Marc LAFFONT : Bilan et perspectives pastoralo-ursines

Par Marc LAFFONT, titulaire d'une maîtrise en écologie des organismes et populations
Citoyen favorable à la cohabitation

Le front du refus pur et simple de cohabitation avec l'ours dans les Pyrénées s'articule essentiellement autour du microcosme des éleveurs ovins allaitants.

Or, lorsqu'on s'intéresse aux critères subjectifs susceptibles de justifier ce positionnement, on s'aperçoit que la diabolisation de l'ours brun est largement exagérée. Les éleveurs ovins ne sont pas les seuls à subir des pertes qu'il est possible d'imputer aux ours. Les apiculteurs enregistrent quelques dizaines d'attaques chaque année (presque toutes en Ariège). Pourtant, la médiatisation de ces méfaits n'est en rien comparable avec ce qui concerne l'écho donné aux prédations sur troupeaux ovins.

Sont elles si importantes, ces prédations ?

Autour de 400 animaux par an, moyenne sur les 3 dernières années, bénéfice du doute compris. Lequel s'exerce également souvent en Ariège. Certes, ce n'est pas négligeable. Et ce serait même conséquent pour les éleveurs, s'il n'y avait pas de compensation équitable. Or, un barème d'indemnisation, régulièrement actualisé, est en vigueur depuis plusieurs années. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ce barème ne lèse pas les agriculteurs.  (Ces informations sont vérifiables sur le site institutionnel de l'ours.)Consensus urso-pastoral - dessin de F'Murrr

  • Une brebis d'un an ou plus certifiée UPRA (Unité pour la Promotion des Races Agricoles, label généalogique) était indemnisée 180 € en 2007.
  • Un agneau de plus de 6 mois, UPRA également, était indemnisé 150 €.
  • A chaque attaque est associée une prime de dérangement de 140 €, et une indemnité de manque à gagner tenant compte de la perte de production.
  • Une agnelle UPRA s'achète autour de 100-110 €, et un agneau bien labellisé est rarement vendu plus de 90-95 € pièce. C'est même plus proche des 80 € hors saison favorable. © Consensus urso-pastoral - Dessin de F’Murrr

C'est d'ailleurs cette faible valorisation de l'agneau -le prix payé au producteur n'a quasiment pas bougé en 30 ans- qui explique la généralisation progressive du non gardiennage des troupeaux.

Sans aides de l'Etat, 6 mois de salaire d'un berger dépassent très largement la valeur économique des quelques  brebis que sa présence sauverait de tous prédateurs confondus. D'où la logique régression de ce métier. Rappelons d'ailleurs au passage, qu'éleveur et berger désignent des métiers aux réalités forts différentes, et que les médias confondent allègrement.

L'ours «paie bien»

On peut donc dire que l'ours «paie bien», par l'intermédiaire du contribuable, les méfaits qu'il occasionne. Une fois ½ en moyenne la valeur commerciale de l'animal prédaté. A comparer avec les 46 €/ovin généreusement versés en 2007 par mouton victime de la fièvre catarrhale ovine. Laquelle représente, pour la filière, un péril autrement plus grand que les prédateurs sauvages...

Il n'y a d'ailleurs rien de scandaleux à cette indemnisation : c'est le prix à payer collectivement pour, à la fois préserver les ours, et maintenir une agriculture en montagne. Et la quasi-seule agriculture encore difficilement possible en montagne, moyennant subventions, reste l'élevage.

La diabolisation de l’Ours

Chien errant - dessin de F'Murrr Ce qui devient par contre authentiquement mensonger, c'est d'affirmer que l'ours met en péril par sa présence l'activité pastorale. Car, si compte tenu de l'accompagnement précité, le pastoralisme est mis en danger par une petite vingtaine d'ours, alors que doit-il en être de l'incidence des chiens errants, qui occasionnent environ 10 à 15 000 pertes par an ? Ce qui porte aux alentours de 15 à 20 000, toutes causes de prédation comprises, les pertes ovines qui NE SONT PAS indemnisées dans les Pyrénées.
© Chien errant - Dessin de F’Murrr

Au total, c'est environ 1 million d'«ours-euros» qui sont versés annuellement au pastoralisme pyrénéen. Soit autour de 10 % des concours publics à cette activité à l'échelle du massif, d'après les chiffres évoqués sur le site institutionnel précité. L'argument économique n'est donc pas recevable pour justifier la diabolisation.

Les conditions d'élevage sont-elles, dégradées par la présence du plantigrade ?

C'est vrai que la présence d'ours exige une présence assidue auprès du troupeau. Mais cette surveillance existe a fortiori pour les autres prédateurs, et notamment les chiens errants et divagants, qui occasionnent autrement plus de dégâts que les ours. La grande différence, c'est qu'en zone à ours : il y a possibilité de largement faire financer chiens et bergers par l'argent du programme «ours». A cela on peut rajouter les héliportages, les moyens de communication, les rénovations de cabanes d'estives... Autant d'améliorations des conditions de travail qui n'auraient jamais vues le jour dans de telles proportions sans la présence de l'ours.

Il est d'ailleurs incontestable que la présence de grands prédateurs permet d'orienter les projecteurs vers une filière dont peu de monde se souciait, vu son faible poids au sein même de l'agriculture.

Sans ours dans les Pyrénées, qui parlerait régulièrement du pastoralisme ?

Avec ou sans prédateurs, la surveillance des troupeaux est de toutes façons obligatoire. Sans cela, on ne peut empêcher le surpâturage de certaines zones et l'abandon d'autres, annihilant de fait l'objectif annoncé de lutter contre la fermeture des milieux et d'entretenir une certaine biodiversité.

Pastoralisme et préservation de la biodiversité

Il faut être particulièrement peu familiarisé avec l'écologie (français, quoi...) pour estimer que l'absence de grands prédateurs est favorable à la productivité des milieux, ou tout du moins sans effet. Leur présence, tant en variété qu'en quantité, témoigne sans conteste de la richesse d'un écosystème naturel. Sauvegarder ces espèces emblématiques permet, par ricochet, de préserver d'autres espèces importantes, mais moins aptes à mobiliser les foules pour leur survie. Dans les Pyrénées, on peut citer le pic à dos blanc ou le grand tétras.

A contrario, la présence du mouton en estives n'a rien du cycle naturel. Ni lui, ni son ancêtre avant domestication, le mouflon, n'appartiennent à la faune autochtone pyrénéenne. Son installation massive en montagne permet à des espèces végétales ou animales, DÉJA présentes avant l'arrivée du mouton, de voir leur aire de répartition augmenter suite à la conversion de zones plutôt boisées en zones davantage ouvertes. Mais cela, ce n'est pas de la création de biodiversité. C'est la régression d'une biocénose inféodée à des milieux fermés, et l'extension d'une autre inféodée à des milieux ouverts, suite à une action humaine, l'élevage. Ce qui ne signifie pas que c'est sans attrait. Simplement, l'Homme et son mouton ne fabriquent pas de biodiversité sauvage.

Et c'est, par ailleurs, être bien prétentieux que d'appeler «de fenêtre» ou «de cheminée», des hirondelles qui étaient là plusieurs millénaires avant l'invention de ces dispositifs. (NDLB: La biodiversité ramenée à l'homme, une tendance lourde.)

Pour mémoire, la présence du mouflon et de la marmotte dans les Pyrénées ne date que des années 50, suite à la décision d'introduire ces espèces. Le cas de la marmotte est cependant différent : initialement présente dans les Pyrénées, elle en avait disparu lors de la dernière période glaciaire.

L’ours représente-t-il un danger?

Peut-être. Il convient pour s'en assurer de compiler le nombre de décès imputés aux ours en France depuis que les statistiques peuvent être considérées comme fiables. Or, en au moins 150 ans, AUCUN accident mortel n'a impliqué un ours ; y  compris au XIXème siècle où l'Ariège, par exemple, comptait beaucoup plus d'ours et 2 fois plus d'habitants.

La cohérence de raisonnement devrait obliger ceux qui craignent l'ours à demander l'éradication de toutes les espèces suivantes : chien, cerf, sanglier, vipère, frelon, guêpe, abeilles, espèces qui tuent des êtres humains tous les ans. Sans oublier les accidents automobiles suite aux collisions.

Ils devraient également réfléchir aux risques encourues avant d'entreprendre :

  • une randonnée en montagne (60 décès/an),
  • une sortie en ski (50 décès par avalanche/an),
  • une partie de chasse (30 décès/an),
  • ou la construction d'une piscine privée (40 noyés/an) (source : Quid.fr).

Une régression du tourisme, quelles causes?

Il est probable que la multiplication d'inscriptions haineuses sur les routes, et la diffusion d'images de violences perpétrées par les anti-biodiversités n'est pas vraiment de nature à inciter le touriste à davantage séjourner dans les Pyrénées. Pourtant, les exemples en provenance de pays voisins,  comme l'Espagne ou l'Italie, montrent qu'il est possible de valoriser la biodiversité en général, et les grands prédateurs en particulier, dans le cadre du développement rural. 

Il s'agit simplement d'adapter le potentiel du territoire montagnard. L'adapter aux réalités économiques (régression de la population active agricole), aux conséquences du changement climatique (incertitudes sur l'avenir du ski à moyenne altitude), et aux attentes des citoyens en termes de naturalité.

Notons au passage que les emplois ainsi générés par un environnement remarquable et préservé sont difficilement délocalisables. En ces temps de mondialisation tous azimuts, c'est un aspect à ne pas négliger. Ceux qui pâtissent de la concurrence de l'agneau britannique ou néo-zélandais devraient, en principe, y être réceptifs... (NDLB : Encore faudrait-il que les autorités locales favorisent ce tourisme, ou même l’acceptent ! En Ariège, les responsables touristiques, proches d’Augustin Bonrepaux » ont visiblement comme consigne de « nettoyer » tous les prospectus, présentoirs et toutes les offres touristiques d’éventuelles références à l’ours, patrimoine des Pyrénées depuis la préhistoire, comme le montre les multiples traces archéologiques et peintures rupestres.)

Lorsque le paysage aura été irrémédiablement tailladé, que l'enneigement ce sera drastiquement réduit, il sera alors bien tard pour songer à une reconversion des sites. Et ce n'est pas la généralisation via argent public de troupeaux ovins de plus en plus grands et de moins en moins surveillés qui sera de nature à dynamiser l'emploi.

La présence de l'ours ne met donc en danger, ni le pastoralisme, ni la sécurité publique, ni la biodiversité, ni le tourisme. Ce n'est donc pas sur ces aspects objectifs ou quantifiables que peut s'expliquer la mise en place de factions d'opposants à ce point virulents.

Alors ?

La crise économique du pastoralisme

Depuis les années 90, l'agriculture des pays développés ne se maintient que grâce aux subventions.

D'une part de l'ordre de 15 % du résultat courant avant impôt vers 1990, on est passé en France à 90 % en 2006, avec une pointe à 98 % en 2005. Pour certaines filières, la dépendance est telle que le ratio subventions/résultat courant peut dépasser 150 %. C'est le cas de la filière ovine, et plus particulièrement des éleveurs allaitants (source : les résultats du Réseau d'Information Comptable Agricole, RICA, jusqu'en 2006.

Evolutions subventions / Résultat courant avant impôts (RCAI) filière ovineGraphique 1 : Evolutions subventions / Résultat courant avant impôts (RCAI) filière ovine.

Evolutions Ratio Subventions / Résultat courant avant impôts (RCAI).Graphique 2 : Evolutions Ratio Subventions / Résultat courant avant impôts (RCAI).

Tableaux des chiffres ovins et autres herbivores / Toutes filièresTableau 1 : Tableaux des chiffres ovins et autres herbivores / Toutes filières
Mise en page Marc Laffont. Télécharger ces tableaux en version pdf plus lisible.

Sources des chiffres :

Crise ovineCeux qui affirment péremptoirement que la tradition pastorale française n'est pas compatible avec la présence de l'ours, ne devraient pas oublier non plus que l'élevage ovin en France n'est plus compatible avec l'économie de marché depuis un bon moment. Même sans aucun prédateur.

En plus d'être terriblement soumise aux subventions, cette filière a toujours dégagé des revenus parmi les plus bas du secteur agricole.

Les éleveurs de brebis ne sont certes pas les seuls à être à ce point tributaires des subventions. Chez les céréaliers, jusqu'en 2005 (depuis le cours des céréales a augmenté), le ratio subventions/résultat courant était même supérieur à celui de la filière ovine (autour de 165 %). Mais avec un résultat courant de 24 000 €/exploitation, contre 17 600 € pour les exploitations ovines (source : RICA 2005).

Cette dépendance est encore plus prononcée dans les zones défavorisées et de montagne, malgré la labellisation des produits (voir : Notes et Études Économiques N°25 août 2006, «Le régime de paiement unique et l’agriculture de montagne en France»).

A cette faible valorisation «historique» s'ajoute la conjoncture ovine, qui ne cesse de se dégrader depuis 1990.

La baisse de la consommation

Les français sont passés d'une consommation de 5,5 kg de viande ovine/an/personne vers 1990 (dont 50 % d'origine hexagonale), à 4 kg/an/personne,(dont seulement 43 % d'origine française, en 2006. Ce qui fait un passage de 2,7 à 1,7 kg d'agneau français/an/personne en environ 15 ans. Soit à peine 2 % des 89 kg de viande consommés annuellement par chaque français.
(Source: le site de l'Institut de l'Elevage : Les chiffres clés 2007 : Productions ovines lait & viande).

La viande ovine est en déclin en 2007 : La consommation de viande ovine, agneau et mouton, poursuit son déclin régulier. La crise de la fièvre aphteuse de 2001 a entraîné un effondrement durable de l’offre, en particulier à cause de la chute des importations en provenance du Royaume-Uni, où le cheptel ne s’est pas reconstitué. En France, la filière du mouton pour la viande connaît des difficultés économiques et le cheptel ovin pour la viande subit une baisse tendancielle. Cette baisse de l’offre s’est accompagnée du maintien de prix à la consommation élevés, freinant la demande.
(Source : Agreste conjoncture onsommation de viande 2007 - Synthèses n°2008/ 29 juin 2008.)

Comme cette viande est surtout achetée par des personnes plutôt âgées, largement boudée par les plus jeunes, et proposée à la vente à des prix dissuasifs pour bon nombre de bourses, l'avenir apparaît particulièrement noir : 41 % des français interrogés en 2006 par l'inter profession des viandes (Interbev) ont répondu n'avoir jamais acheté de viande ovine dans l'année (toutes origines confondues). Ils étaient seulement 32 % en 2003. Et cette tendance ne risque pas de s'infléchir : la  proportion de non-consommateurs atteint 63 % en 2006 chez les moins de 35 ans...

Baisse de la consommation de viande ovineTableau 2 : Consommation indigène de viande en France.
Baisse de la consommation de viande ovine en France. Spécificités de la consommation de viande ovine en 2006.
Source : Ovins 2006 - Institut de l'élevage

Le renforcement de la population

Et c'est dans ce contexte particulièrement morose que l'État français décide en 2005, suite à l'abattage de la dernière ourse de souche pyrénéenne, de renforcer la population résiduelle d'Ursus arctos, déjà majoritairement issue du renforcement de 1996-97 (3 plantigrades). Le choix a porté sur des individus provenant de Slovénie, et donc très proches génétiquement.

Je ne suis pas capable d'estimer avec précision le poids de la volonté réelle de l'État français de sauver l'ours brun. Mais je suis persuadé que, sans l'insistance de l'Union Européenne, la France serait sur le point de devenir le premier des pays disposant d'une population viable d'ours en 1900 à le laisser disparaître depuis. Cela n'a pas été. Les premiers ours réimplantés se sont fort bien acclimatés, comme en témoigne le nombre de naissances observé. Et ce, malgré l'abattage précoce et «accidentel», comme toujours..., de Mellba, une des 2 ourses relâchées en 1996.

Et pour certains, quelques 10 ans après, le constat est terrible : avec de l'argent public, il est possible de sauver l'ours dans les Pyrénées. Et restaurer la naturalité qui va avec, alors que, même avec (beaucoup) d'argent public, le pastoralisme est condamné à régresser,  inexorablement. A disparaître, je ne pense pas. Mais à régresser, c'est certain. Ce n'était peut-être pas encore flagrant vers 1996 au moment des premiers lâchers, pour l'un comme pour l'autre. Mais c'est incontestable en 2006.

Voilà donc l'ours, «ennemi héréditaire de l'éleveur», quasiment disparu vers 1995, qui se voit offert une possibilité d'avenir dans les Pyrénées. Alors que la tradition pastorale, elle, périclite.

Et comble du comble, cette renaissance a lieu sur décision de l'État (Paris...), poussé par l'Europe (des technocrates...), soutenu par une majorité de français (des écolo-citadins, donc parisiens...), et grâce à l'apport d'animaux slovènes (des étrangers...). De l'ingérence néocoloniale pure et simple...

Je vois difficilement ce que ces ours venus de Slovénie auraient pu cumuler d'autre comme handicaps pour se faire davantage haïr d'une frange de la population montagnarde, auto proclamée dépositaire de l'identité pyrénéenne. A partir de là, il devenait improbable de voir le monde pastoral utiliser unanimement l'image et la présence de l'ours pour l'aider dans sa propre survie.

Cohabitation ou suicide ?

 Certains éleveurs, à la fois plus lucides sur leur situation, et davantage respectueux de la biodiversité, ont choisi d'accompagner le retour du plantigrade. C'est par exemple le cas des adhérents à l'Association pour la Cohabitation Pastorale (ACP). Compte tenu du contexte lourd en menaces et intimidations, leur courage n'en est que plus digne d'éloges. L'application sérieuse des mesures de protection leur permet, non seulement de limiter les prédations dues aux ours, mais aussi (et surtout) de réduire de l'ordre de 90 % l'ensemble des prédations et vols (voir sur le site ours.ecologie.gouv.fr). 

Ce qui prévaut chez d'autres, malheureusement, c'est une logique de suicide collectif à moyen terme. En quelques sortes : «Nous préférons agoniser lentement plutôt que d'être valorisés et sauvés par l'ours», ce qu’on retrouve dans le slogan «ni ours, ni indemnités… les Pyrénées tranquilles».

Question de fierté peut être. Peut être, seulement. Car au bout du compte, c'est quand même l'argent de l'ours qui leur permet de subsister. Mais en continuant à le refuser officiellement...

Ce positionnement est payant et trébuchant depuis quelques temps, l'Etat dénouant tous les ans un peu plus les cordons de notre bourse pour (vainement) tenter de calmer la vindicte ultra-pastorale. Mais les réalités du délabrement de la filière reprendront forcément le dessus sur ces tactiques à courte vue. Et c'est sans doute d'en être parfaitement conscient qui exacerbe autant la haine du plantigrade...

Euros-Ours

D'autres ont fait un constat assez complémentaire : s'il n'est (hélas...), plus envisageable d'obtenir la disparition de l'ours à l'échelle du massif suite à ces renforcements, il est néanmoins possible de feindre d'accompagner son rétablissement, en récupérant un maximum de crédits sur son dos. Et de majoritairement les utiliser à des fins parfois éloignées de la préservation de l'environnement. Quitte à voir l'ours disparaître localement. Mais qu'à cela  ne tienne : le vautour fauve est là pour réamorcer la pompe à subsides. Et lui, brave volatile, ne risque pas de disparaître demain...

C'est la logique illustrée par une tristement réputée Institution dite patrimoniale. Où comment faire disparaître l'ours avec l'argent de l'ours. Qui a dit qu'anti-environnementalisme ne rimait pas avec subtilité ? Avec un autre avantage : outre les financements obtenus, il demeure régulièrement possible de dénoncer le budget «extravagant» mobilisé pour quelques ours. En omettant soigneusement de préciser qu'environ la moitié de ce budget bénéficie directement au pastoralisme, et que l'autre moitié induit de l'activité localement (Equipe Technique Ours, actions de développement). Et les 10 000 €/an qui alimentaient la ligne budgétaire « amélioration de l’habitat de l’ours » jusqu’en 2006 ont été supprimés depuis.

Bilan financier global du plan de restauration ours 2005-2007Tableau 3 : Bilan financier global du plan de restauration ours 2005-2007

C'est tout le paradoxe du système : les pouvoirs publics prévoient des compensations théoriquement justifiées par la présence de l'ours. Mais la décrépitude de la filière est telle, que ces « ours-euros » deviennent indispensables à l'équilibre économique précaire des exploitations. Lesquels crédits seront d'autant pérennisés et réévalués que la machine à récrimination tournera à plein. Laquelle s'est carrément emballée.

Tant est si bien qu'aujourd'hui, quand bien même les ours viendraient à disparaître, les compensations devraient toujours être versées, sous peine de voir les exploitations mettre la clé sous la porte. Le contribuable naïf, qui croirait faire des économies en exterminant l'ours, n'y gagnerait absolument rien. D'autant plus que le coût du programme « ours », aides au pastoralisme compris, est inférieur à 4 centimes d'€/français/an. A comparer avec ce que coûte à chaque français le maintien d'une agriculture productiviste : plus de 12 milliards d'€. Soit autour de 200 €/français/an.

L'ensemble du programme ours équivaut ainsi à 1h30 de subventions agricoles!

Le jour où les ours voteront

Des politiques locaux ont vite compris eux aussi tout l'intérêt qu'il y avait à instrumentaliser l'ours. C'est un poncif, mais il se vérifie à chaque fois : la préservation de l'environnement ne fait pas gagner beaucoup de voix. Le score de la candidate écologiste à la dernière présidentielle en témoigne.

De même que le ralliement, au final, d'une deuxième candidate estampillée écologiste à un candidat adhérent à la FNSEA. Par contre, défendre l'environnement fait systématiquement perdre les suffrages de ceux qui ont intérêt à sa non-préservation. C'est particulièrement triste à l'aube du XXIème siècle, mais c'est ainsi.

De fait, le politique local n'a pas nécessairement intérêt à se trouver du côté des plus nombreux. Il est bien plus judicieux de s'acoquiner avec ceux qui disposent d'un vrai pouvoir de nuisance. A fortiori si on les tient dès le départ en estime. Le débat sur les OGM au Parlement l'a d'ailleurs  caricaturalement mis en évidence. Le fait que 80 % des français s'y déclarent opposés n'a pas pesé très lourd dans les orientations du projet de loi. Si on ajoute à cela que la plupart des circonscriptions législatives du secteur sont tenues par des opposants plus ou moins déclarés à l'actuel gouvernement, il n'en faut pas davantage pour que ce vraiment petit monde se ligue contre l'ours.

Les médias et l’ours

Cette situation aurait néanmoins du avoir un écho relativement limité, compte tenu du faible nombre de personnes concernées et de son impact économique très relatif. Mais la presse locale a rapidement évalué le potentiel médiatique de l'ours. Et pour éviter que le soufflet ne retombe, il convenait de donner une large tribune aux «anti-biodiversité». Si en plus, cela permet à un journal politiquement marqué d'alimenter son opposition à l'actuelle majorité, à l'origine du projet de renforcement, le gain est double. © Les médias et l'ours

Cette stratégie a parfaitement réussi. Elle était d'autant plus facile à mettre en place au regard du manque d'érudition environnementale du public français. Si bien que des personnes initialement plutôt favorables à la préservation de l'espèce ursine commencent à se demander si cela en vaut vraiment la peine, vue l'ampleur du désordre provoqué. Ou l'impression d'ampleur...

L’avenir

Quel avenir alors dans ce contexte qui semble bloqué ?

Pour le pastoralisme, il dépend de plusieurs facteurs tels que :

  • «l’évolution du consentement à payer des consommateurs pour des produits alimentaires démarqués issus des zones de montagne,
  • et le degré de protection du marché communautaire face aux importations de produits agricoles et agroalimentaires à bas prix en provenance de pays plus compétitifs et partenaires de l’OMC ;
  • les modalités de répartition des soutiens publics à l’agriculture (modulation, équilibre entre le premier et le second pilier de la PAC, mode de transfert des Droits à Paiement Unique, etc.), dans un contexte budgétaire devenu plus difficile depuis la fixation des perspectives financières de l’UE pour la période 2007-2013 »

(extrait de : Notes et Études Économiques N°25 août 2006, « Le régime de paiement unique et l’agriculture de montagne en France»). 

En d'autres termes, le futur s'annonce glauque. Sauf à jouer, enfin et largement, la carte du développement rural en harmonie avec l'environnement. Ce qui ne semble pas se dessiner.

Pour l'ours, il est clair que son avenir dépend de nouveaux lâchers. Sauf à se contenter d'une population nettement et durablement inférieure au seuil de viabilité. Ce qui serait en contradiction avec l'esprit d'un plan de restauration.

La réalisation de cet objectif exige que le gouvernement fasse respecter l'état de droit dans les Pyrénées vis à vis de la délinquance anti-environnement. Sans cela, tout le reste sera vain. 

Un point qu'il convient également d'évoquer, c'est le retour du loup gris dans le massif pyrénéen. Celui-ci est attesté depuis quelques années. Pour l'instant, aucune structure reproductrice n'a été observée. Ce qui ne saurait tarder, le biotope pyrénéen soumis à déprise agricole étant favorable.

On peut même raisonnablement penser qu'à court terme, le loup deviendra pour les éleveurs pyrénéens un problème autrement plus consistant que l'ours. Tout du moins, pour les éleveurs qui seront toujours en activité, 40 % d'entre eux devant partir à la retraite d'içi 10 ans. Et le renouvellement des générations est loin d'être assuré par la conjoncture.

A l'horizon 2020, ce ne sera plus la faction extrême du pastoralisme, sauf improbable redressement, qui sera le principal obstacle à la constitution d'une population viable d'ours, mais l'aménagement inconséquent de l'espace montagnard. Il est certain que la multiplication des balafres dans le paysage du massif n'est ni de nature à inspirer un écotourisme respectueux de l'environnement, ni à préserver un biotope favorable à l'ours.

Une partie de ceux qui manipulent le monde pastoral, en l'exhortant à refuser l'ours, le savent bien. Ursus arctos est un obstacle à un «développement économique harmonieux» des territoires de montagne. C'est à dire calqué sur celui de la plaine, en moins performant. Illustration : si régulièrement, des camions circulant sur l'artère qui défigure la Vallée d'Aspe font un petit plongeon dans le Gave, ce n'est pas la faute à l'indispensable tunnel du Somport, grand artisan du développement local. Mais, sans rire, celle de l'ours. Car ce sont les défenseurs de ce nuisible qui empêchent ce magnifique axe routier d'atteindre le gabarit requis pour accueillir davantage de camions qui plongeront encore plus vite dans le Gave !

Les atteintes actuelles au petit noyau de population ursin ne doivent certes pas être minimisées, tant il est facile (et judiciairement, peu risqué...) d'amoindrir une petite population à faible taux d'accroissement naturel. Mais il convient de se projeter d'ores et déjà dans l'avenir. Afin que les ours qui auront survécu aux assauts des adeptes du tout-pastoralisme ne soient pas éliminés par les adeptes du tout-béton-bitume. Car l'ours ne serait, ni la seule, ni la principale victime de ce type de politique.

Il ne faut d'ailleurs pas se tromper sur les raisons de préserver le plantigrade. L'objectif n'est pas spécialement d'avoir des ours pour avoir des ours. Surtout s'il s'agit de les cantonner dans un parc animalier ou/et de leur poser un collier émetteur à chacun. Nous ne gagnerions rien à cela.

L’homme ET l’ours

C'est une motivation finalement très égoïste qui doit prévaloir :

Être capable de préserver l'ours en France, et toutes les espèces du globe, c'est avant tout développer les qualités humaines dont nous aurons nécessairement besoin bientôt pour nous sauver, comme l'avait dit Mac Millan à propos des condors de Californie.

Il n'est évidemment pas question de faire passer l'Homme après l'animal : aider les hommes et préserver l'environnement sont simplement deux facettes d'une seule et même problématique : Éviter de transformer notre planète en gigantesque île de Pâques, devenue humainement inhabitable à force d'être surexploitée.

De la part d'une espèce qui s'est elle même qualifiée d'homme sage (Homo sapiens), c'est bien la moindre des ambitions...

Par Marc LAFFONT
Titulaire d'une maîtrise en écologie des organismes et populations.
Citoyen favorable à la cohabitation

Commentaires