L'espace de l'ours : l’ours sait vivre au contact immédiat des hommes

La vision la plus proche de la réalité, en tout cas pour les Pyrénées, est celle que l’on découvre dans la Cordillère cantabrique ou en Slovénie. C’est celle d’un ours très proche de l’homme, presque un commensal qui ne fera jamais de mal à personne si on observe des conseils de prudence et si on le laisse tranquille.

On oublie trop souvent que l’ours n’est pas franchement montagnard, qu’il est un plantigrade préférant marcher sur le plat, lou pè-descaùs comme le nomme les Gascons. La fréquentation de pentes à 30 ou 40 degrés, comme c’est son habitude dans les Pyrénées, n’est pas une fatalité, et d’ailleurs sur ces terrains, il prend très souvent les sentiers comme nous.

C’est la persécution qui a poussé l’ours à se retrancher dans les massifs les plus sauvages, les plus inaccessibles des Pyrénées. Comme nous le fait remarquer Dominique Boyer, l’ours n’a pas été par plaisir se terrer dans les coins les plus raides, les plus "pourris" de la haute vallée d’Aspe. Jean Cédet, ancien garde du Parc national l’exprime fort bien : «Je médite longuement sur le seul droit, le seul espoir que l’homme a laissé à l’ours : le droit de se cacher.»

Cette idée d’un ours "génétiquement" reclus dans la haute montagne a tellement imprégné les esprits que de nombreux habitants des Pyrénées finissent par le croire. «"L’ours ? Il peut venir. De toute façon, il ne restera pas longtemps. Ce n’est pas son territoire ici", rigole le vieux Jean-Paul, enfant du pays, coiffé du béret traditionnel. Arbas est situé trop bas dans la plaine pour que l’ours y séjourne. À peine lâché, il préférera rejoindre des zones plus pentues et plus sauvages.» Ces phrases sont extraites d’un article «Débat houleux dans les Pyrénées» en ligne sur le site du parti des Verts de Belfort. Elles illustrent l’ignorance de l’urbain, qui ne connaît de l’ours que le film de Jean-Jacques Annaud, et celle du rural qui a oublié ce que ses parents ou grands-parents, eux, savaient très bien : à savoir que les ours vivaient sur les hauteurs d’Arbas dans la forêt de Paloumère ! D’ailleurs, pour l’époque récente, Marcel Couturier signale la présence de l’ours dans les massifs proches du Cagire et du Gar en 1932. Si cette présence était exceptionnelle à l’époque en raison de la persécution de l’espèce, il n’empêche que le Cagire fut un haut lieu ursin et pourrait le redevenir. Quiconque a visité la Slovénie du sud ou les Asturies sait que l’ours vivra demain dans la région d’Arbas où il trouvera une nourriture abondante et quantité de refuges.

De même, la visite des abords des villages des Pyrénées est une réalité depuis des temps très anciens. Ceux qui agitent le spectre d’ours devenus excessivement familiers et donc dangereux sont acculturés ou mentent, ou les deux. Tous les récits pyrénéens font état d’ours qui, au début du printemps entre autre, s’approchent des villages, chipent une brebis s’ils le peuvent, attaquent des ruches (l’ancien rucher du curé à Urdos (Aspe), situé sur le tunnel de la voie ferrée en contrebas de la douane, était connu pour être visité par Martin), ou vont aux arbres fruitiers. Gérard Caussimont rapporte plusieurs de ces témoignages [Avec le naturaliste, sur les pas de l’ours brun des Pyrénées, FIEP et Loubatières, 1997, pp. 170-171]. Celui par exemple d’un ours jugé téméraire : «Le Parc national cite le cas de l’ours qui a pénétré à la tombée de la nuit dans la cour de la ferme, il se saisit d’une brebis et disparut avant que personne n’ait eu le temps de réagir.» Ou celui-ci : «Le 10 juin 1982, un ourson de l’année traverse le village d’Aydius en plein jour, à 16 heures devant la population ébahie.» Et encore celui-ci qui passerait aujourd’hui aux yeux de certains comme une agression intolérable : «À la mi-novembre 1961, à Lées-Athas, deux oursons avaient pénétré dans une cabane par une fenêtre et avaient dégusté deux morues salées et une ventrèche. [Témoignage extrait d’un numéro de la revue Pyrénées, 1962, cité par G. Caussimont.]»

Les dépôts d’ordures ont toujours et attireront toujours les ours et quantité de bêtes sauvages opportunistes dans leur recherche de nourriture, à l’image de l’homme. Les ours des Asturies, qui sont les ours les plus proches de la lignée pyrénéenne, n’agissent pas autrement (lire ci-dessous). Les ours de Slovénie itou. Pour mémoire : «À Lhers et à Lescun, un petit ours noir avait pris l’habitude de capturer des brebis à côté des fermes, de fréquenter la décharge du village. Répétant plusieurs fois ses tentatives d’attaques près d’une ferme, il aurait été tué… en 1987

Stéphan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénéescommandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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