Quand la nature reprend ses droits

Il serait temps de raison garder et de se tourner vers les pays qui ont su conserver une vaste nature, puis de consulter des études sérieuses menées sur des grands milieux naturels.

Signalons tout d’abord que si notre préférence va aux vastes étendues sauvages, peu ou pas marquées par l’homme, nous apprécions beaucoup les territoires où une belle nature sauvage se mêle à des milieux entretenus par l’homme et ses animaux. Nous connaissons de tels territoires en Europe orientale depuis plus de 15 ans. À la fin du printemps 2007, en Serbie et en Bulgarie, au coeur de régions forestières et d’élevage autarcique, nos observations ont été stupéfiantes à bien des égards. Elles soulignent la pauvreté de la plupart des écosystèmes d’Europe occidentale Dans les Rhodopes centraux, cohabitent ainsi sur de très grandes étendues des hommes, paysans et éleveurs (vaches et chevaux gardés), des ours, des loups et une myriade d’espèces forestières typiques de milieux riches mais aussi une quantité  impressionnante d’espèces inféodées à des milieux "ouverts", notamment un cortège d’insectes, de papillons et de plantes à faire pâlir. Sur une même échine forestière, entrecoupée de petits champs et de prairies, nous avons pu également, du soir au matin, entendre l’ours grogner, voir passer le chevreuil, découvrir les traces de la martre, entendre la chouette chevêchette, strictement forestière, et observer quelques minutes plus tard le bruant jaune et la pie- grièche écorcheur qui demandent des espaces plus ouverts.

Loin des fantasmes ultrapastoraux (ils annoncent que c’est l’homme ou l’ours), la connaissance de tels espaces démontre qu’un certain pastoralisme se marie fort bien avec la présence d’une grande faune parfois complète.

Avant d’ânonner le terme «biodiversité» à toute occasion, les personnes fraîchement converties à sa défense ou les gestionnaires trop pressés, seraient ainsi bien inspirés de visiter les territoires européens où la nature exprime sa plus grande richesse, et donc la plus grande biodiversité mais aussi la plus belle naturalité. Ce dernier terme, d’usage récent en écologie, n’oppose pas l’homme à la nature, mais à l’état cultivé, civilisé, domestiqué, c’est-à-dire contrôlé par la culture, pour reprendre une partie de la définition qu’en donne Daniel Vallauri, docteur en écologie forestière et chargé du programme «Protection et restauration des forêts» au W.W.F. France [Lire l’excellente lettre Naturalité, n°2, du groupe "Forêts sauvages", disponible gratuitement : [email protected]].

«Quoi de commun en effet entre, d’une part les immenses étendues de plusieurs milliers d’hectares en Pologne, Biélorussie, Finlande, Slovénie, Bulgarie, Roumanie, où se perpétue depuis des siècles un cycle biologique complet, depuis l’humus et les micro-organismes jusqu’aux grands prédateurs carnivores, et d’autre part de petites parcelles où ce cycle a été irrémédiablement amputé par l’homme mais où l’on s’efforce de laisser la nature retrouver quand même un équilibre ?» s’interroge Christiane Ruffier-Reynie, journaliste et administratrice de la S.N.P.N. [« Naturalité et forêts européennes », Le Courrier de la Nature, n°170, mars-avril 1998.] Nous posons la même question, si ce n’est que nous ne sommes pas d’accord avec le caractère irrémédiable de l’amputation des équilibres naturels en Europe occidentale. Tout sera une question de temps et d’espace.

L’extrême richesse des forêts primaires orientales, témoins vivants de ce qu’était la nature sauvage chez nous avant la rupture néolithique, vient contredire la fable d’une biodiversité garantie par le pastoralisme. Par quel miracle une activité qui n’a que 5 ou 8 000 ans d’âge (c’est si peu au regard des grands cycles naturels) peut prétendre sauver des espèces apparues des millénaires avant elle.

En Slovénie, nous avons vu plus haut que certaines régions se sont reboisées après la seconde guerre mondiale, telle celle de Kocevska Reka dont le taux de boisement est de 92 à 95%. Et il est très intéressant d’y constater que loin des scénario catastrophiques décrits par les ultrapastoraux (l’embroussaillement, la forêt originelle qui ne reviendrait pas, etc.) la forêt a recolonisé les versants à la faveur de bouleversements historiques après des siècles d’occupation humaine.

Cette forêt abrite une foule de mammifères dont l’ours, le lynx, le loup, le cerf, le chevreuil, le sanglier, le chat sauvage, la martre, le renard, le blaireau, le loir (très abondant), des chauves-souris rares, etc. Chose intéressante, le chamois est bien représenté dans ce milieu. Il vit sur les pentes calcaires et dans la forêt, sans l’aide du mouton pour «améliorer la valeur nutritive des pâturages». Une myriade d’espèces de plantes, d’insectes, de champignons, de reptiles et amphibiens vit ici. Les oiseaux sont bien représentés, y compris l’aigle royal qu’on dit ne pas aimer la forêt (c’est bien sûr faux), une foultitude d’espèces forestières, et dès que le milieu s’ouvre un peu, naturellement (corniches, falaises), il est colonisé par des espèces non forestières comme le bruant fou. Preuve qu’une nature primaire (certaines parcelles ne sont plus exploitées depuis des siècles) comporte sa mosaïque de milieux en fonction des sols, des expositions, du climat, etc. Un cauchemar pour les ultrapastoraux. Découvrir de tels milieux est assurément un vaccin contre les dogmes d’inspiration néolithique.

Dirigeons nous vers la Roumanie pour constater que les forestiers roumains, très audacieux, de certains parcs nationaux ont subverti, au moyen d’une affiche, le concept de Natura 2000 puisqu’ils entendent restaurer la nature (natura en langue roumaine) d’il y a 2 000 ans [J.-Cl. Génot, L. Duchamp et Ph. Cochet, « La réserve naturelle de Géménélé » in Naturalité n°4, avril 2008.] ! Assurément une belle leçon pour nos forestiers et gestionnaires français.

Revenons en France, dans le sud-est, entre Diois et Baronnies. Gilles Rayé, professeur agrégé de biologie et naturaliste, prend l’exemple d’un massif qui a connu la disparition de l’élevage et compare l’impact du pastoralisme sur la biodiversité entre deux périodes, l’une où les troupeaux, nombreux et de petite taille, étaient la règle ; l’autre, actuelle, où seuls quelques gros troupeaux subsistent [« Pastoralisme et biodiversité : la grande confusion », La Voie du loup, op.cit. Un article passionnant.] Laissons lui la parole : «En ce début de 21e siècle, la région est dans une situation intermédiaire. Tous les versants nord sont boisés, certaines forêts âgées de plus de 50 ans sont de belle tenue. (…) Pour un écologiste scientifique, c’est évolution n’est ni alarmante, ni réjouissante. C’est un processus naturel intéressant à étudier ! (…) Au chapitre des regrets figure la quasi-disparition du traquet oreillard et de la pie-grièche méridionale, la régression de la chevêche, du hibou petit-duc, des prairies sèches riches en orchidées, etc. Mais le retour de la forêt signe le formidable retour d’une faune et d’une flore diversifiées : cerf, chevreuil, chamois, loup et lynx, pic noir, gélinotte, grive musicienne, chouette de Tengmalm, sabot de Vénus, bugrane… Les vieux arbres, les arbres morts forcément plus nombreux, les arbres à cavités abritent maintenant une formidable diversité d’insectes et autres vertébrés, de champignons, tous méconnus du grand public. Par exemple, la rosalie des Alpes, espèce « patrimoniale » était absente de ces terres érodées et surpâturées. Elle est maintenant présente dans les hêtraies qui se sont reconstituées. »

Gilles Rayé observe que la mosaïque actuelle des milieux étudiés présente une plus grande biodiversité qu’à l’époque de l’élevage prédominant. Il nous rappelle la seule réalité, loin des fantasmes : la biodiversité varie au cours du temps, en fonction des changements climatiques et des activités humaines. Regretter les milieux pacagés par les moutons et les chèvres, «cela s’appelle de la nostalgie». La biodiversité n’est pas ici en jeu. Il ne s’agit que de conserver, à grand prix, des paysages.

«Il ne faudrait pas croire que la forêt est un milieu pauvre en biodiversité. Au contraire. Une gestion adaptée peut favoriser la diversité des espèces. Par exemple, sur le versant nord de l’Aigoual, la décision de laisser vieillir naturellement la hêtraie par endroits a suffi à faire revenir le pic noir, le plus grand pic d’Europe. Cet oiseau a en effet besoin de troncs de plus de trente centimètres de diamètre pour construire son nid. Et il n’a pas été le seul à revenir. La chouette de Tengmalm, plutôt septentrionale, a elle aussi fait sa réapparition dans les Cévennes.» Ainsi parle Rémi Noël, chef du service découverte et communication au Parc National des Cévennes, pourtant fervent partisan de l’agriculture comme mode de gestion de la nature [« Prairies, la biodiversité ça se cultive ! » La Montagne et Alpinisme, 3-2006.]

Le rôle clé des grands prédateurs

Il sera surtout évoqué ici le rôle du loup qui est un véritable grand prédateur, quand l’ours n’est qu’un petit prédateur, capable cependant de tuer des animaux sauvages aussi grands que le cerf [Le naturaliste et photographe suisse Jacques Ioset a reconstitué en 1993 une scène de chasse d’un cerf tué par un ours en Slovénie (Archives de la Fondation Hainard). Une photographie peu banale d’un ours dévorant un cerf capturé par lui-même figure dans Les prédateurs en action, Manuel sur l’identification des proies de grands prédateurs et d’autres signes de présence, de Paolo Molinari et al., Parc national de la Vanoise, Parc national du Grand Paradis, 2000.]

Aldo Leopold figure parmi les précurseurs de la défense des grands prédateurs. Comme le souligne Dave Foreman dans son stimulant Rewilding North America [Sous titré «A vision for conservation in the 21st Century», c’est également un ouvrage fondamental pour les Européens. Son auteur est un des écologistes les plus étonnants d’Amérique du Nord. Island Press, 2004.], Leopold avait reconnu dès les années 40 le rôle clé de ces animaux. Voici ce qu’il écrivait dans son Almanach d’un comté des sables : «Cet état de doute où nous sommes réduits, concernant les fondements de notre propre conduite, confère un intérêt et une valeur exceptionnels aux seuls analogues que nous ayons à notre disposition : les mammifères supérieurs. Errington, entre autres a mis en avant la valeur culturelle de ces analogues animaux. Pendant des siècles, cette prodigieuse bibliothèque nous est restée inaccessible parce que nous ne savions pas où ni comment chercher. L’écologie nous apprend maintenant à trouver auprès des populations animales des analogies avec nos propres problèmes. En apprenant comment fonctionne telle petite partie du biote, nous pouvons deviner le fonctionnement de l’ensemble. La faculté de percevoir ces significations profondes et de les apprécier de façon critique, voilà l’art forestier du futur.»

Parmi les recherches de terrain qui démontrent que l’intégrité des écosystèmes dépend souvent de l’existence des grands carnivores, on citera l’expérience du Parc national de Yellowstone. L’extermination des loups sur ce territoire avait entraîné l’augmentation importante des élans. Ces derniers exercèrent une telle pression sur la végétation que nombre d’espèces disparurent ou régressèrent, dont les saules le long des cours d’eau. Depuis la réintroduction des loups, la flore se porte bien mieux et l’on attend le retour des castors. De même, sans les loups et les ours grizzli, l’orignal avait un tel impact sur les saules que plusieurs espèces d’oiseaux déclinèrent [Rewilding North America, « Large carnivore ecology » pp. 119-124.]

Relevons aussi le travail de recherche de Sylvain Allombert, dirigé par Jean-Louis Martin de l’Université Montpellier II, Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive, C.N.R.S. La thèse de S. Allombert, thèse de doctorat en biologie des populations et écologie (Ecole Nationale Supérieure d'Agronomie de Montpellier), soutenue en 2004, est intitulée "Effets des cervidés sur les communautés animales en forêt tempérée : interactions complexes dans une expérience naturelle." Voici son résumé :

« Un des enjeux actuels pour la conservation de la biodiversité est d’acquérir une meilleure compréhension de la complexité des interactions au sein des écosystèmes afin de mieux planifier les stratégies de conservation. Du fait des changements intervenus dans la gestion des terres, dans la pratique de la chasse et du fait de la disparition des grands prédateurs, les populations d’ongulés forestiers sont aujourd'hui en forte augmentation dans une grande partie des forêts tempérées. Ces fortes populations ont des effets nombreux et complexes sur la végétation du sous-bois et de la strate arborée, mais également sur le sol.

Néanmoins peu d'études se sont appliquées à en décrypter les répercussions sur les communautés animales.

Nous avons utilisé une expérience naturelle dans l'archipel de Haida Gwaii au Canada où le cerf à queue noire a été introduit il y plus d’un siècle alors que ses principaux prédateurs, le loup et le puma, étaient absents. On y trouve aujourd’hui côte à côte des îles sans cerfs et des îles colonisées par les cerfs mais variant dans la durée de présence du cerf. Toutes ces îles sont couvertes du même type de forêt. L'étude des communautés d'oiseaux et des communautés d'insectes liées à la végétation du sous-bois a révélé de fortes diminutions d'abondance et de diversité au sein de ces communautés lorsque la durée de présence du cerf augmente. Les populations d'oiseaux montrent également une réduction du succès reproducteur dans les îles affectées par le cerf, et certaines populations disparais sent localement. Les résultats concernant les invertébrés de la litière sont plus contrastés mais indiquent également un effet du cerf sur certains taxons. A travers l'ensemble des communautés étudiées, les espèces les plus affectées par le cerf sont celles qui dépendent le plus de la végétation du sous-bois. Les consommateurs primaires sont les plus touchés, mais leur diminution se répercute sur les populations de prédateurs et de parasitoïdes. En l'absence de prédateurs, le cerf a donc d'importants effets indirects sur les communautés animales des forêts.

Ces résultats suggèrent fortement un rôle clef de voûte des grands prédateurs dans les forêts tempérées. Pour limiter les effets négatifs sur la biodiversité des surpopulations d'ongulés forestiers, un maintien et une restauration des populations de grands prédateurs apparaît donc comme primordial.»

En France, les recherches sur le sujet sont encore balbutiantes comme le concède Laurent Tillon. Ce dernier nous annonce cependant, comme d’autres naturalistes et biologistes de terrain, que les observations montrent tout l’intérêt du retour du loup pour la santé des écosystèmes. Les loups font éclater les troupeaux d’ongulés dont la pression sur la flore est moins forte. À terme, c’est la reconstitution de guildes complètes de prédateurs et d’ongulés sauvages qui sera une excellente nouvelle pour nos écosystèmes appauvris.

Le rôle clé des ongulés sauvages

Les phrases qui suivent sont extraites d’un article [« La chèvre ou la gazelle. Exploitation comparée des pâturages par la faune sauvage et le bétail en Afrique tropicale aride », Le Courrier de la Nature, n°90, mars-avril 1984.] relatif à l’Afrique tropicale aride, mais s’appliquent aussi très bien à nos ongulés. «Il n’est pas possible d’imaginer une faune plus adaptée au milieu. Elle est merveilleusement intégrée dans l’écosystème : chaque espèce s’installant dans sa niche écologique, façonnée pour elle. Animaux et plantes soumis ensemble aux contraintes écologiques se sont développés en harmonie.» Tel est le constat d’Hubert Gillet, sous-directeur honoraire au M.N.H.N, qui ajoute que cette faune endommage moins l’habitat, est un facteur de dissémination d’espèces ligneuses, qu’ elle consomme des espèces normalement délaissées par le bétail et résiste au manque d’eau.

Dans nos Pyrénées, suite à l'instauration du plan de chasse, cerf et chevreuil ont connu une forte expansion, y compris en zone de montagne. Le chevreuil a ainsi colonisé l'ensemble des milieux forestiers. Le cerf a connu des fortunes diverses ces dernières décennies. L’éradication de la population du Bager avait amené sa disparition des vallées d'Aspe et Ossau, qui connaissent désormais une lente recolonisation. À l'est, l'espèce fut réintroduite en Barousse en 1957, d’où elle recolonise les vallées voisines. Le sanglier est abondant partout, et même classé sur la liste des animaux dits nuisibles en raison des dégâts causés aux estives.

L’isard récupère lentement des effectifs normaux, du moins dans le Parc national et les réserves de chasse. Espèce prestigieuse, le bouquetin ibérique a été éradiqué du versant français des Pyrénées par la chasse, le dernier individu étant abattu sur Cauterets en 1910. La dernière population pyrénéenne, réfugiée dans le Parc national d'Ordesa, est maintenant éteinte. Pourtant au XVIe siècle l'espèce était présente sur toute la chaîne et les restes osseux indiquent qu'elle colonisait tous les milieux jusqu'au piémont. Depuis 1990, des travaux sont conduits pour essayer de réintroduire l'espèce sur le versant français. Pour des raisons manifestement administratives (comm. pers. de Jean-François Terrasse) ce beau projet n’a pas encore abouti.

Notons que le rôle du cheval tarpan, ou du moins de ce qu’il reste de cette espèce ancestrale, est envisagé dans nos milieux dits ouverts, comme un complément, voire dans certains cas, associé à d’autres espèces, comme une alternative au pastoralisme [Marc Michelot, «Du tarpan au konik. La saga du cheval ancestral.» Le Courrier de la Nature, n°207, juilletaoût 2003/]. C’est manifestement une voie à emprunter dans certains cas.

Bien sûr, au regard des populations d’animaux domestiques, ces ongulés ne jouent pas encore un rôle majeur, d’autant que la guilde des prédateurs est singulièrement appauvrie dans les Pyrénées. Outre les ours, petits prédateurs, qui ne sont qu’une vingtaine à se partager les Pyrénées, on compte officiellement moins de 10 loups pour toute la chaîne, et le lynx est considéré comme éteint depuis près de 90 ans, même si certains naturalistes attestent de sa survivance dans plusieurs massifs pyrénéens.

Il est temps pour les associations de protection de la nature de s’intéresser aux ongulés sauvages délaissés aux fédérations de chasse qui obtiennent parfois des plans de chasse excessifs. Il serait naturel de réorienter nos efforts vers ces animaux sauva ges et ainsi consacrer moins d’efforts au monde de l’élevage qui a ses propres syndicats de défense.

La fragilité des continuités écologiques

Pour certains écologues et naturalistes, tel Vincent Vignon Réflexions sur le pastoralisme et la qualité biologique des milieux naturels de montagne », La Gazette des grands prédateurs, n°23, printemps 2007.], l’élevage a généré une multitude de milieux ouverts et s’est substitué à l’action des grands herbivores sauvages. Citant Juan Luís Arsuaga, fameux paléontologue de la faculté des sciences géologiques de Madrid, Alfonso et Roberto Hartasánchez du FAPAS nous disent que le milieu et la végétations actuels de la Cordillère cantabrique sont analogues à ce qu’ils étaient avant l’élevage il y a 5 000 ans, et concluent que l’élevage d’aujourd’hui s’est parfaitement substitué à la guilde des ongulés sauvages d’hier. Nous n’avons pas encore vérifié cette assertion. De son côté, Christopher Carcaillet nous dit qu’il connaît un site dans en Savoie dont la végétation n’a pas évolué depuis 8 ou 9 000 ans. Alfonso et Roberto Hartasánchez vont même plus loin en ce qui concerne l’Espagne tout entière, puisqu’ils rapportent que la végétation avant la colonisation humaine était une sorte de dehesa, c’est-à-dire une formation boisée très ouverte, entrecoupée de prairies [La dehesa est aujourd’hui un milieu artificiel très riche pour la flore et la faune. Il est constitué de chênes espacés les uns des autres (exploités pour le liège surtout), sous lesquels paissent des cochons ou poussent diverses céréales.] Cette vision qui est proche de celle du néerlandais Vera est aujourd’hui contestée par de nombreux scientifiques.

Tout comme Alfonso et Roberto Hartasánchez, Vincent Vignon s’inquiète des conséquences d’une forte déprise pastorale pour la biodiversité. «Les diverses formes d’élevage ont plus ou moins bien préservé la diversité des habitats naturels d’origine. Le pastoralisme a parfois étendu l’aire de répartition d’espèces végétales par le transport des graines accrochées sur les bêtes sur des centaines de kilomètres depuis le pourtour méditerranéen jusqu’au Massif Central ou les Alpes. Des espèces animales, notamment des insectes, ont également été déplacées en se trouvant accrochées sur le bétail sur des distances plus faibles de l’ordre de quelques kilomètres» écrit- il dans la revue de Ferus. Il nous confie également : «Un des problèmes majeurs de la conservation de la nature est la fragilité des continuités écologiques. L'évolution naturelle conduit à un boisement spontané qui est le plus souvent banal sur de vastes superficies et durant au moins une cinquantaine d'années. Il faut une lente évolution naturelle avant d'avoir une forêt riche et ce processus est tributaire de la recolonisation par les organismes forestiers, notamment les moins mobiles (flore, invertébrés).

Dans le dernier numéro de Naturalité [Jean-Claude Génot et Annick Schnitzler, « Les boisements spontanés : hauts lieux de la naturalité », Naturalité n° 3, décembre 2007.], une forêt spontanée est présentée. L'article montre une structure forestière prometteuse, mais rien n'est dit sur son contenu faune - flore et sa qualité biologique. Autour de ces très nombreux boisements issus de la déprise, les habitats ouverts qui subsistent de plus en plus petits se meurent d'isolement... La perte des continuités écologiques est une donnée de plus en plus importante et peu prise en compte. La nature se comprend dans l'espace et dans le temps à des échelles de perceptions très variées (depuis les micro-organismes du sol jusqu'aux oiseaux migrateurs). C'est sur ce point que la nature à des limites et que laisser faire la recolonisation fragilise encore plus les habitats non forestiers. Les habitats ouverts sont des habitats de substitution. Ce n'est pas une raison pour envoyer cette biodiversité aux oubliettes ! Du moins cela pose question de le faire sur un principe de conservation de la nature au profit du laisser faire !

Les actions des grands herbivores sont clés dans ces processus depuis le maintien de petits habitats ouverts intraforestiers jusqu'au débat sur le maintien ou non d'habitats non forestiers plus ou moins étendus. C'est sur ce point que la discussion du rôle des grands herbivore m'intéresse : quelle a été l'échelle d'action de ces espèces contre la dynamique forestière.»

L’inquiétude de ces écologues et naturalistes est d’autant plus forte que nous vivons dans certains massifs une période de transition. L’élevage des zones dites intermédiaires régresse ou disparaît, et grande est la peur de voir disparaître totalement alors de nombreuses espèces de plantes et d’insectes inféodées à ces milieux. « Lorsque des populations isolées disparaissent dans ces milieux ouverts, les recolonisations ne sont pas toujours possibles. Enfin, la maturation des habitats forestiers est lente. Il faut des siècles pour voir apparaître les espèces caractéristiques des vieilles forêts. Encore faut-il qu’il y ait des habitats sources pour permettre la recolonisation de ces nouvelles forêts… » ajoute Vincent Vignon.

C’est pourquoi, Vincent Vignon, par exemple, recommande de maintenir un pastoralisme, mais pas n’importe lequel dit-il. Une combinaison des bovins, équins (la représentation des vaches et chevaux étant la plus importante) et ovins doit être favorisée selon lui. Elle est associée à un indispensable contrôle du surpâturage, dont les dégâts s’observent jusque dans les zones centrales des parcs nationaux.

Que l’on maintienne un certain pastoralisme dans les décennies qui viennent, ou que la naturalité gagne beaucoup de terrain, nous faisons pour notre part confiance à la grande capacité de résistance de la nature et des formes de vie qu’elle a créées. Quoi qu’il en soit, l’existence d’une grande faune, et de l’ours dans les Pyrénées en particulier, ne mettra jamais en péril la dite biodiversité, au contraire. Qu’on le veuille ou non, comme le souligne le chercheur Jean-Pierre Lumaret la biodiversité diminue moins par "fermeture" des milieux que par les conséquences des produits chimiques utilisés par tous.

Stéphan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

Commentaires