La position des associations de protection de la nature et des gestionnaires d’espaces naturels en matière de biodiversité

Le pastoralisme extensif est fréquemment défendu comme une grande source de biodiversité face aux ravages de l’élevage industriel et de l’agriculture intensive, par de nombreuses associations de protection de la nature et/ou de gestion de la nature, tels les conservatoires des sites. Ces derniers élèvent d’ailleurs très souvent des animaux domestiques (moutons et vaches surtout) qui pâturent les espaces ainsi gérés. Notons immédiatement que la plupart des espaces protégés et/ou gérés sont des espaces dits "ouverts", et que la connaissance de la forêt est faible chez les naturalistes et gestionnaires alors qu’elle est le milieu naturel dominant en France et en Europe. «La forêt est la formation reine, dominante, celle dont l’étendue devrait naturellement être la plus grande, celle qui s’établirait partout, sauf conditions limitatives ou exceptionnelles» soulignait Robert Hainard.

Voici un exemple parmi tant d’autres. L’association Loire Nature, associée à la fédération des Conservatoires d’espaces naturels, la Ligue pour la protection des oiseaux, le W.W.F. et l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, a édité une plaquette «Agriculture et nature : un lien à préserver» pour présenter ses actions en faveur des pelouses et prairies dites naturelles.

Parce que les prairies et pelouses dites "naturelles" (qui n'ont en réalité rien de naturel) se raréfient sous les coups de boutoir de l’intensification agricole, de l’urbanisation, ou s’enfrichent après leur abandon, cette association comme de très nombreuses autres, se mobilise pour les préserver. Il ne s’agira pas de nier ici que ces milieux abritent des espèces menacées de notre flore et de notre faune (cependant menacées pour de multiples raisons). Il est cependant gênant de laisser penser, sans aucune nuance, que la disparition de ces prairies constitue une perte pour la biodiversité, faisant de l’élevage une condition essentielle de la
protection de la nature. On peut ainsi lire sur la plaquette de Loire Nature : «Des milieux menacés de "fermeture" : Encore assez communs, les prairies et pelouses naturelles des bords de rivière se raréfient car leur végétation évolue naturellement vers la friche puis la forêt. (…) En l’absence de pâturage, les prairies se ferment et se transforment en forêt. »

Remarquons la délicieuse contradiction entre les prairies et pelouses présentées comme naturelles et leur évolution naturelle vers la friche puis la forêt. Une telle rédaction est caractéristique de la confusion qui règne au sein des associations dès qu’il s’agit de protection de la… nature.

On notera que les chambres d’agriculture, et le syndicat FNSEA qui les dirige presque toutes, sont en pointe dans la défense d’une agriculture industrielle, celle justement qui a détruit la campagne telle qu’elle existait encore au sortir de la seconde guerre mondiale, avec son cortège d’espèces que certaines associations s’évertuent à sauver. Outardes, cailles, perdrix, alouettes, tariers, râles des genêts, courlis, plantes, batraciens, papillons et insectes ne reviendront pas grâce au maintien d’un élevage extensif sur quelques surfaces, ou grâce au débroussaillage de prairies, mais si l’agriculture évolue tout autrement.

Un autre cas intéressant est celui de la vipère d’Orsini, le serpent le plus rare de France, cantonné dans quelques secteurs des Alpes du Sud et considéré en voie d’extinction dans son aire de répartition d’ailleurs morcelée (l’Europe du Sud et orientale). Son déclin en France remonte à plus de trente ans, et s’explique en partie par le recul de son milieu de prédilection, sous l’effet du réchauffement en cours depuis 10 000 ans, mais aussi par des mises en culture, le pâturage, l’enrésinement ou l’exploitation forestière qui ont accentué la régression des pelouses sèches d’altitude.

Un programme européen piloté par l’Agence régionale pour l’Environnement de Provence-Alpes-Côte-d’Azur, tente de sauver l’espèce, notamment par l’encouragement au pâturage des moutons sur les pelouses sèches, un pâturage autrefois exercé par des ongulés sauvages. On notera ici que l’agro-pastoralisme a des effets ambivalents sur la survie de ce serpent [Plaquette Life Vipère d’Orsini, 2006-2011.] (NDLB: Le brûlage dirigé sur de grandes surfaces représente un risque potentiel pour l’espèce. En effet, ce type de pratique détruit la plupart des
abris végétaux favorables à la vipère d’Orsini et réduit considérablement l’abondance de ses proies : criquets, sauterelles…).

Le lien agriculture et biodiversité est également au coeur de la doctrine des parcs qu’ils soient naturels régionaux ou nationaux. Tous les parcs naturels régionaux mettent en oeuvre de nombreuses mesures dites agro-environnementales pour soutenir des pratiques agricoles favorables à la préservation des paysages et de quelques espèces de la faune et de la flore. À lire le président de la fédération des P.N.R. de France, biodiversité et agriculture sont intimement liées [Editorial Agroenvironnement infos, numéro 44, 2007, lettre de la mission agro-environnement de F.N.E. et de la L.P.O.]. Dans le massif des Bauges, par exemple, on élabore et on suit un plan de gestion pastoral (56 euros/hectare) avec une obligation de résultats. Il est ainsi question d’ «états de milieux à atteindre» afin de créer des structures de végétation favorables à certaines espèces (tétras lyre, pie-grièche, reptiles, flore) et à l’alimentation des troupeaux. Les moyens sont de la responsabilité de l’agriculteur (sauf exception) et seul le résultat est contrôlé. On parle ainsi d’agriculteurs «producteurs de nature».

Les parcs nationaux ne sont pas en reste, à commencer par celui des Pyrénées. Rouchdy Kbaier, ex-directeur du Parc national des Pyrénées ne cessait de dire de son côté que les bergers sont les premiers écologistes, sans jamais bien sûr définir ce qu’il entendait par l’écologie. Les pratiques pastorales sont d’ailleurs permises dans les zones centrales des parcs nationaux qui sont en France les territoires les plus protégés… sur le papier. C’est ainsi que certains secteurs comme le cirque d’Anéou (vallée d’Ossau) connaissent des charges excessives si bien que certains gardes et montagnards qualifient le Parc national des Pyrénées de "Parc à moutons".

Dans les Pyrénées, comme ailleurs sur le territoire national, il existe désormais une prime herbagère agro-environnementale, dite PHAE 2, fruit d’un règlement communautaire sur les mesures agro-environnementales et le soutien au développement rural. L’objectif de cette prime est le maintien de prairies à gestion extensive en plaine et en montagne, afin de conserver une certaine biodiversité, d’améliorer la qualité des eaux, de lutter contre l’érosion et de maintenir des paysages ouverts. Elle est versée ou non en fonction du taux de spécialisation herbagère des exploitations, du taux de chargement de l’exploitation. Un certain nombre de pratiques (labour, désherbage chimique, etc.) sont précisés ou interdits.

C’est à l’exploitant d’indiquer les éléments de biodiversité de son terrain : milieux situés en zone Natura 2000, vergers de haute-tige, tourbières, haies, arbres isolés, mares, murets, etc. Il sera retenu si les éléments de biodiversité retenus correspondent à 20% au moins de la surface engagée. Pour atteindre un tel seuil, des compensations sont permises comme des plantations de haies. La destruction d’éléments de biodiversité n’est sanctionnée que lorsqu’elle atteint un hectare.

Si toutes les conditions sont remplies, l’exploitant recevra pendant 5 ans 76 ou 45 euros/hectare selon la productivité des surfaces. Pour l’année 2008, 2 400 dossiers sont potentiellement éligibles. Notons qu’un certain nombre d’éleveurs ne déposeront pas de dossier en raison d’un dépassement des doses de fertilisation. Des contrôle s de terrain sont prévus sans qu’on ne connaisse leur ampleur [Communication téléphonique avec Madame Martins du Service de l’économie agricole à la D.D.A.F. des Pyrénées-Atlantiques, notice d’information PHA2 campagne 2008.] Remarquons d’emblée que les promoteurs des mesures agro-environnementales évoquent la défense de la biodiversité, sans pour autant préciser qu’ils la réservent de fait à certaines espèces bien précises.

À la question : «L’agriculture de montagne serait-elle plutôt favorable ou défavorable à la biodiversité ?» Véronique Plaige, chargé de mission «milieux naturels et paysages» au Parc national de la Vanoise, répond : «Ni l’un, ni l’autre ! Ce discours est faux et surtout réducteur. Tout dépend des pratiques.» Le niveau de fertilisation et la date de fauche sont alors déterminants.

Dans notre pays, les fameuses PHAE 2 ne traitent malheureusement le problème qu’à ses marges. Citons d’une part le constat du naturaliste auvergnat Jean-Pierre Dulphy : «la biodiversité qui accompagne les territoires dédiés aux productions agricoles est importante à considérer car elle représente un enjeu important (surfaces élevées) même si les densités de beaucoup d’espèces sont faibles. Par ailleurs, cette avifaune est maintenant de plus en plus menacée par l’intensification des pratiques. [« Note sur l’avifaune présente dans une zone ouverte d’élevage située à 1 000 mètres d’altitude dans les Puy de-Dôme (Auvergne) » in Le Grand-Duc, n°70, juin 2007.]»

Le constat de J.-P. Dulphy est d’ailleurs partagé par de très nombreux naturalistes français et européens. Ainsi Jean-François Terrasse, ornithologue de réputation internationale, observe depuis quelques décennies la chute des effectifs de nombreuses espèces liées aux milieux agricoles extensifs des Causses (comm. pers.). Il en est de même dans d’autres pays d’Europe. Les ornithologues slovènes qui étudient le traquet tarier, un petit passereau typique des prairies de fauche, partent désormais plus au sud, au Monténégro, pour trouver des densités autrefois "normales" dans leur pays (commentaire de Cyril Schönbächler, naturaliste suisse, contractuel au Muséum de Genève).

Pour conclure, nous estimons que les gestionnaires d’espaces naturels devraient reconnaître que, dans la plupart des cas, la défense de milieux dits ouverts au moyen du pastoralisme ressort de considérations culturelles et non écologiques. Il n’est pas gênant de conserver des pelouses sèches, des estives, des prairies si nous admettons que leur sauvegarde est avant tout une volonté de jouir de ces paysages avec la faune et la flore qui sont associées.

Stéphan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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