Conclusion

Artiste complet, dessinateur, sculpteur et graveur sur bois, naturaliste, précurseur de la protection de la nature dès la fin des années 1920, philosophe fondamental des rapports de l’homme et de la nature, le genevois Robert Hainard livrait une vision hors-piste de la civilisation agropastorale :

«On s’inquiète, avec raison, de la perturbation du climat par les activités humaines. Mais on prend des références immédiates. Il semblerait qu’avant l’ère industrielle, il y a deux siècles, tout était innocence et harmonie. Pourtant, la civilisation agro-pastorale a détruit plus qu’elle n’a laissé à détruire. Différence capitale, ces transformations se sont produites avec une lenteur qui a permis des compensations plus ou moins bonnes.

La déforestation de l’Amazonie, l’incendie des forêts, cela s’est produit à bien plus grande échelle en Europe, en Asie. Mais de façon beaucoup moins brusque, et avec bonne conscience, un zèle messianique. Quelle transformation que celle du climat méditerranéen ! L’inquiétude que nous cause la brutalité actuelle a un effet rétroactif. Elle devrait remettre en question la civilisation agro-pastorale. Nous en sommes loin. Pour nous, un écologiste doit tout naturellement élever des chèvres ou des moutons, jardiner. C’est cela, pour nous, le retour à la nature. Pourtant, l’industrie est sans doute plus naturelle à l’homme que l’agriculture, elle est bien antérieure. L’abandon du préjugé néolithique nous permettrait d’envisager des solutions plus simples et plus hardies. [Le Monde plein, Editions Melchior, 1991. Epuisé mais téléchargeable sur le site de la Fondation Hainard : www.hainard.ch]»

Une personnalité aussi différente que Vera a exprimé une vision que nous approuvons également :

« Permettre à la nature sauvage de se développer de nouveau est très important pour la culture de la conservation, autant que pour sauvegarder la biodiversité. De plus, la nature sauvage nous montre le cadre dans lequel notre paysage culturel s’est développé. C’est seulement par la connaissance de la nature sauvage que nous  pouvons comprendre notre paysage culturel. [Traduction par nos soins. «Allowing the wilderness to develop once again is very important for cultural conservation, as well for safeguarding biodiversity. After all, the wilderness shows us the framework within which our cultural landscape developed. It is only by knowing the wilderness that we can understand our cultural landscape. » Ce sont les dernières lignes de son ouvrage Grazing ecology and forest history.]»

La défense du pastoralisme qui serait nécessaire à la conservation de la biodiversité exprime dans la majorité des cas une vision idéologique. Celle d’une nature rassurante, maîtrisée par l’homme. Activité très moderne, le pastoralisme entretient une certaine diversité des formes de vie, c’est tout. De nombreux naturalistes soulignent avec raison que l’artificialisation des milieux, conséquence des activités humaines, la diffusion des biocides dans l’air et dans l’eau sont des phénomènes autrement plus préoccupants que l’abandon des pâturages. Par ailleurs, il est temps d’aborder sans tabous les impacts historiques et présents du pastoralisme sur nos milieux naturels.

Le retour de l’ours, du loup, du lynx ou d’autres prédateurs n’a jamais entraîné une chute de la biodiversité. Nous rejetons cette biodiversité à la carte que certains éleveurs voudraient imposer dans nos montagnes, en particulier dans les Pyrénées où isards et vautours seraient acceptés quand on rejetterait les prédateurs par essence "nuisible". Nous estimons en outre que la reconstitution de populations d’ongulés sauvages, aux densités normales, est une priorité, comme celle de la restauration d’une guilde complète des prédateurs, les deux étant des conditions d’une meilleure harmonie des écosystèmes. Toutes les études sérieuses le démontrent.

Soutenir le pastoralisme pour maintenir des paysages ouverts est un choix culturel qui ne doit pas rechercher une caution scientifique qui fait très souvent défaut. « On peut d’ailleurs se demander si le maintien des paysages dits traditionnels au nom de la protection de la biodiversité ne reflète pas aussi la volonté inconsciente des décideurs actuels de conserver les paysages de la France des années 1950, celle justement qui a accompagné leur enfance. [Alex Clamens, « De la protection du loup à la gestion des paysages. 2ème partie : Quel environnement souhaitons-nous protéger ? » Le Courrier de la Nature, n°234, juillet-août 2007.]» Poser la question du maintien de l’élevage ovin en montagne, du moins d’un élevage aussi important avec toutes ses conséquences écologiques, n’est pas une hérésie. En pratique, comme l’énonce Hervé Brustel, entomologiste à l’École de Purpan (Toulouse), le choix est :

  • pour les espaces pastoraux gagnés sur la forêt, sous la limite normale forestière, de laisser la forêt reprendre ou de maintenir le pastoralisme. Mais pour quelles forêts? De vieilles forêts à terme, et donc très riches, ou de jeunes forêts exploitées ?
  • pour les milieux au-dessus de la limite potentielle de la forêt, de maintenir ou non le pâturage.

En outre, nous jugeons que nos territoires dits protégés, notamment ceux des parcs nationaux, ne devraient pas êtres soumis à un pastoralisme aussi fort. Sinon, qu’entend-on par espace protégé ? Les espaces laissés en libre évolution sont rarissimes dans notre pays à la différence des pays voisins. La Suisse peut s’enorgueillir d’un Parc national à l’avant-garde de la protection de la nature, d’autant qu’il a été créé au tout début du XXe siècle. L’Allemagne possède le Bayerischer Wald qui se prolonge en République tchèque par le Parc national de la forêt de Bohème ou Šumava (Choumava). Soixante-dix pour cent des 24 250 hectares sont laissés en libre évolution [Jean-Claude Génot, « Un parc national pas comme les autres : le Bayerischer Wald en Allemagne », Naturalité n°1, février 2007.] La Slovénie compte plus de 1 000 hectares de forêts primaires, une surface importante pour un si petit pays. Il est temps que les protecteurs de la nature agissent en France pour un équilibre entre une nature jardinée, gérée, défendable quand elle est assumée, et une nature sauvage riche d’une faune complète, dont l’ours est l’incarnation suprême.

Stephan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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