Je me suis retrouvé, seul à 2400m, face à un ours

Récit de la rencontre dentre un randonneur et un ours

Je n'écris plus souvent sur mon blog, de plus faire un CR d'une course qu'on n'a pas terminée est un exercice difficile, mais l'aventure peu banale que je viens de vivre sur le Grand Raid des Pyrénées (GRR) vaut bien quelques lignes. En effet, je me suis retrouvé seul, perdu en pleine nuit à 2400 mètres d'altitude, face à un ours !

(...) J'ai devant moi deux petits rochers à sauter avant de me retrouver, deux ou trois mètres en contrebas, sur une grande plateforme rocheuse. Et sur cette plateforme je vois une ombre. Une ombre arrondie et allongée, une grosse tâche brune. Ici tous les rochers sont gris. Et puis il a une tête et des oreilles arrondies, alors tout de suite je pense à un ours. Il vaudrait peut-être mieux le laisser dormir et partir sans faire de bruit. Je fais deux pas en arrière mais je me ravise. Je reviens. J'éprouve une sorte de fascination et d'attirance, et je voudrais m'assurer qu'il s'agit bien d'un ours. Tant qu'il dort, il ne me fait pas peur. Je l'observe, je braque la frontale sur la tête en question. Et là, je vois sa lourde tête qui se soulève, c'est bel et bien un ours. Que faire ? essayer de passer, certainement pas! ...remonter ? trop dur et il m'aura en point de mire. Il n'y a qu'une issue, partir à gauche vers la ligne de départ en redescendant le torrent.

En un quart de seconde,  j'opte pour cette solution et je détale comme un lapin. C'est seulement deux cent mètres plus loin que la trouille me prend, une vraie trouille comme je n'ai jamais connue. Parce que c'est à partir de ce moment là que je commence à réfléchir et que je prends vraiment conscience du danger.

Avant, j'ai réagi plus par instinct mais maintenant je réalise pleinement que je ne suis rien face à cet animal. Je ne sais pas comment réagir en cas d'attaque. Je n'ai que mes bâtons de course pour me défendre. Un coup de bâton sur le museau à Baloo? ...non, il est bien trop haut. L'embrocher avec mon bâton? ...non, le cuir est trop épais, je ne vais pas déjà commencer à vendre la peau de l'ours ! Taper contre un tronc d'arbre avec mes bâtons me paraît être la seule bonne idée car je crois avoir entendu dire qu'ils sont assez craintifs. Je ne vois pas d'autre solution, faire le mort ne servirait sans doute à rien, il penserait que le repas est servi. Mais je ne sais pas si cela suffira et je prie pour qu'il ne vienne pas. Ce serait trop con de finir comme ça, bouffé par un ours.

Alors je cours de plus en plus vite mais j'ai des nausées, j'ai envie de vomir. La vitesse ou la peur ? Sans doute les deux. Et puis je me casse la figure sans arrêt. Je ne trouve pas de sentier, je ne prends pas vraiment le temps de chercher non plus. Je saute entre rochers, branches, herbes folles. Par deux fois je me tords la cheville gauche. Côté droit c'est la malléole, un choc contre un rocher. Je tombe, me relève aussitôt, retombe, mes jambes saignent, mes genoux aussi. J'essaye de passer par le torrent. C'est pareil, ça glisse. Mais en même temps il me vient à l'idée que si l'animal marche au flair, en changeant de côté il pourrait perdre ma trace, donc je traverse et retraverse plusieurs fois le cours d'eau. Je ne sais plus où je suis mais l'essentiel est de continuer à descendre vers la vallée. En même temps, je me dis que le temps qui passe joue en ma faveur, mes chances de survie augmentent. J'écoute depuis là-haut, je n'entends pas de grognements. S'il était mécontent, il se serait déjà manifesté. Je recommence à y croire. Il n'a pas dû se lever ce gros fainéant. Il s'était peut-être déjà régalé de deux ou trois agneaux. Et puis s'il vient je lui dirai que j'ai aperçu de beaux veaux sous la mère en montant, c'est bien meilleur que la vieille carne qui me sert d'enveloppe.

A cet instant je sens une douce caresse contre mes mollets, comme une fourrure. ...Une fourrure!!!!! Là ce sont tous mes poils qui se hérissent. Je retiens un cri et j'incline la tête et la frontale sur le mollet délicatement caressé : ce sont des plantes, je suis sur un passage où poussent des plantes que je ne connais pas, aux feuilles très douces et soyeuses. Ouf ! C'est bon, il faut que j'arrête de délirer, il ne viendra pas ce soir, je n'ai plus qu'à rentrer tranquillement à Vieille Aure. La peur est retombée.

Malgré tout j'attends d'être plus près de la vallée pour appeler le PC course. Je ne sais plus où je suis, il est 5 heures et rien ne s'éveille autour de moi, il y a déjà une heure que j'ai vu l'ours, je suis perdu, les pieds dans l'eau glacée du torrent, un tronc d'arbre me barre la route. Je tente de passer par la droite, impossible! A gauche c'est pareil, les mêmes pierres et les mêmes plantes grasses que là-haut, chez le bouffeur de miel, je n'ai pas envie de remonter. Le PC essaye de me localiser :
« PC : -vous voyez l'étoile polaire ?
Moi : - non, je ne vois pas grand-chose à cause des sapins. Je vais essayer de me déplacer...
PC : - et la Grande Ourse, vous la voyez ?
Moi : -.... »
Par la suite je demanderai à l'organisateur si c'était de l'humour. Il me confirme que non et se montre désolé. Je lui dis qu'il n'a pas à être désolé car il m'aura fait bien rire et j'en avais besoin à ce moment là.

L'organisation me conseille d'attendre le lever du soleil mais au bout de 10 minutes je repars car j'ai froid, j'ai les pieds trempés, gelés, je sens qu'il faut marcher. Donc, je remonte les « pierres à ours » car il n'y a pas d'autre choix. Puis je redescends et je finis par trouver une rubalise. Je suis rassuré. Pourtant j'apprendrai le lendemain que j'étais à cet instant précis dans le garde-manger de l'ours. Jusque là je disais « un ours » mais dans le village on m'a dit non, c'est « l'ours », celui qui a été localisé là-haut. Il vit dans cette montagne. Il y a quelques jours, le berger est descendu dans le village, affolé, son bétail paniquait et il a entendu les grognements. Mais j'ai eu de la chance, parait-il, car il s'agit d'un mâle. Les femelles sont plus agressives. Tiens, c'est comme chez nous les humains! ;-)

Guidé par le PC course, je finis par trouver des bouses de vaches, puis les auteurs de ces bouses. J'aime les vaches cette nuit, elles me paraissent plus douces que jamais. Ainsi j'arrive enfin à rejoindre le col de Portet mais je descends du mauvais côté et quand je rejoins le bitume il me reste 22km à parcourir. Mais quelle joie de retrouver le bitume, je ne veux plus le quitter. Quelle joie de se sentir entier malgré quelques lambeaux de chair aux genoux, quel bonheur de vivre, tout simplement. L'organisation me propose de rentrer en stop mais il n'en est pas question, j'ai le temps et je ne suis pas fatigué, j'étais venu pour faire davantage de km, je rentrerai donc à pied par la route à Vieille Aure en savourant cet instant.

J'arrive à Saint Lary Soulan, il reste 2 km pour atteindre Vieille Aure. Tiens, la maison de l'ours ! ...Grrrrr !

Source : course-aventure 
Dimanche 31 août 2008

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