Chasse et Ours : quelques expériences étrangères

De telles réserves au régime juridique plus ou moins contraignant, existent pourtant chez nos voisins les plus proches, plus latins que nous.

  • En Espagne, la réserve intégrale de Muniellos, la réserve nationale de chasse de Somiedo, notamment, dans la Cordillère Cantabrique.
  • En Italie, le Parc national des Abruzzes (1922) qui héberge la majorité de la population ursine a joué un rôle capital pour la conservation d’Ursus arctos marsicanus ; le parc naturel du Trentin et une réserve intégrale protègent le nouveau noyau d’ours d’origine slovène.

Dans son rapport intitulé «La conservation de l’ours brun dans l’Union européenne. Actions financées par LIFE-Nature», Olivier Patrimonio, pour le bureau d’études Écosphère (1997), conclut ainsi un tour d’Europe méridionale : «L’existence d’espaces avec une protection réglementaire (parc national ou réserve naturelle) dans des habitats hébergeant des ours donne une assise territoriale à la conservation de l’espèce. L’existence de "noyaux durs" pour préserver les zones refuges et les sites vitaux semble un préalable indispensable à la mise en oeuvre des mesures de gestion des activités humaines sur les secteurs moins sensibles. Seule la France et peut-être l’Autriche ne semblent pas privilégier cette voie

Il est révélateur de cons tater que la France et l’Autriche justement connaissent de grosses difficultés dans la préservation de leurs ours… La première voit le nombre des ours stagner (au mieux) et la seconde subit un effondrement de la population d’ours. A contrario, l’expérience italienne du Trentin, encore récente, montre une évolution positive des effectifs d’ours et le redressement des populations des Cantabriques est en partie dû à des protections réglementaires.

En Italie, dans la province du Trentin, le voyage organisé par le ministère de l’Ecologie et la DIREN Midi-Pyrénées en décembre 2007, a permis de constater une nouvelle fois que la chasse lorsqu’elle est pratiquée à l’affût ou à l’approche, sans chien, est peu perturbatrice pour l’ours. Les ongulés sont chassés sans véritables contraintes de temps ou de lieu à l’intérieur de la saison. Il faut cependant relever un détail qui a toute son importance : le sanglier est quasi absent de la région.

Notre séjour en Asturies (quatre jours en permanence sur le terrain en février 2008) à l’invitation du FAPAS, piloté par Roberto et Alfonso Hartasánchez, grands connaisseurs de l’ours et de la nature, a permis de constater les points suivants :

  • On chasse beaucoup dans la région, en particulier le sanglier en battues, trois jours par semaine : jeudi, samedi et dimanche. Cette chasse a beaucoup augmenté suite à la quasi disparition de la caza menor (des lièvres et des perdrix) en raison de l’avancée du matoral (genêts et bruyères) sur les prairies.
  • Si le noyau reproducteur de Somiedo a pu survivre, c’est bien grâce à l’existence d’un grand domaine privé de chasse, coto privado de caza, tenu par un banquier et destiné à chasser l’ours. Une garderie spécifique existait.
  • La réserve nationale de chasse a pris le relais à Somiedo en 1955. Le coeur de la population d’ours de Somiedo (vallée de Pigüeña) est épargné par les battues qui y sont interdites. C’est de ce coeur que la population a redémarré.
  • Dans les aires critiques (areas critícas), c’est-à-dire les refuges vitaux, les battues sont interdites du 1er décembre au 1er août. La chasse est accompagnée. On ne coupe pas les bois. Le dernier état de ces aires est de 2003, en révision actuellement.
  • Dans les secteurs non réservés, comme la région de Proaza (au nord de Somiedo), il n’existe aucune interdiction particulière en raison de la présence des ours, mais des arrangements sont passés entre chasseurs et protecteurs. Et puis, on nous l’a fait remarquer, l’orographie est favorable aux animaux, en raison de l’existence de bastions rocheux plus ou moins importants très difficiles d’accès, refuges des ours, loups et des mammifères dérangés et/ou chassés.
  • Actuellement, la réflexion du FAPAS est de demander la protection des sites d’alimentation d’automne des ourses suitées (sites bien connus et cartographiés), c’est-à-dire moins de battues ou plus réglementées.
  • Enfin, l’existence de telles réserves n’empêche pas les protecteurs de cultiver des relations cordiales avec les chasseurs. Exemple : le FAPAS a mené un projet Life en commun avec une société de chasse (projet qui se poursuit au-delà) et mène une campagne de sensibilisation aux risques de confusion, bien réels, entre ours et sangliers.

Un entretien récent (La Nueva España, novembre 2006 [Trouvé sur le site du FAPAS : www.fapas.es] ) avec Alfonso Hartasánchez, «vétéran naturaliste» qui s’est établi il y a vingt ans dans un village au coeur du territoire des ours, éclaire bien les données du problème. En voici des extraits.

¿Cuál era la situación del oso hace 20 años?
Quelle était la situation de l’ours il y a 20 ans ?

Cuando llegué a Somiedo, estaba claro que desaparecía. Al no pagarse los daños, existía una auténtica diatriba contra él por parte de los ganaderos, además del furtivismo, muy extendido por entonces. El oso estaba considerado un trofeo de caza.
Quand je suis arrivé à Somiedo, il était évident qu’il disparaissait. À ne pas payer les dégâts, il existait une véritable colère contre lui de la part des éleveurs. De même le braconnage était très fréquent. L’ours était considéré comme un trophée de chasse.

¿Y qué hicieron?
Qu’a-t-il été fait ?

Se ha trabajado mucho, sobre todo para erradicar el furtivismo. También hemos conseguido sensibilizar al ganadero. La supervivencia de una especie sólo puede lograrse si las personas que viven en su entorno aceptan su conservación. Actualmente, la población de oso pardo está aumentando. Eso creo que está claro y fuera de toda discusión. El medio ha cambiado en estos últimos años.
On a travaillé beaucoup, surtout pour éradiquer le braconnage. Nous avons aussi sensibilisé les éleveurs. La survie d’une espèce ne peut s’envisager que si les habitants acceptent sa conservation. Actuellement, la population d’ours augmente. Je crois que c’est évident et hors de toute discussion. Le milieu a changé ces dernières années.

¿De qué manera?
De quelle manière ?

Se ha atajado el principal problema, que era la caza. Pero han surgido otros inconvenientes, como la presión turística y el incremento de las cacerías, sobre todo de jabalí. El principal problema del oso fue que se le acorraló en zonas como Somiedo o Cangas del Narcea, donde encontraron cierto refugio. Sin embargo, ahora parece que está volviendo a colonizar; se está expandiendo de nuevo. Pero hay que tener cuidado con las batidas y la presión turística: pueden acarrear consecuencias nefastas para sus intereses.
On a enrayé le principal problème qui était la chasse. Mais d’autres problèmes ont surgi comme la pression touristique et l’augmentation des chasses, surtout celle du sanglier. Le problème principal de l’ours fut qu’il était acculé à des zones comme Somiedo ou Cangas del Narcea, où il trouvait un certain refuge. Néanmoins, il recolonise et s’étend aujourd’hui. Mais il faut être prudent avec les battues et la pression touristique : elles peuvent occasionner des conséquences néfastes pour les intérêts de l’ours.

Y eso, ¿cómo se consigue?
Et ceci, comment on l’obtient ?

Proporcionándoles dos entornos, uno de refugio tranquilo, para lo que hay que definir claramente las áreas críticas, y, otro, respetando sus despensas alimentarias. Ta mbién hay que ser cuidadoso con las infraestructuras, ya que pueden dañar sus zonas de paso.
En procurant à l’ours deux territoires, un secteur de tranquillité, pour lequel nous devons définir clairement les aires critiques, et, un autre, respectant ses ressources alimentaires. Il faut être également prudent avec les infrastructures qui peuvent endommager ses lieux de passage.

Que déduit-on de cet entretien avec Alfonso Hartasánchez ? L’ours, qui a profité des refuges tel que Somiedo, recolonise d’anciens territoires dérangés par les battues et la pression touristique. Il a besoin de refuges où il peut être tranquille et d’autres qui respectent ses zones d’alimentation.

L’expérience asturienne démontre que la population d’ours a survécu grâce à des secteurs réservés et gardés. Pour la Cordillère cantabrique (Asturias, Cantabria et Le?n) le nombre de personnes affectées à la surveillance des territoires ursins est d’environ 37, en tenant compte des gardes des administrations des différentes provinces et de ceux de la F.O.P. et du FAPAS. Dans les Pyrénées françaises, on peut estimer que pour une superficie équivalente, 4 à 5 personnes sont alors mobilisées sur le terrain ! Alors qu’en Espagne certains gardes surveillent les ourses et leurs oursons en plein jour, les gardes français se contentent de traces et d’indices. (Conversations avec Jean-Jacques Camarra, Roberto et Alfonso Hartasánchez et Miguel Fernandez Otero, garde chef de la "Patrulla Oso" en Asturies). Pour le versant espagnol des Pyrénées, la garderie a été augmentée, au moins en Aragon et en Navarre (Patrimonio, 1997).

Stéphan Carbonnaux

Retour à "Stéphan Carbonnaux : l’Ours et la Chasse"
Lire la suite : "Chasse et ours : le contentieux initié par la SEPANSO-Béarn"

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

Commentaires