Repères historiques

Avant tout, faisons ce qu’on ne fait jamais assez : reprenons les échelles de temps, comme le propose François Moutou, vétérinaire et épidémiologiste à l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA), président de la Société française d’études et de protection des mammifères (SFEPM) et membre du comité scientifique de Ferus.

La preuve la plus ancienne de la présence humaine en Europe est celle d’un fragment de mandibule et d’une prémolaire inférieure vieux de 1,2 à 1,3 million d’années, découverts récemment sur le site préhistorique d’Atapuerca (Burgos, Espagne). L’art apparaît entre 30 et 40 000 ans en Europe. La statue d’ours de la grotte de Montespan (Haute-Garonne,  Pyrénées), considérée comme la plus vieille au monde, a 15 ou 20 000 ans d’âge.

Les moutons, chèvres et boeufs furent domestiquées au 9ème millénaire avant J.-C., au Proche-Orient et sont apparus en Europe occidentale il y a environ 7 à 7 500 ans. Dans les Pyrénées, l’élevage s’impose il y a environ 5 000 ans. Au regard de l’échelle du temps, rapportée à plus d’un million d’années, l’élevage est très moderne. Rappelons que la domestication est l’asservissement préférentiel et déformant d’une fraction de la nature, végétale ou animale. La grande faune sauvage, présente bien avant la colonisation humaine et la domestication, était beaucoup plus riche qu’aujourd’hui.

Car la civilisation agro-pastorale s’est surtout illustrée par un appauvrissement accéléré de la faune européenne. Parmi d’autres, les travaux de Jean-Denis Vigne, directeur de recherches au CNRS et par ailleurs directeur d’un laboratoire d’archéozoologie au Muséum national d’histoire naturelle, démontrent les effets importants de la société néolithique sur la nature. Dans son passionnant ouvrage Les origines de la culture. Les débuts de l’élevage [Edité par Le Pommier, 2004], et sous un chapitre intitulé «La domestication de la nature», Jean-Denis Vigne, dresse l’histoire de la chute complète de la biodiversité des îles  méditerranéennes engagée dès le néolithique, sous l’action des hommes agriculteurs et éleveurs. C’est ainsi que nous apprenons que les mammifères autochtones de Corse ont tous disparu (5 espèces dont 3 au moins probablement par la faute de l’homme), idem en Crète à l’exception d’une musaraigne. J.-D. Vigne n’hésite pas à parler de «catastrophe écologique» car ces espèces endémiques ont disparu à tout jamais. « À l’échelle du Bassin méditerranéen, c’est donc une chute globale qui s’est produite. Même si l’on ne peut pas affirmer que l’extinction des espèces de grande taille (éléphant, hippopotame nain, cervidés…) soit le fait de l’homme, il y a fort à parier que celle des rongeurs et des insectivores résulte, dans toutes les îles comme en Corse, de profondes dégradations du paysage liées aux activités agro-pastorales engagées dès le néolithique

Sur le continent européen, la grande faune qui subsiste (ours, loups, lynx, gloutons et ongulés sauvages) est l’ombre de ce qu’elle fut. Le cheval sauvage et l’aurochs ou boeuf sauvage ont disparu à la période historique. Le bison a été sauvé in extremis en Pologne, l’élan a considérablement régressé, etc.

Revenons à Jean-Denis Vigne qui va encore plus loin dans sa conclusion et stimule des recherches pour le moins excitantes : «L’histoire longue, celle qui voit plus loin que le bout de ses textes, celle qui inscrit la préhistoire dans ses préoccupations, apporte aussi matière à réflexion aux citoyens occidentaux pressés du XXIe siècle que nous sommes. La lenteur des processus de domestication, les hésitations dont ils témoignent incitent à penser que les générations qui les ont menés n’avaient pas conscience de la voie dans laquelle, irrémédiable, elles engageaient l’humanité tout entière

Stéphan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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