Chasse et ours : l’histoire moderne (1967 - 2004)

Puis vint le projet de Parc national des Pyrénées occidentales, créé en mars 1967. Malheureusement, en raison d’un découpage fondé sur des considérations politiques et non biologiques, le Parc national ne contiendra qu’une infime partie des territoires habités par les ours.

Après la création du FIEP en 1975, les demandes de réglementer la chasse se font plus pressantes. Ainsi, en 1981, lors de la réunion sur l’ours des Pyrénées à la DNP la question de la réglementation de la chasse en battue est bien évidemment abordée. Il est même retenu le principe de l’interdire sur l’ensemble de la zone à ours entre le 15 octobre et le 1er décembre. Rien de cela ne sera mis en pratique.

Deux ans plus tard, en 1983, le FIEP avait étudié avec la Fédération des chasseurs des Pyrénées-Atlantiques des mesures qu’elle avait acceptées, et faisait des propositions constructives aux sociétés de chasse (modification des limites des réserves, des modes de chasse, déclaration téléphonique des battues, limitation de la circulation sur les pistes). Les sociétés de chasse acceptaient une seule modification de limite de réserve, organisent des battues supplémentaires en temps de neige (pour lutter contre les dégâts des sangliers, air connu…), modifiaient à peine leur pratique de circulation [« Territoires protégés pour l’ours des Pyrénées », Groupe Ours, FIEP, SPNMP, 1989]. Les populations d’isard diminuent tellement devant la pression de chasse que la Fédération devra mettre le hola et organiser la réintroduction dans plusieurs massifs…

Les propositions du FIEP et des associations nationales n’avaient pour but que de réaliser chez nous ce que nos voisins les plus proches ont su faire avec succès. En France, à la différence de l’Espagne ou de l’Italie, dont les populations d’ours sont faibles, les territoires ursins ne sont en effet que très peu recouverts par des aires protégées. Après l’échec du "Plan Ours", les associations réunies dans le "Groupe Ours" lançaient avril 1989 une grande campagne nationale, avec ce préambule : «Aucun pays n’a réussi la restauration de l’ours brun sans un territoire protégé, sans une structure territoriale pérenne

Pour les Pyrénées occidentales, c’est une grande réserve naturelle de 60 000 hectares couvrant la zone à ours qui avait les faveurs des associations. Cette réserve devait s’adosser aux deux réserves espagnoles, une réserve nationale de chasse, Los Valles en Aragon (1966, 38 535 hectares), et la réserve naturelle de Larra en Navarre (1987, 2 353 hectares), et constituer un vaste ensemble de 100 000 hectares.

Pour les Pyrénées centrales, si on évoquait la création de telles réserves, on poussait plus à la «mise en concordance des réserves de chasse et réserves forestières avec les biotopes potentiels afin qu’entre les principaux noyaux de protection existe un réseau d’espace de tranquillité permettant la circulation des animaux et leur repli éventuel.»

Existaient alors :

  • Réserve domaniale du Mont Valier (Ariège) sur environ 9 000 hectares (1937), et une réserve de chasse domaniale sur 8 815 hectares (arrêté ministériel du 27/11/1975). Seule la chasse accompagnée à l’isard est permise.
  • Réserve de chasse domaniale de Luchon (Haute-Garonne) sur 1 038 hectares (arrêté du 27/08/1985) et réserve biologique domaniale dirigée sur 333 hectares (arrêté ministériel du 30/08/1988).
  • Projets d’une réserve de chasse domaniale et d’une réserve biologique sur le massif de Burat (communes de Cierp-Gaud et de Marignac, Haute-Garonne).

Devant le refus de l’Etat de créer des réserves, plusieurs associations déposeront des recours devant les T.A. de Pau et de Toulouse au printemps de 1990 [Le Conseil d’Etat rendra un arrêt le 26 mai 1995, rejetant les recours des associations. Il rappelle la liberté de choix du gouvernement entre les divers modes de protection, et juge que le Premier ministre pouvait, sans erreur manifeste d’appréciation, estimer que les mesures de protection déjà prises sur le fondement de la police de la chasse et du code rural ne rendaient pas nécessaires la création d’une réserve naturelle.]

La même année, après d’âpres et longues négociations, le 5 septembre, le secrétaire d’Etat chargé de l’Environnement, Brice Lalonde, prend un arrêté créant des réserves pour protéger l’ours en période de chasse. Cet arrêté qui fixe des mesures prises pour prévenir la destruction et favoriser le repeuplement des ours des Pyrénées, prévoit des interdictions de chasse et de circulation de véhicules à moteur. C’est la première décision du genre dans les Pyrénées.

Si un climat violent s’installe alors dans les vallées béarnaises, tous les intéressés témoignent qu’au fil des mois les réserves ainsi créées furent respectées (Jean-Jacques Camarra, Dominique Boyer notamment). C’est ce que révèle aussi un travail sur la chasse et l’ours dans le Haut-Béarn : «d’après tous les entretiens réalisés avec les gardes de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage de l’époque, les réserves Lalonde ont été assez rapidement respectées ; à partir de novembre-décembre 1990, les gardes affirment qu’il n’y avait plus de chasse dans ces zones. [Elodie Bonnemaison, «Pratiques cynégétiques en présence de l’ours brun dans le Haut-Béarn», Master 1 Société, Aménagement, Territoires, U.P.P.A., janvier 2006, page 15.]»

Notons que des chasseurs tel que Claude Berducou n’était pas favorables à ces réserves, n’y voyant pas d’intérêt et craignant qu’elles n’anéantissent la fonction sociale de la chasse dans les vallées. Las, sensible aux arguments de MM. Lassalle, Bayrou et Saint-Josse [Jean Saint-Josse, présenté par certains chasseurs des Pyrénées-Atlantiques comme « un chasseur improvisé à 25 ans, après une carrière déçue au R.P.R. »], le ministre de l’Environnement Michel Barnier abroge le 9 décembre 1993 l’arrêté du 5 septembre 1990.

C’est l’ère de la déréglementation. Un G.I.C. "Montagne" est ainsi créé en 1993 avec 44 sociétés de chasse du Béarn et de la Soule sur 160 000 hectares. À la place des réserves ministérielles, on a créé d’autres réserves dont la limitation de chasse est fondée sur un cadre conventionnel et non sur la législation de la chasse. Ces zones sont appelées "réserves tournantes", car les battues y sont tantôt interdites tantôt autorisées (du 1er octobre au 20 novembre et du 20 novembre au 25 décembre), et couvrent une superficie de 5 950 hectares. Les sociétés de chasse se sont alors engagées à ne pas chasser lorsque la présence de l’ours est signalée, surtout s’il s’agit d’une femelle suitée.

Les juristes qui ont analysé la charte de développement durable des vallées béarnaises et de protection de l’ours ont conclu, tel Philippe Landelle ou Maître Sylvie Godard, qu’il ne s’agissait manifestement pas d’un contrat. « Il s’agirait plutôt d’une convention, c’est-à-dire d’un simple accord de volontés sur le développement durable des vallées béarnaises et de la protection de l’ours, sans que cela se traduise par des obligations sanctionnables. [Aspects juridique de la conservation de l’ours brun en France, op.cit., page 74]»

«La responsabilité de l’organisation des activités cynégétiques dans les zones à ours a été laissée aux chasseurs…» conclut de son côté Olivier Patrimonio. Comme si les automobilistes rédigeaient eux-mêmes le code de la route ! C’est vraiment le sentiment que les protecteurs de la nature ont lorsqu’ils rencontrent des chasseurs dans la montagne et qu’ils discutent avec eux. Dominique Boyer, naturaliste, photographe et très bon connaisseur de l’ours et de la montagne, déclare à ce sujet : «Je suis un mec de 68, on parlait d’autogestion. Tu as vu un endroit où ça a marché ?» André Etchelecou, professeur à l’Université de Pau, et lui aussi grand connaisseur de la montagne et de sa faune, y voit, lui, une stratégie d’ «appropriation» de la montagne par certains chasseurs tout du moins.

Le résultat de la déréglementation est accablant : les deux dernières femelles des Pyrénées occidentales sont tuées en 1994 et 2004 ! [Une troisième est peut-être aussi morte sous les balles, sans preuve absolue.]

En novembre 1994, une équipe de chasseurs de Borce, dont le fameux André Apiou, part chasser le sanglier en battue sur le secteur de la Cristallère sur la commune de Borce. Au cours de cette partie de chasse, l’ourse "Claude" sera abattue. Ce n’est que bien plus tard, dénoncés, que les chasseurs avoueront. André Apiou et Alain Cédet seront ainsi condamnés par le Tribunal correctionnel de Pau le 16 février 1999. Ces hommes avaient légalement chassé dans une ancienne réserve dite "Lalonde"…

Dix ans plus tard, le 1er novembre 2004. Une équipe de chasseurs du village voisin d’Urdos part chasser le sanglier en battue dans un secteur où l’ourse "Cannelle" était présente avec son ourson depuis deux mois. La dernière ourse de la lignée pyrénéenne est abattue par un des chasseurs, René Marquèze. Ce secteur jouxtait une ancienne réserve dite "Lalonde"…

Stéphan Carbonnaux

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Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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