des habitats, essentiellement forestiers. Il serait gravissime pour l'écologie montagnarde, pour la beauté des lieux et pour la qualité des produits que cessent la transhumance et l'entretien des 550 000 ha d'estives pyrénéennes – "la disparition du pacage entre 1800 et 2300 à 2400 mètres, strate occupée par les ovins, qui sont les meilleurs jardiniers de la nature, représenterait une perte à la fois pour l'entretien des Pyrénées et pour le bilan biodiversité".

De plus, certains élèvent aussi des races domestiques menacées d'extinction, et n'est-il pas souhaitable de valoriser un élevage n'utilisant pas de pesticides, limitant les intrants, et peu consommateur d'énergie et de carburant ?

Or, leur témoignage est d'une particulière acuité : le passage d'ours dans ces estives crée une "menace planante", telle une hantise des vautours, un quotidien de stress à gérer de fin avril à fin septembre tant pour les hommes sur le qui-vive que pour les bêtes, et menace d'épuisement et de déprime ceux dont la fonction est de garder et de soigner – "des attaques répétées sont sources de stress et suppriment tout profit" ; "on ne travaille pas sérieusement l'hiver pour se faire dépecer ses brebis l'été" ; "les brebis sont parquées l'hiver, mais elles ne doivent pas l'être l'été, sinon elles ne reviennent pas en bonne forme, alors que c'est la fonction des estives de les engraisser avant l'hiver!". Il faudrait éviter que l'inquiétude tourne à l'exaspération, selon le crescendo dramatique "désarroi – à bout – à bout portant".

  • Les estives vécues comme dangereuses qui provoquent des redescentes un ou deux mois avant les dates habituelles [Ce faisant, les gestionnaires d'estives risquent, de plus, de ne pas remplir leurs obligations au regard des engagements agri-environnementaux qu'ils ont souscrits – plage de chargement à respecter pour bénéficier de la prime herbagère agri-environnementale (PHAE)], ou bien
  • le fait de ne monter en estive que des bêtes taries,
  • les premiers changements de races laitières pour arrêter la transhumance et rester dans les vallées,
  • les premières reconversions des ovins vers les bovins,
  • les premiers abandons du métier, autant de signes manifestes.

Doit-on sérieusement aller dans ce sens : ne plus monter en estive, diminuer la taille des troupeaux ? Quels sont les prix à payer pour échapper à ces tendances de retrait ?

Ecoutons d'abord, et essayons de comprendre avant d'oser parler pour eux et de leur expliquer leur métier, ce qui leur rend légitimement insupportable beaucoup de déclarations critiquant leurs pratiques et procédant par injonctions de faire de telle ou telle manière. Si on leur rappelle à juste titre que leurs ancêtres ont su vivre avec des ours puisqu'il en reste quelques uns, on ne saurait simultanément oublier que la chasse à l'ours permise jusqu'au milieu du 20ème siècle a été longtemps possible et encouragée – "s'ils ont disparu, c'est bien que l'on ne pouvait plus vivre avec..." – et la taille des troupeaux comme la quantité de la main d'oeuvre de l'époque seraient maintenant inenvisageables économiquement et socialement, de même que les conditions de travail d'alors seraient aujourd'hui impossibles et même illégales.

Plus que la peur d'être directement exposé au prédateur, ce qui prime c'est la peur nocturne de se lever pour devoir constater des dégâts sur son troupeau, or la valeur d'un troupeau n'est pas d'être constitué d'objets interchangeables, mais de bêtes que l'article 9 de la loi protection de la nature de 1976 a reconnues comme des êtres sensibles. A l'attachement à des animaux qu'on a fait naître et qu'on a élevés, s'ajoute le prix intrinsèque de tel ou tel bélier, de telles ou telles brebis qui ont fait l'objet de longues sélections… "si on fait de la sélection, on ne peut pas être favorable à l'ours".

On peut critiquer à l'envi ces importants troupeaux de bêtes qui pâturent sans surveillance dans les Pyrénées centrales, mais avec la montée du coût des aliments et du foin, tandis que les cours de la viande baissent sans cesse depuis 30 ans, peut-on réellement financer, en même temps que le travail des foins dans la vallée, un gardiennage en estive qui supposerait un berger, un patou et un parc de nuit pour des unités de 400 têtes ? Il est possible que le coût d'une prévention généralisée soit astronomique et qu'il faille donc à la fois concentrer les dispositifs financés sur certaines zones choisies et indemniser très correctement les dégâts directs et indirects des prédations.

Source : "Évaluation à mi-parcours du plan de restauration et de conservation de l'ours brun dans les Pyrénées françaises 2006-2009" et "Évaluation  ab initio du plan de soutien à l'économie agro-sylvo-pastorale pyrénéenne 2006-2013".

Commentaires de la Buvette

Les éleveurs ont été bien entendus. La contrainte additionnelle est reconnue. D'autre part les éleveurs reconnaissent implicitement que l'ours est la goutte qui fait déborder le vase. Il est donc possible de chercher à réduire les autres sources qui le remplissent. La reconnaissance de l'intérêt du pastoralisme et la fin du "mépris" permettra d'assainir le climat délétère.

J'espère aussi que les éleveurs et les politiciens qui les soutiennent adopteront une attitude non "méprisable". J'avoue que j'ai des doutes, mais je leur laisse une chance. Leur capacité à reconnaître le besoin de faire des compromis est sans doute la clé qui peut faire changer les choses. En améliorant leur "image de marque" dans la population, ils gagneront en sympathie et en soutien.

Comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, je suis d'accord pour protéger "les races domestiques menacées" chères à Bruno-Besche-Commenge, mais que les éleveurs commencent par organiser cette défense du patrimoine pastoral en gérant l'augmentation nécessaire de la population de ces espèces domestiques.

Rien n'empêche une meilleure gestion de l'habitat forestier de l'ours ET la défense des races en question. Par contre l'affirmation "s'ils ont disparu, c'est bien que l'on ne pouvait plus vivre avec..."est pour moi ridicule et est la porte ouverte à toutes les dérives. "Si on pollue, c'est qu'il est impossible de faire autrement" etc.

Le "Il est possible que le coût d'une prévention généralisée soit astronomique et qu'il faille donc à la fois concentrer les dispositifs financés sur certaines zones choisies et indemniser très correctement les dégâts directs et indirects des prédations." préfigure le découpage en zones des Pyrénées. Cette fin relative de la liberté de l'ours sera sans doute une des pierres dans la chaussure des associations de protection de l'environnement. Peut-être que cette concession permettra de sauver le pastoralisme et  l'ours et d'installer une cohabitation durable. Je l'espère, mais l'ensemble des concessions de part et d'autres devront être finement mesurées et équilibrées pour être acceptables.

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