La position ultrapastorale en matière de biodiversité

Nous appelons ultrapastoraux les groupes d’éleveurs, rejoints par d’autres catégories socio-économiques, qui excluent toute nature réellement sauvage dans les Pyrénées.

Ils agissent pour voir reconnaître l'incompatibilité entre la présence des prédateurs et le maintien d'un pastoralisme qu’ils appellent durable, rejettent par conséquent le renforcement de la population d’ours d’origine slovène, refusent par avance le retour naturel des loups, s’inquiètent de l’abandon des terres cultivées ou labourées qui s’enfrichent et reviennent à la forêt. Face à cet «ensauvagement» mortifère à leurs yeux, ils défendent une nouvelle alliance entre l’homme et la montagne où l’animal domestique primera toujours sur le sauvage. Une lecture de leur prose indique une forte proximité avec les thèmes chers au nouveau Chasse Pêche Nature Traditions (CPNT) de M. Frédéric Nihous, établi dans les Pyrénées-Atlantiques, tout comme son maître à penser, Jean Saint-Josse. On les reconnaît aussi à leur forte propension de qualifier leurs adversaires de Talibans !

Les principaux groupes ultrapastoraux des Pyrénées

  • l'Association pour la sauvegarde du patrimoine d'Ariège-Pyrénées (A.S.P.A.P.), Foix, présidée par Philippe Lacube, animée par Magali Boniface,
  • l'Association pour la sauvegarde du patrimoine pyrénéen (A.S.P.P. 65), Argelès-Gazost, présidée par Marie- Lise Broueilh,
  • l'Association de défense de l'identité pyrénéenne (A.D.I.P.), Haute-Garonne, dont le président est Francis Ader,
  • la Fédération transpyrénéenne des éleveurs de montagne des Pyrénées-Atlantiques (Laruns, 64), présidée par Jean-Pierre Pommiès, et
  • le comité de défense contre la réintroduction d’ours (Laruns, 64), dont la secrétaire générale est Madé Maylin.

Ces groupes sont fédérés au sein de l'Association pour le développement durable de l'identité des Pyrénées. L’ADDIP, créée en 2000, a son siège à la Fédération pastorale de l‘Ariège à foix. Elle est présidée par Philippe Lacube. Son vice-président est Pierre Cazassus Lacouzatte de la Fédération des éleveurs transhumants (64), son secrétaire Francis Ader et elle dispose d’une chargée de mission en la personne de Marie-Lise Broueilh. Ajoutons que la Fédération pastorale de l’Ariège est présidée par M. Jean Rouch, par ailleurs maire de la commune ariégeoise d’Alzen, président de la communauté de communes du Séronnais, conseiller général de La Bastide de Sérou, président du Syndicat de préfiguration du Parc naturel régional d’Ariège et, bien évidemment, proche d’Augustin Bonrepaux, homme politique très influent de l’Ariège, ancien député (1981-2007) et président du conseil général. Le directeur de la Fédération pastorale est Jean-François Rummens qui nous accompagnait lors du séjour officiel en Trentin (Italie du Nord) organisé par l’Etat au mois de décembre 2007. M. Rummens est également directeur du service «Espace rural» au conseil général.

On aura donc compris que ces groupes ultrapastoraux sont tout sauf miséreux et bénéficient d'appuis politiques de poids.

Pourquoi les groupes ultrapastoraux défendent la biodiversité?

On s’étonnera peut-être que de tels groupes défendent la biodiversité. C’est sans compter sur le caractère plastique du terme qui autorise d’y mettre n’importe quoi et d’abuser l’opinion. Bref, à l’auberge espagnole dépeinte par Jean-Claude Génot les ultrapastoraux ne sont pas les moins malins. La question est devenue si importante qu’elle figure d’ailleurs en très bonne place dans les statuts de l’ADDIP L’objet de cette coordination est : «le développement durable et la promotion des activités d’élevage et de pastoralisme caractéristiques de l’identité des Pyrénées et créatrices de biodiversité. (…) La représentation des Pyrénéens auprès des départements, des régions, des Etats français et espagnol pour affirmer l’impossible cohabitation entre prédateurs et pastoralisme et prôner la défense du pastoralisme, principal outil de conservation de la biodiversité de ce massif » (c’est nous qui soulignons).

Sur la question de la biodiversité, ces groupes s’appuient essentiellement sur les écrits de Bruno Besche-Commenge, ancien enseignant et chercheur au centre de linguistique et de dialectique de Toulouse et connaisseur de l’histoire des techniques agropastorales.

Aux yeux de ces éleveurs, le pastoralisme serait incompatible avec la présence des grands prédateurs, qui eux-mêmes menaceraient la biodiversité. C’est même une forme d’Internationale, non du socialisme à visage humain, mais des montagnes à visage humain, qui se met en place, avec d’autres éleveurs asturiens et alpins essentiellement opposés aux loups. Dans notre pays, le mouvement est soutenu par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), les Jeunesses agricoles (JA), l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA.), la Fédération nationale ovine (FNO) et la Fédération nationale des éleveurs de chèvres (FNEC) qui ont signé ensemble un manifeste pour «le maintien de la biodiversité en zone d’élevage» en octobre 2007. Ces organisations exigent l’arrêt de la réintroduction de l’ours, le retrait des loups en zone d’élevage et la régulation des populations de vautours et de lynx. L’installation durable des prédateurs est pour elles incompatible avec l’activité agricole et menacerait la biodive rsité, dont ils sont devenus en quelques années à peine les hérauts.

C’est ainsi que nous avons vu apparaître ce concept bien étrange : «la biodiversité à visage humain», presque trente ans après le «socialisme à visage humain» du Tchécoslovaque Dubcek. Certes, il est très rassurant d’être entouré par les siens, d’animaux domestiques, d’évoluer dans un paysage partout marqué de l’empreinte humaine. Mais nous jugeons qu’il est impossible, chimérique de vouloir une biodiversité, c’est-à-dire un ensemble de formes de vie sauvages, non contrôlées, à «visage humain». Plus extrémiste encore que ses collègues français, Carlos Barrera Sanchez du Sindic du Val d’Aran, déclamait à Bagnères-de-Bigorre le 13 mai 2006 lors de la manifestation de refus des lâchers d’ours :

«la véritable biodiversité du massif et des pays pyrénéens, c’est notre culture, notre histoire, nos traditions, et ce sont les personnes qui habitent les Pyrénées. Avec notre travail et tout notre respect, nous avons fait des Pyrénées une merveille, notre maison commune où nous vivons tous. (…) Des Pyrénées déshumanisées ne sont rien» (sic !).

On appréciera le caractère profondément narcissique d’une telle envolée. Non, la biodiversité ne se réduit pas à la culture humaine, si élevée soit elle, aux chèvres, aux moutons et aux vaches, quand bien même nous pouvons prendre du plaisir à manger leur viande, un crottin de bique ou un fromage de brebis.

Quid de la biodiversité domestique ?

La convention de Rio a ajouté à la biodiversité originelle une biodiversité dite domestique. Cette dernière doit être défendue d’autant qu’elle est menacée par les processus de sélection modernes.

Le pas est vite franchi par les ultrapastoraux d’affirmer que les races domestiques, et particulièrement les races autochtones, font partie intégrante de la biodiversité pyrénéenne. Rappelons que les races de moutons ont été sélectionnées au fil du temps à partir d’un ancêtre sauvage originaire d’Asie et se rattachent à la même espèce. Les chèvres actuelles descendent également d’un ancêtre asiatique. La souche des bovins, elle, remonte à l’aurochs.

M. Besche-Commenge ou Mme Violaine Bérot, vice-présidente depuis 2007 de l’Association La chèvre pyrénéenne, par exemple, défendent ces races qui seraient menacées par la présence de l’ours et le retour du loup, deux animaux qui, eux, ne seraient pas menacés. Rappelons que si quelques races de moutons ou la chèvre des Pyrénées ont de si faibles effectifs, elles le doivent à des choix agro- industriels décidés par les syndicats agricoles qui soutiennent les groupes ultrapastoraux, mais en aucun cas à l’ours ou au loup. Nous connaissons des éleveurs de brebis castillonaise et de chèvre des Pyrénées qui n’adhèrent pas au discours des deux personnes précitées. Un des éleveurs de chèvres pyrénéennes, rencontré en Béarn, nous disait toute son admiration pour l’ours, qu’il appelait respectueusement «Le Monsieur». S’il appelait même de ses voeux le retour du lynx dans les Pyrénées, il n’en était pas de même avec le loup, rejeté sans discussion. En outre, la position officielle de l’association La chèvre pyrénéenne était manifestement favorable aux lâchers d’ours de 2006. Malheureusement, en raison des liens claniques du monde pastoral et d’un climat violent qui règne dans ces milieux, il est très difficile aux éleveurs de témoigner ouvertement.

Vache béarnaisePrenons aussi l’exemple de la vache béarnaise si belle avec ses cornes en forme de lyre. Présente par milliers jusqu’aux années 1960, lorsqu’il y avait encore une trentaine d’ours dans les Pyrénées occidentales, elle a cédé la place à la Blonde d’Aquitaine, à la Holstein ou la Pie noire sélectionnées pour leur meilleur rendement. La politique officielle ne voulait plus de races dites mixtes, à la fois laitière et à viande. L’intérêt des béarnaises était de donner du lait en fin de printemps et de début d’été et donc de permettre la fabrication importante du fromage mixte vache-brebis.

Bernard Cimorra, un des sauveurs de cette race, n’a jamais eu le moindre problème avec les ours, alors que ses bêtes estivent depuis onze ans, notamment dans la montagne d’Arrioutort fréquentée de tous temps par le plantigrade. Par contre, M. Cimorra, qui détient le plus grand troupeau [B. Cimorra possède 17 têtes, sur un cheptel de 150 individus répartis entre 36 éleveurs.] , nous confie qu’il ne reçoit aucune aide sérieuse de la chambre d’agriculture des Pyrénées-Atlantiques qui a même refusé de mener le recensement annuel de son troupeau. En revanche, alors que cette race n’est pas suffisamment reconnue, elle est la mascotte d’un festival de musique bien connu en Béarn, et ce sont des blondes d’Aquitaine que certains guides touristiques montrent aux touristes en les nommant béarnaises…

Nous ferons une analogie évidente avec ces représentations d’ours dont certains abusent à des fins strictement commerciales dans les Pyrénées (notamment occidentales), les mêmes refusant le renforcement de la faible population existante.

Revenons à nos moutons, toutes races confondues. Le nombre de moutons écrase celui des ours : un milliard de têtes contre 2 à 300 000, qui peuvent très vite, et nous insistons sur ce point, se trouver menacés par l’expansion économique et démographique exponentielle de l’humanité. Insistons aussi sur l’extrême faiblesse des populations d’ours d’Europe occidentale (Cordillère cantabrique, Pyrénées, Trentin et Abruzzes) qui totalisent environ 200 individus.

En outre, que vaut ce discours des associations ultrapastorales selon lequel l’homme a enrichi la nature en créant des races de moutons ou de vaches, quand il a exterminé la souche de toutes les races de moutons ou de bovins… Nous faisons nôtres la réflexion suivante de François Moutou :

«La domestication n’est pas une forme de conservation des espèces car de nombreux "ancêtres" et non des moindres ont déjà disparu (aurochs, chevaux, ânes, dromadaires) ou sont au bord de l’extinction (buffle, yack, chameau), pour ne prendre que quelques exemples chez les mammifères. Il faut ajouter que si chaque espèce sauvage possédait le potentiel génétique qui a permis de donner naissance à toutes les races et variétés actuelles (je ne parle pas des hybridations interspécifiques volontaires comme le mulet), il semble très aléatoire d’imaginer que des espèces ancêtres sauvages perdues pourraient être reconstituées à partir de quelques unes de ces races ou variétés qui justement en descendent. » [(« Biodiversité », La Gazette des grands prédateurs, revue de l’association Ferus, n°26, hiver 2007-2008, p. 17.] »

L’homme éleveur, présenté comme si prévoyant par nos adversaires, a été assez intelligent pour perdre les souches de ses propres troupeaux. Là est la vraie catastrophe, pas celle de la raréfaction de quelques races de moutons sélectionnées dans les Pyrénées. Allons même encore plus loin en puisant dans les travaux passionnants de Jean-Denis Vigne sur les effets importants de la société néolithique sur la nature. Dans son ouvrage Les origines de la culture. Les débuts de l’élevage [Edité par Le Pommier, 2004. Un petit ouvrage vivement recommandé !], ce directeur de recherches au C.N.R.S., par ailleurs directeur d’un laboratoire d’archéozoologie au Muséum national d’histoire naturelle, évoque la disparition de l’aurochs dont le dernier individu meurt en 1627 dans un zoo sur le territoire de l’actuelle Pologne. L’ultime population sauvage jalousement conservée par des gardes du roi de Pologne, Ladislas Ier, est alors décimée par les conséquences des guerres et… une épidémie transmise par les bovins domestiques qui vivaient à leur contact dans la forêt de Jaktorow. Ceci pourrait apparaître comme une vieille affaire sans grand intérêt. Il n’en est rien ! Laissons Jean-Denis Vigne :

«Ce qui est intéressant à retenir dans cette histoire de la disparition de l’aurochs qui s’est étendue sur 5 000 ans, ce sont les différentes étapes qui l’ont jalonnée et la multiplicité de ses causes : la concurrence avec l’élevage, la réduction de la niche écologique - les aurochs ayant été contraints de reculer dans les zones restées à l’écart des déforestations - qui a induit la réduction des populations et leur fragilisation - l’occupation d’écosystèmes diversifiés permet une meilleure résistance à l’extinction-, la chasse demeurée intense et les maladies transmises par le bétail. Ces différents éléments sont d’autant plus intéressants à faire ressortir qu’on les retrouve à l’oeuvre dans les extinctions qui sont actuellement en cours de par le monde. »

Comme l’avait si bien montré Robert Hainard dans ses essais [Voir la bibliographie générale.], nous nous comportons encore comme des hommes néolithiques aux réflexes d’exploitation intégrale. Voilà une des raisons de cette attitude ultrapastorale, en apparence paradoxale, à défendre l’authentique, l’autochtone, le "racé pyrénéen" quand justement l’autochtone est l’ours ou le loup, et l’exotique, la chèvre ou le mouton.

Qui gèle vraiment la montagne ?

Ce qui est bien cocasse aujourd’hui est de voir les groupes ultrapastoraux s’accrocher aux relevés faunistiques et floristiques des sites Natura 2000 (qui ne sont ni pas des preuves absolues d’une riche biodiversité, mais la photographie à l’instant "t" de l’état du milieu) pour exiger le maintien de leurs activités garantes de la biodiversité de la montagne. Or, qui dit maintien d’un pastoralisme pour préserver une biodiversité, dit mise sous cloche d’un milieu qui ne connaît plus les processus écologiques dynamiques. Les mêmes qui reprochent la sanctuarisation de la nature au moyen des parcs et des réserves (une sanctuarisation bien relative en France), s’acharnent à geler la montagne pyrénéenne sous la dent des bêtes domestiques et du fe u. Plus que d’un gel, il s’agit d’une infantilisation permanente de la végétation qui ne doit surtout pas aller jusqu’au stade effrayant de la broussaille.

D’autres sources collectées par M. Besche-Commenge Pyrénées : pastoralisme et biodiversité, dans l’histoire et aujourd’hui », février 2008.] voudraient nous faire croire que sans les moutons, bien des graines de plantes ne seraient plus disséminées, que les herbivores sauvages ne sont pas suffisamment nombreux pour soit disant maintenir la biodiversité végétale et empêcher le sinistre embroussaillement, que la valeur nutritive des pâturages est améliorée par les brebis et qu’elle est plus favorable aux isards, que sans pastoralisme les autres ongulés l’emportent sur l’isard, etc.

Sacré mouton ! Si le Bon Dieu ne l’avait pas inventé, il aurait fallu le créer ! (NDLB : lire le texte "le mouton") Naturaliste de terrain reconnu, Gilbert Cochet est agrégé de sciences naturelles, correspondant au Muséum d’histoire naturelle et expert auprès du Conseil de l’Europe. Voici ce qu’il déclarait dans un entretien [La Voie du Loup (Mission Loup, France Nature Environnement), n°19, octobre 2004.] :

Selon vous, il n’est pas utile, voire même néfaste, de vouloir entretenir à tout prix des " milieux ouverts", en y faisant pâturer des moutons ?

«À mon avis, le mouton, c’est bon pour nous donner de la laine, de la viande, du lait et de bons fromages et puis, pourquoi pas, des paysages de pelouses mais c’est tout. C’est une espèce exotique et je ne vois pas comment il pourrait, en France, gérer des milieux naturels, ça n’a pas de sens. Autant utiliser le lama ou le kangourou ! On comprend certaines personnes qui ont connu une période où l’agriculture était encore relativement respectueuse de l’environnement et où on avait des milieux un peu nouveaux, pâturés par le mouton, mais il faut bien imaginer et c’est peut-être dur à entendre pour certains qu’une pelouse rase, sèche, pâturée par les moutons, ça n’existe pas naturellement en France. C’est un milieu créé par l’homme et son cheptel domestique, on peut le garder pour des raisons ethnologiques, culturelles mais que l’on ne vienne pas dire qu’il s’agit de milieux naturels intéressants ! L’homme, même avec son mouton, n’a jamais créé la moindre orchidée. »

Quelques écrits ultrapastoraux

Nous avons disséqué quelques textes pour pénétrer plus en avant le credo ultrapastoral. Nous assurons le lecteur que nous faisons là un commentaire sérieux, et ne tronquons aucune phrase de manière à faire dire le contraire de ce qui a été écrit. Prévenons que nous n’avons pas exercé une critique intégrale de ces textes ; cela viendra un jour.

Le pastoralisme et la biodiversité vus par l’A.S.P.A.P.

Dans sa lettre, mise en ligne, Vivre en Pyrénées, de septembre 2007, cette association déroule son credo dans un texte intitulé : «Ruralité, biodiversité, développement durable : des Pyrénées à visage humain

«À partir de travaux scientifiques et de directives politiques qui, depuis la Conférence de Rio, envisagent de façon liée biodiversité, développement durable, et ruralité, nous avons pu recueillir des éléments irréfutables qui démontrent comment l’avenir des Pyrénées, montagnes humaines depuis le néolithique, ne peut être ni l’ensauvagement, ni le conservationnisme patrimonial.

Cette approche met en évidence comment, entre ces deux écueils semblablement réducteurs, les Pyrénées ont aujourd’hui un rôle à jouer au croisement des voies qui ont toujours été les leurs : assurer à la fois - production agricole pour nourrir les hommes, -création et maintien de paysage et de biodiversité, - offre de sites et d’activités de loisir pour ceux qui les visitent, - emplois et plaisir de vivre pour ceux qui y habitent. »

Sous la rubrique «Pastoralisme et biodiversité» on lit : «le pastoralisme, patrimoine vivant des Pyrénées» (le reste est- il mort ?)

Présentée comme une activité venue de la nuit des temps, le pastoralisme aurait un «rôle moteur de la biodiversité» ! Nous n’avions jamais encore repéré l’utilisation du terme très connoté de «moteur» dans un texte traitant de la biodiversité. Une conséquence de la mécanisation de l’agriculture sans doute et du goût de certains pour de puissants 4x4. Notons aussi que la nature n’est que très rarement définie par les ultrapastoraux (et pas souvent par les défenseurs de la nature non plus) qui préfèrent aujourd’hui le terme fourre-tout de biodiversité. Ce dernier a l’avantage d’épater le chaland et de noyer le poisson.

L’abandon de la transhumance est relié à un «appauvrissement de la diversité végétale, qui se traduit par une grande sensibilité à ces incendies dont les télévisions ont montré les désolantes images» (sic !). Nous apprécierons la rapidité dialectique de la conclusion : c’est vrai puisque c’est « vu à la télévision » !

D’après l’A.S.P.A.P. la présence des ovins en montagne a «contribué à créer et continue à maintenir la biodiversité végétale des montagnes, jusqu’à haute altitude.» Bref, dit l’A.S.P.A.P., «la biodiversité ça se cultive

La biodiversité, ça se cultive(NDLB: Photo ahoutée, issue de La montagne et alpinisme n°3 2006)Le paradis terrestre selon l'ASPAP?)

Nous traduisons : si l’homme, en l’occurrence l’éleveur, n’était pas apparu dans nos montagnes il y a 5 000 ans, la biodiversité végétale ne se serait pas maintenue. Sans doute qu’elle était entrée dans un processus dégénératif que la dent d’animaux exotiques a inversé. Mieux, les chèvres et moutons ont créé des plantes ! Lesquelles ? Vite, ces noms que nous n’avons jamais encore lu dans une flore. Au fond, la seule biodiversité admise par les ultrapastoraux est celle qui entre en conjonction avec les hommes et leurs cultures. Ils repoussent la nature qui vit par et pour elle-même. L’homme doit lui aussi, pour reprendre les mots de M. Besche-Commenge, être reconnu comme un créateur de biodiversité.

En poursuivant, nous trouvons enfin une phrase très explicite : «Ainsi la nature est belle parce qu’elle est entretenue, parce que les prairies sont fauchées.» On mesure ici ce que la nature culturelle peut bien être. Libre aux membres de l’A.S.P.A.P. de ne trouver «belle» la nature que lorsqu’elle est jardinée, libre à d’autres de la trouver belle aussi quand elle ne porte aucune marque humaine.

Après l’étalage de science, viennent les scénarios des catastrophes annoncées, contre lesquelles les éleveurs, qualifiés d’ «acteurs de la biodiversité», seraient les seuls à pouvoir lutter. «Aussitôt l’espace déserté par les troupeaux, il suffit de quelques saisons aux ligneux et fougères, au gispet, espèces végétales dominantes, pour coloniser définitivement des pelouses abandonnées, les versants, les prés. Dans tous les cas, s’ensuivra un recul de la biodiversité de ces espaces, que buissons et ronces envahiront bientôt. En aucun cas, la forêt originelle ne reviendra.» Ainsi parle Madame Soleil ! Adieu écologues, paléoécologues, naturalistes (des branches diverses de la talibanerie internationale), on vous le dit, la forêt ne reviendra pas !

Nul conte de fées sans le Papé. L’ASPAP en a déniché un, un vrai, un «ancien» qui a fatalement toujours raison : «Quand les troupeaux seront tous partis, nous dit un ancien, pour que la montagne soit belle on fera venir des engins à moteur, des broyeurs, des faucheuses. Dans le bruit et l’odeur d’essence, ils racleront, arracheront, piétineront ces espaces que les troupeaux entretenaient pour nous tous. Les loups tueront aussi les marmottes, les isards. Les ours feront les poubelles des villages. Les touristes regretteront les troupeaux, on regardera des photos, des films et des livres sur la transhumance. Il sera trop tard.»

Le Papé y va si fort qu’il nous faudrait des pages de commentaires. On notera l’emploi fondamental de l’expression «pour que la montagne soit belle», preuve une nouvelle fois que la question est culturelle et surtout pas écologique. Parmi les énormités, on félicitera cet «ancien» qui n’a jamais connu les loups dans les Pyrénées (les meutes ont disparu avant sa naissance, à moins que ce monsieur n’ait plus de 120 ans), qui ne sait sans doute rien de leur biologie, de prévoir un tel avenir sombre à la faune de nos montagnes, que toutes les situations étrangères et des Alpes du Mercantour viennent contredire.

Mais l’ASPAP n’ayant peur de rien, continue : «Cette vision d’avenir fait froid dans le dos. Elle est déjà le présent de la région des Picos de Europa, en Espagne dans les Asturies, où en dix ans les loups ont vidé les montagnes des troupeaux, puis de la petite et grande faune, jusqu’à transformer les paysages en friches. Au point que les associations pro-loup tirent la sonnette d’alarme, démunies devant les résultats catastrophiques de leur expérience d’apprentis sorciers

Nous mettons au défi l’ASPAP de prouver ce qu’elle affirme là par des données scientifiques sérieuses, pas au moyen de fantasmes ou d’histoires récoltées chez Papé. Jamais des loups, ni aucun autre prédateur, n’a entraîné la disparition de ses proies. Pour ce qui est de la faune domestique, allochtone ou autochtone, c’est elle qui a entraîné la disparition, par éradication, des prédateurs sauvages autochtones, et pas l’inverse.

Aujourd’hui, grâce à l’évolution des moeurs et des lois, il est difficile aux éleveurs d’éliminer les espèces qui les gênent. Notons l’emploi de l’image des «paysages en friches», hantises diurnes et nocturnes des membres de l’ASPAP. Deux clichés accompagnent d’ailleurs cette «vision d’avenir» dont on cherche vainement la logique : un ours derrière les barreaux d’une cage et un milieu en voie de reboisement. Ces clichés sont ainsi légendés : «Asturies : de la biodiversité… à l’ensauvagement.» On s’y perd vraiment : la biodiversité est réduite à une bête captive d’un cul-de-basse-fosse et l’ensauvagement est justement représenté par un milieu riche de vie et de biodiversité. Le confusionnisme est roi chez les ultrapastoraux !

Aspap_biodiversiteVous croyez que nous avons livré là un commentaire trop facile. Allez voir ! (www.aspap.info, rubrique "Pastoralisme et biodiversité", page "un patrimoine à sauvegarder"

La fiche «Pastoralisme» sur Wikipédia

Voici quelques extraits de la fiche "Pastoralisme" sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Le rédacteur est un guide de pays très proche des ultrapastoraux (NDLB: Louis Dollo) qui adoucit ici son discours pour tenter de lui donner un ton neutre et objectif. Mais patatras…

«L’abandon des zones intermédiaires conduit à leur fermeture progressive. Contrairement à une opinion répandue, le retour du boisement sauvage ne conduit pas à une réapparition de la forêt initiale. On voit au contraire taillis et broussailles reconquérir ces sites abandonnés par les troupeaux. Les bergers disent: la montagne est salie. Cette évolution est difficilement réversible car les bêtes refusent de pacager sur des prairies embroussaillées, l’herbe y est moins abondante et l’ombre inquiète les animaux.

Les conséquences environnementales ne sont pas négligeables. La plus visible est la modification des paysages ancestraux de la montagne, avec une densification de la zone de moyenne montagne qui étouffe progressivement les villages, accentuant la pression menaçante de la forêt et dégradant l’équilibre visuel des paysages.

L’absence de l’entretien assuré par les troupeaux induit une fragilisation du milieu : réduction de la diversité végétale et animale (et non l’inverse comme on le suppose à tort en constatant un retour à l’état sauvage d’un paysage), car les espèces vivant dans un milieu ouvert disparaissent. Les zones fermées et embroussaillées sont plus vulnérables aux incendies, les risques d’avalanches y sont également plus nombreux. Les voies d’accès, inutilisées, deviennent inaccessibles aux randonneurs. »

Remarquons tout d’abord l’emploi de mots et d’expressions très connotés, qui trahissent la peur d’une sauvagerie propre à ensevelir le monde humain : la "montagne salie", "étouffer", "pression menaçante", "l’ombre" qui inquiète. C’est une constante dans tous ces textes. Cette vision d’une nature qui reprend ses droits ne mène ni au chaos ni à la pauvreté biologique. Nous avons affaire ici à une personne inculte sur le sujet, qui déverse ses phobies après avoir recopié des conclusions grossières et mensongères.

(NDLB: Wikipédia prévient d'ailleurs : "Cet article ou cette section ne cite pas suffisamment ses sources. Son contenu est donc sujet à caution. Wikipédia doit être fondée sur des informations vérifiables." Sur cette fiche les apports et les liens apportés par Louis Dollo sont régulièrement retirés par des internautes vigilants. Mais il revient.)

La complainte de Violaine Bérot

Éleveuse de chèvres et de chevaux, romancière et éducatrice d’enfants en difficulté, Violaine Bérot a exprimé ses idées dans un essai dont voici un extrait :

«Et aux petits paysans pyrénéens on impose l’ours, comme pour mieux les aider à disparaître d’un paysage agricole qui ne veut plus d’eux. Or, c’est le paysan pyrénéen qui entretient la montagne. C’est lui qui fait le paysage que le touriste trouve si "naturellement" beau. Les troupeaux en pâturant l’herbe d’estive empêchent la fougère de tout envahir. Pourtant, rares sont les randonneurs qui s’imaginent ce que seraient leurs beaux sentiers de promenade s’il n’y avait plus ni vaches ni brebis pour pacager les alentours. Dans les vallées c’est le même paysan qui fauche, qui nettoie, qui empêche la ronce et la forêt de tout recouvrir. (…) Veut-on que la montagne pyrénéenne devienne un no man’s land inaccessible à l’homme, où le feu de forêt pourra tout anéantir en quelques heures, où il ne restera plus grand-chose de cette biodiversité si chère à ceux qui se targuent d’écologie. [Violaine Bérot, L’ours : les raisons de la colère, éditions Cairn, 2006.] »

Misérabilisme, fantasme très occidental de la forêt sombre et dangereuse, inversion des rôles (c’est quand même l’éleveur qui met le feu…), manipulation de réalités inconnues (la fameuse et trop fumeuse "biodiversité"), tout y est chez cette égérie d’un pastoralisme incapable d’accepter la présence du monde sauvage. Excellent connaisseur de la nature, ancien professeur de biologie à l’Université de Lyon, ingénieur chimiste, docteur ès sciences naturelles, naturaliste, précurseur de la protection de la nature en France et à ce titre fondateur de la FRAPNA, auteur de nombreux ouvrages [Parmi lesquels, La nature en crise, Sang de la terre, 1988.], Philippe Lebreton écrivait ces lignes très indiquées pour Madame Bérot :

« L’Homme, le méditerranéen surtout, animal de savane, psychiquement prédisposé aux activités pastorales et agricoles, voit dans la forêt l’ennemi "à abattre" (c’est le cas de le dire). Loin des espaces ouverts où la vue et l’ouïe, sens humains prédominants, assurent la sécurité, notre espèce se sent confusément menacée par les ombres et les murmures de la forêt cachant l’approche du fauve dévorant ! [Le Courrier de la Nature, revue de la Société nationale de protection de la nature (S.N.P.N.), n°22, 1972.]»

La FNSEA s’intéresse à la biodiversité !

La presse régionale, et agricole bien entendu, se fait malheureusement très souvent l’écho des fantasmes ultrapastoraux, sans analyse sérieuse de la situation et sans grand respect de la contradiction. C’est ainsi qu’on a pu lire dans l’hebdomadaire Le Sillon du 21 décembre 2007 ces propos de Jean-Marc Prim, président de la section montagne de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles des Pyrénées-Atlantiques, qui donnait les raisons de la création d’un groupe spécialisé sur les prédateurs au sein des organisations agricoles :

«Les acteurs de l’agropastoralisme sont en train de se décourager à cause des prédateurs. Si nous ne faisons pas quelques chose rapidement, nous aurons perdu une civilisation entière. Nous aurons perdu ce qui reste souvent la dernière activité économique dans les vallées. Nous aurons détruit ce qui est la source de l’entretien de l’espace et de la biodiversité. Donc nous disons stop!»

Et Jean-Marc Prim d’énoncer que pour ce qui est de l’ours, les organisations agricoles exigent l’arrêt du principe de la réintroduction et la gestion de la prédation des ours dits «à problème». Ce dernier membre de phrase est lourd de sens, car on constate que tous les ours et surtout les femelles deviennent chacune leur tour, aux yeux des ultrapastoraux, des ours « à problème » dont il faut d’une manière ou une autre se débarrasser…

Sans faire de longs commentaires, on notera l’audace de présenter la présence de 15 à 20 ours sur toute la chaîne des Pyrénées, la présence de quatre ou six loups et d’infimes dégâts causés par des vautours fauves (des centaines de couples nichent en versant nord, des milliers au sud), comme la raison unique de l’éventuelle chute d’une civilisation. Curieusement, pas un mot sur la crise des prix de l’agneau ni sur les effets existants et attendus de la fièvre catarrhale ovine. Nous sourions également d’entendre le mot de biodiversité dans la bouche de M. Jean-Marc Prim qui s’illustre fréquemment dans les Pyrénées-Atlantiques, avec ses amis, par ses demandes de destruction des animaux dits «nuisibles», sans jamais s’impliquer dans la défense des milieux naturels menacés.

Stéphan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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