Chasse et ours : un peu d’histoire ancienne

Dans notre pays, la plupart des premières demandes de protection de l’ours et de ses habitats vinrent des… chasseurs. Cependant, la grande majorité des chasseurs d’aujourd’hui ne le savent pas, et les officiels qui le savent ne se bousculent pas pour le faire savoir. Car il s’agissait d’une autre espèce de chasseurs… C’est ainsi qu’à lire un article consacré à l’Institution Patrimoniale du Haut Béarn dans La Revue nationale de la chasse de novembre 2007 [Laurent Ferrière, « Gestion en montagne, l’histoire de l’IPHB », La Revue nationale de la chasse, novembre 2007, pages 72-75. Un article très mauvais, sans référence sérieuse, avec des oublis majeurs, des faits erronés…], on pourrait croire que les derniers présidents de la fédération des Pyrénées-Atlantiques font beaucoup pour la protection des ours, quand, sous leur présidence, sont mortes les dernières femelles autochtones faute de mesures sérieuses de protection. Et curieusement, pas un mot, sur les vraies demandes de protections émises par des chasseurs en défense de l’ours !

Remontons aux années 1915-1916, quand le prince Albert de Monaco, venu chasser l’ours et l’isard en Ariège eut la prescience de la nécessité de la création de réserves de chasse pour préserver le gibier, et l’ours en particulier [Claude Dendaletche, La Cause de l’ours, Sang de la terre, 1993.] Dès 1923, lors du premier congrès international de protection de la nature tenu à Paris, l’inspecteur des Eaux et Forêts Salvat, attribuait la régression de l’ours (déjà !) à "l’ouverture des routes, l’exploitation des bois, le débroussaillement et… la chasse" [Claude Dendaletche, op.cit.]», lui, demandait l’arrêt de la chasse à l’ours et la création d’un parc national. En 1937, Bourdelle, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, menait la première enquête sur l’ours brun dans les Pyrénées françaises qui paraît dans la revue Mammalia. Il préconisait l’instauration de vastes réserves sans chasse et sans exploitation forestière.

En 1946, Jean-Émile Bénech, auteur de plusieurs ouvrages cynégétiques, s’écriait dans Fauves de France, chez Stock : «Peut-être - il est bien tard ! - quelques mesures draconiennes… Mais non ! Il n’est jamais trop tard. Seulement, il faudrait les prendre tout de suite. N’ont-elles pas sauvé les derniers survivants des républiques de castors ? N’assistons nous pas aujourd’hui au miracle de leur survivance sur le Rhône. Qui défendra la vie des derniers ours pyrénéens

En 1954, le docteur Marcel Couturier, grande figure de la chasse française, membre correspondant du Muséum national d’histoire naturelle (et nous passons bien d’autres titres), fait paraître à compte d’auteur une volumineuse monographie : L’Ours brun. Au cours de sa vie, M. Couturier a publié d’autres travaux du même type sur le chamois ou les coqs de bruyère. Il évaluait alors la population d’ours des Pyrénées françaises à 70 têtes. «Ce nombre varie d’ailleurs beaucoup pendant la belle saison, en raison du va-et-vient des animaux entre la France et l’Espagne, et vice versa.» Pour les Pyrénées espagnoles, justement, il estime que la population d’ours y serait inférieure à celle du versant nord. À titre de comparaison, il estimait que la Slovénie abritait alors 75 ours et la Croatie voisine (les populations sont reliées), 200 individus.

Rappelons que M. Couturier a chassé l’ours dans les Pyrénées et qu’il a tué son premier ours à Urdos grâce à André et Jean-Bernard Apiou, fils de Bernard Apiou, tous chasseurs d’ours.

Quant aux réserves, Couturier écrivait : «Ainsi n’existe-t-il en France qu’une seule réserve d’ours, celle du Pic du Midi d’Ossau. Il est donc de la plus haute utilité d’en créer de nouvelles dont l’objet sera de protéger cette espèce.» Et il évoquait avec précision les secteurs en question pour conclure : «La question des réserves à ours en France est aussi importante que celle de la réglementation de la chasse au fauve. L’une ne vaut rien sans l’autre. Rien ne s’oppose vraiment à ce qu’elles soient harmonieusement conjuguées et alliées pour la meilleure protection de l’espèce.» (Nouvelles réserves à créer, pages 722-723).

À la même époque, et forts de ces constats, des chasseurs éclairés, tels Maître Chavanne, président de l’Association des chasseurs de montagne, aidé de Maître Gilbert et de M. Champetier de Ribes, vice-président de la même association, obtenaient en 1958 du ministère de l’Agriculture, via le Conseil supérieur de la chasse, la première interdiction de la chasse à l’ours. Celle-ci sera conditionnée à l’indemnisation des dégâts des ours au bétail, que Chavanne a manifestement engagé seul dès 1955 [ Claude Berducou, « Le rôle de l’Office national de la chasse et des organisations cynégétiques en faveur de la protection de l’ours brun », Bulletin de l’O.N.C., spécial ours brun des Pyrénées, n°142, janvier 1990.] Les chasseurs souscriront par la suite une assurance auprès de la compagnie suisse Winterthur. Le contrat sera dénoncé devant l’augmentation des coûts [Claude Berducou, «Les rôles de l’Office national de la chasse et des organisations cynégétiques en faveur de la protection de l’ours brun», Bulletin mensuel de l’O.N.C., n°142, pp. 5-13, janvier 1990].

Il est bon de savoir que la Fédération des chasseurs des Basses-Pyrénées, présidée alors par M. Faure, avait demandé le maintien de la destruction de l’ours pendant la période de chasse à l’isard, soit un mois au lieu de ramener l’autorisation à une seule journée. C’est ce que nous apprend un article de presse de l’époque qui ajoutait : «cependant, l’Association des chasseurs de montagne était hostile à ce voeu, et son opinion devait prévaloir en haut lieu, d’autant plus qu’elle s’engageait à régler la totalité des dégâts dûment constatés, sous réserve que les expertises aient lieu en accord avec elle, étant bien entendu que dans le cas d’"ours carnassier", des battues seraient organisées. Depuis, après un échange de points de vue et de correspondance, rien n’a été changé, et ce n’est pas parce que cette année deux ours ont été tués au cours de battues que la menace qui pèse sur les troupeaux s’est éloignée. Car l’espèce n’est pas, loin de là, en voie de disparition.» [Georges Naychent, « La chasse à l’ours est fermée afin d’assurer la survivance de l’espèce, ce qui n’est pas du goût des bergers dont les troupeaux sont régulièrement décimés », La Dépêche du Midi, 2 janvier 1955.]

Un tel article est symptomatique de l’exagération médiatique de tout ce qui se rapporte au sauvage et à l’ours en particulier. Non seulement, les dégâts commis par l’ours en 1954 dans les trois vallées béarnaises sont très faibles à lire le compte-rendu détaillé du journaliste (22 brebis, 3 bovins et 2 chèvres), à une époque où l’ours est bien en voie de disparition, ce que refusaient d’admettre les responsables locaux, politiques et cynégétiques. Les chasseurs selon Claude Berducou se mettaient au service de la société agropastorale par plaisir de chasser. «Si l’ours avait été considéré comme un vrai gibier on en aurait toujours» analyse Claude Berducou. Aurait-on vraiment réussi dans les Pyrénées ce que des Espagnols firent à Somiedo en créant une réserve où l’ours était en effet chassé et donc «géré» et protégé ?

Stéphan Carbonnaux

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Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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