La position de l’État en matière de biodiversité

En France, l’État, comme il a été dit plus haut, a cherché jusqu’à présent à maintenir quantités d’usages dits traditionnels en liant leur avenir à celui de la biodiversité. Ce qui dans certaines situations est un véritable casse-tête. Ainsi, comme le souligne François Ramade, la défense de la pêche française par les gouvernements successifs se heurte aux limites implacables des populations de poissons (appelés "stocks" avant la rupture…).

La doctrine exprimée au "Grenelle de l’environnement"

Voici ce qu’on peut lire dans le rapport du groupe "Préserver la biodiversité et les ressources naturelles" : «L’importance, notamment économique et culturelle, de la  biodiversité apparaît de plus en plus clairement à tous, au même titre que celle de préserver une stabilité climatique minimale. La diversité biologique et les ressources naturelles vivantes, produites par les écosystèmes, contribuent directement à plus de 40% de l’économie mondiale. [Introduction, page 9.]»

C’est une vision très utilitariste de la biodiversité au service assez exclusif des besoins humains qui s’exprime ici. Elle rejoint une doctrine de la conservation exprimée par une frange d’écologues qui soutiennent que les «anciennes méthodes définissant les priorités devraient être abandonnées, au profit d’une approche mettant l’accent sur la sauvegarde d’écosystèmes précieux pour l’homme.» C’est la stratégie dite des «services écologiques» qui aboutit à cette conclusion foncièrement égoïste : «Il faut d’abord protéger les écosystèmes là où la biodiversité offre des services aux personnes qui en ont besoin.» L’impérialisme de l’espèce humaine est ainsi remis au goût du jour sous des auspices humanitaires. Rien d’étonnant à ce que le monde des affaires manifeste son enthousiasme pour cette approche, comme le confie les auteurs [Peter Kareiva, directeur scientifique de l’organisation Nature Conservancy et Michelle Marvier, professeur à l’Université de Santa Clara (Californie), directrice de l’Institut des études environnementales, « Repenser l’écologie », Pour la Science, février 2008.] !

Un préambule intitulé «une vision partagée pour la biodiversité», donné en annexe du même rapport, reflète bien des contradictions.

«La conservation de la biodiversité ne peut ainsi plus se réduire à la protection des espèces sauvages dans des réserves naturelles. Elle doit sauvegarder les grands écosystèmes de la planète appréhendés comme la base et le support de notre développement. "Il ne s’agit donc plus de geler une nature sauvage, maintenue dans son état primitif, à l’abri des interventions humaines. Au contraire, il faut préserver la capacité évolutive des processus écologiques. Cela implique d’harmoniser la préservation des réserves naturelles avec les zones exploitées par l’homme, dans une gestion variée du territoire. Dans une telle conception, l’homme n’est pas extérieur à la nature, il en fait partie, il est membre actif d’une nature à laquelle il peut faire du bien, s’il se conduit de manière avisée, s’il en fait bon usage. C’est l’idée même de développement durable : il ne s’agit pas d’étendre la logique de production à l’environnement, mais au contraire de comprendre que nos activités économiques sont incluses dans notre environnement naturel. [Cette phrase est empruntée à Catherine Larrère et Raphaël Larrère, Du bon usage de la nature, Pour une philosophie de l’environnement, Aubier, 1997.] " Ceci est d’autant plus vrai en France où tous les paysages, réputés naturels ou non, sont le fruit d’une coévolution du travail de la nature et de l’homme.

L’homme a divorcé depuis longtemps de la nature : il doit maintenant se réconcilier avec elle, dans le cadre d’un progrès et d’un développement rénovés. Il faut sauver l’homme et la nature ensemble. Il nous faut signer un nouveau pacte avec la diversité du vivant. (…) Il est urgent d’agir : nous sommes sans doute la dernière génération à pouvoir maintenir encore la majeure partie de la diversité biologique, mais, compte tenu du rythme d’érosion, nous n’avons que peu d’années pour inverser la tendance. »

La première contradiction est de reconnaître le divorce de l’homme et de la nature, et de poser les grands écosystèmes comme base et support de notre développement. Nous estimons de notre côté que le divorce évoqué trouve sa raison dans cette volonté de l’homme de faire de la nature le support exclusif de sa civilisation. Les écosystèmes sont aus si la base et le support du développement de TOUTES les autres formes de vie.

La seconde est contenue dans la phrase de C. Larrère, agrégée de philosophie, et R. Larrère, ingénieur agronome, tous deux travaillant sur des thèmes environnementaux. Elle présente la nature sauvage préservée des interventions humaines comme non dynamique, alors que c’est justement parce que les hommes laissent quelques territoires sans y toucher que les processus écologiques se développent librement.

Bref, il n’est pas aisé d’y voir clair, comme si ce préambule avait été une confection de pièces des uns et des autres en fonction de leurs sensibilités. Encore l’auberge espagnole en quelque sorte. Si nous relevons qu’on défend avec raison la biodiversité banale, que ne protègent ni les parcs nationaux, ni les réserves naturelles, une évidence clamée depuis des lustres par les associations dans l’indifférence générale, nous nous inquiétons que l’État parie sur le milieu agricole qui devrait mener une «révolution doublement verte» vers une agriculture productive et écologique. On a connu la «révolution culturelle» chinoise, la «marche verte» marocaine, autant de concepts qui collent aux idéologies du temps toujours néfastes à la nature.

Quant à la forêt, milieu privilégié de l’ours, il est question de protéger sa biodiversité et de dynamiser la filière bois. «Dans le cadre de la lutte contre l’effet de serre et la recherche d’alternatives aux énergies fossiles, la forêt et le bois offrent de grandes opportunités par leur capacité à stocker le CO2. Le bois issu de nos forêts est un matériau moderne, renouvelable et recyclable, qui répond parfaitement aux nouveaux enjeux de notre société en matière de développement durable

Ce préambule strictement utilitariste étant posé, le rapport préconise une «gestion forestière durable et multifonctionnelle, qui permette à la fois de préserver la fonctionnalité des écosystèmes forestiers et maintenir la ressource tout en l’exploitant». C’est ainsi qu’on peut lire cette phrase stupéfiante : «L’ensemble du groupe s’accorde aisément pour encourager une production accrue du bois dès lors qu’elle permet mieux de préserver la biodiversité et qu’elle favorise les services environnementaux.» Voilà au fond la poursuite de la doctrine actuelle, reverdie au goût du jour, qui rend la France si pauvre en forêts dignes de ce nom et qui explique pourquoi en 2008 on peut encore écrire que la forêt primitive est impénétrable.

La biodiversité associée au pastoralisme dans le « Plan de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées françaises 2006-2009 »

À l’occasion de la descente du troupeau de brebis du lycée de Soeix (Oloron-Sainte-Marie), le préfet des Pyrénées-Atlantiques déclarait à l’automne 2007 : «Nous avons un discours mondial sur la biodiversité. Nous devons l’avoir à notre échelle. Ici, ce sont les acteurs du territoire qui ont fabriqué cette biodiversité. On veut éviter qu’elle ne s’érode. C’est ce que veut dire Natura 2000. [La République des Pyrénées, 18 septembre 2007.] »

Cette défense idéologique du pastoralisme, que le réseau Natura 2000, détourné de sa vocation initiale, élève au rang de fabricant de biodiversité imprègne le "Plan Ours". À la page 24, mais surtout aux pages 78 et 79, le Plan aborde la question de la biodiversité et du pastoralisme. Ecrire que : «Sous nos latitudes, le nombre d’espèces est généralement plus important en milieu "ouvert". (...) L'abandon du pastoralisme entraînerait une fermeture des milieux et donc à terme une diminution de la biodiversité» est très simplement FAUX.

En effet, sous nos latitudes, le milieu le plus riche est la forêt, comme toutes les études écologiques le prouvent (cf. Livre blanc sur la protection des forêts naturelles de France, coordonné par Daniel Vallauri, W.W.F., 2003). Bien sûr, il est question ici de grandes forêts naturelles et non de "champs d’arbres", qui très exploités ne permettent qu’à une très faible biodiversité de s’exprimer. Plus une forêt est vaste, moins elle est exploitée depuis une longue durée, plus elle est riche. Une des plus grandes forêts d’Europe, Bialowieza en Pologne, abrite près de 12 500 espèces toutes confondues ; celle de Fontainebleau accueille plus de 11 600 espèces. Le professeur agrégé de biologie et naturaliste Gilles Rayé précise de son côté : « On peut dire qu’objectivement 1 000 hectares de vieille forêt contiennent plus d’espèces que la même surface de prairies sèches. [« Pastoralisme et biodiversité : la grande confusion », La Voie du loup, n°22, 2005. Un article passionnant] »

Le "Plan Ours" s’appuie également sur une thèse (qu’il ne se donne pas la peine de présenter comme une thèse, mais comme une vérité) qui est aujourd’hui fortement contestée par les scientifiques : «Avant la colonisation de la montagne pyrénéenne par l’homme, les cerfs, chevreuils, bisons et sangliers étaient alors abondants et contribuaient à maintenir des milieux ouverts. [Dernier paragraphe de la colonne gauche de la page 78 du "Plan Ours".] » Cette thèse est celle de l’ingénieur forestier néerlandais Vera qui a postulé que la nature avant l’homme agriculteur était une forêt semi-ouverte, voire semblable à une savane boisée, parcourue par de nombreux troupeaux d’ongulés sauvages. Cette thèse est appelée par son auteur « alternative hypothesis » [F.W.M. Vera, Grazing ecology and forest history, Cabi Publishing, Royaume Uni, 2000. Vera est un fonctionnaire influent du ministère néerlandais de l’agriculture, de la gestion de la nature et des pêcheries.]

Dans leur texte «La forêt en France depuis la dernière glaciation», Christopher Carcaillet [Ch. Carcaillet est docteur en sciences, directeur d’études à l’École pratique des hautes études et directeur du laboratoire de recherche CNRS dénommé « Centre de bio-archéologie et d’écologie » à Montpellier. Il s’intéresse particulièrement au rôle écologique des paléo-incendies sur les écosystèmes.] et Brigitte Talon [B. Talon est maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille III. Ses recherches portent sur la composition des groupements forestiers incendiés au cours de l’Holocène.], paru dans le Livre blanc précité, écrivent qu’une «telle conception de la nature avant l’homme, qui attribue un rôle aussi important aux grands herbivores dans la structure des paysages, n’est pas soutenue par suffisamment de données paléoécologiques (Swenning, 2002). Les données disponibles pour le début de notre interglaciaire montrent que les écosystèmes étaient très largement dominés par les arbres, tandis que les indices en faveur de l’existence de formations herbacées abondantes ou dominantes sont extrêmement rares. (…)

En résumé, les paysages naturels de l’Holocène étaient certainement à dominante forestière, tout en accueillant de grands herbivores plus diversifiés qu’actuellement, mais moins abondants que dans les milieux ouverts et semiouverts des périodes glaciaires et tardiglaciaires, en raison de ressources alimentaires modifiées (moins d’herbacées, plus de ligneux) et plus limités. La conservation de la nature peut donc s’appuyer sur les acquis de la paléoécologie, mais ne doit pas se nourrir d’images d’Épinal, en créant des zoos de plein air, dans lesquels s’ébattraient cerfs, et bisons au sein de paysages- mosaïques artificiels composés de prairies, de fourrés et de boisements. »

Lors d’une conversation téléphonique, Christopher Carcaillet est revenu pour nous sur ses recherches. D’après lui, les scientifiques qui soutiennent cette thèse n’ont pas étudié objectivement la question. S’il reconnaît que la faune herbivore était plus riche qu’aujourd’hui (surtout composée d’aurochs), les grands troupeaux décrits par Vera et d’autres n’existaient pas. Au regard des données paléoécologiques, il estime que les charges des ongulés sauvages étaient faibles et ne suffisaient pas à créer de vastes clairières au sein de la forêt, une forêt en réalité très compacte. Christopher Carcaillet ajoute que sa position est aujourd’hui partagée par une grande majorité des scientifiques européens.

Dans un remarquable ouvrage sur l’aurochs, Cis van Vuure [Retracing the aurochs, Pensoft, Sofia, Moscou, 2005. Gilbert Cochet, président de "Forêts sauvages", a chroniqué cet ouvrage dans Naturalité n°1.] lui aussi néerlandais, conteste avec de nombreuses références cette thèse d’une forêt ouverte grâce à l’action des grands herbivores sauvages. Il estime même que l’animal qui avait la plus grande capacité d’ouvrir les milieux était le… castor (NDLB: lire le castor en Belgique) ! N’en doutons pas, les recherches stimulantes de Cis van Vuure feront évoluer nos perceptions et connaissances sur les fonctionnements de nos écosystèmes.

La démonstration du "Plan Ours" sur l’impact positif du pastoralisme sur la biodiversité mériterait de s’appuyer sur des bases scientifiques plus solides. On ne niera pas que certaines formes de pastoralisme créent une autre biodiversité, mais il est faux de dire que leur abandon au profit du retour de la forêt se traduirait systématiquement par une diminution de la biodiversité. Dans l’absolu, c’est le contraire qui se produira sous réserve de laisser le temps et l’espace aux milieux forestiers pour se reconstituer. Vera reconnaît d’ailleurs dans son ouvrage que l’agriculture n’a pas permis la création de nouveaux biotopes (prairies, mosaïques de paysages) et que la diversité des espèces est le résultat de processus naturels [« As the alternative hypothesis indicates, species diversity in Europe is not a result of the introduction of farming. The species diversity is the result of natural processes which were responsible for a large diversity of biotopes and landscapes. Therefore, farming has not led to the creation of new biotopes, such as grasslands and scrub ; nor has it led to the creation, for example, of mosaic landscapes, as nature conservationists tend to assume », page 379.] Reste la question de la fragmentation des habitats et des continuités biologiques soulevée par Vincent Vignon, écologue, naturaliste, très bon connaisseur de la nature et animateur du comité scientifique de Ferus.

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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