Chasse et ours : les dangers de la chasse pour l’ours

Toutes les situations étrangères démontrent que les ours s’adaptent à la présence des chasseurs, mais pas à tous les modes de chasse ni quand ils ne connaissent aucune limite. En Slovénie ou en Slovaquie, pour ne prendre que ces deux exemples, la population d’ours, aujourd’hui florissante, a été sauvée grâce aux efforts des chasseurs. Dans ces deux pays, cependant, la chasse à l’ours est pratiquée à l’affût depuis un mirador. C’est donc un mode de chasse peu dérangeant pour l’ours et la faune en général.

Il n’en est pas de même avec la chasse en battue aux sangliers. Partout où elle est pratiquée, elle se révèle extrêmement dérangeante pour l’ours, lui-même soumis pendant les des siècles à des battues de destruction. «La battue au chevreuil et surtout au sanglier est certainement le mode de chasse le plus perturbant, car son objet même est de débusquer l’animal chassé», lit-on dans le bulletin de l’ONC spécialement consacré à l’ours brun des Pyrénées en janvier 1990. Nous qui avons participé à des battues aux cerfs et sangliers savons quelle panique s’empare de tous les animaux de la forêt.

Pour mémoire, dans les années 60 et 70 on chassait surtout l’isard et le lièvre dans les Pyrénées occidentales. Les chiens courants utilisés avaient très peur de l’ours et venaient alors, en cas de rencontre, se mettrent dans les jambes des hommes. Détail d’importance : on partait des villages à pied à 3 ou 4 heures du matin et l’on chassait une fois par semaine. Or, depuis le début des années 90, les sangliers (mais aussi les chevreuils) vivent en grand nombre dans tous les secteurs. Les accès routiers permettent de chasser trois fois par semaine : mercredi, samedi et dimanche. Les chiens courants utilisés sont plus petits (Fox, Jack), car les chasseurs venant de plus en plus des villages de la plaine veulent les récupérer le soir. Ils courent moins mais sont très agressifs même au ferme avec un sanglier. C’est devenu une culture, avec les congélateurs (Conversations avec deux chasseurs aspois). Parallèlement, la pression des gardes fédéraux, très présents sur le terrain à la fin des années 70, a beaucoup diminué, alors qu’entre temps la disponibilité des chasseurs s’est accrue. (Commentaire de D.Boyer).

Dans les Pyrénées navarraises et aragonaises, «la chasse au sanglier est considérée comme une activité qui a une influence négative sur la population d’ours (Herrero et Guiral, 1994)» rapporte Olivier Patrimonio. Ce jugement est malheureusement valable pour toutes les Pyrénées. Dans les Pyrénées-Atlantiques, plusieurs gardes du Parc national confient, qu’hormis la zone centrale du parc, il n’y a pas un secteur, «pas un mètre carré qui ne soit dérangé» par les battues aux sangliers. De nombreux naturalistes et gardes se demandent même si la vie de l’ours dans les Pyrénées est encore possible sans qu’il ait pendant des mois des chiens aux trousses (D. Boyer notamment).

Le sanglier fréquente les mêmes territoires que l’ours pour se nourrir ou se remiser. Tous les chasseurs et les bons connaisseurs de l’ours le savent, si bien que les risques de confusion entre les deux espèces sont bien réels. Encore une fois, tous les connaisseurs le savent, chasseurs ou naturalistes. Les naturalistes espagnols qui étud ient cette espèce ont ainsi choisi le terme de «jabaloso» (contraction de jabalí - sanglier - et oso) pour exprimer la difficulté d’identification correcte de l’animal dans certaines situations [« Los cazadores asturianos y la conservaci?n del oso. Manual para cazar en las zonas oseras asturianas. » Fundaci?n Oso Pardo et neuf sociétés de chasse, 2002 ( ?).] Ils rappellent qu’il est très facile de confondre les deux espèces et tant le FAPAS (Fondo par la proteccion de los animales salvajes) que la Fundacion Oso Pardo ont chacun produit des documents photographiques qui le démontrent parfaitement.

Dans les Pyrénées, André Apiou, lors de son procès en décembre 1998 avait lui même invoqué cette confusion. Cet homme qui chassa toute sa vie, tuant officiellement 6 ours, savait très bien que la confusion est possible. Mais dans cette affaire- là, il fut confondu, c’est le cas de le dire, par le juge d’instruction. Il lui avait déclaré avoir visé le torse de l’animal, un terme que l’on peut utiliser pour désigner l’ours mais pas le sanglier.

La chasse en battue a également des conséquences indirectes et graves pour l’ours. Elle le dérange dans une période cruciale de l’année, pendant laquelle l’ours s’engraisse avant l’entrée en tanière. Pour une femelle qui a été fécondée au printemps, les conséquences peuvent être graves. L’implantation de l’oeuf est différée chez l’ourse jusqu’en novembre, peu de temps avant l’entrée en tanière. Des dérangements fréquents empêchant l’animal de se nourrir correctement peuvent provoquer la perte de l’oeuf. S’il s’agit d’une femelle suitée, des dérangements répétés peuvent affaiblir mère et oursons, et compromettre les chances de survie de ces derniers.

Olivier Patrimonio rapporte que la chasse au sanglier en battue est citée en Espagne, en Italie, en Grèce et en France, comme une des sources majeures de dérangement, voire de mortalité de l’ours. En Grèce : «La fréquence de mortalité par destruction est concentrée surtout durant la période de chasse (entre septembre et janvier) et plus spécialement durant les battues à sanglier qui sont la cause de 27% des cas recensés durant les années 1994-1995 (projet Arctos, 1996)

En Italie : «À l’extérieur du Parc National des Abruzzes, les chasseurs de sangliers sont responsables de la plupart des actes de braconnage d’ours (Roth, 1995).»

On notera aussi que la chasse en battue fait courir des dangers à de nombreuses personnes qui fréquentent les forêts.

Stéphan Carbonnaux

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Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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