L'espace de l'ours : les Pyrénées sont-elles trop humanisées pour l’ours ?

«Cinq cents ours peuvent vivre dans les Pyrénées, autant dans les Cantabriques.»
Roberto Hartasánchez
[Discussion avec R. H., président du Fond pour la protection des animaux sauvages (Asturies, Espagne), grande personnalité de la protection de la nature en Espagne et excellent connaisseur de la nature et de l’ours, mars 2008.]

Les Pyrénées sont-elles trop humanisées pour l’ours ?

On entend et on lit trop souvent ces dernières années qu’il n’y a plus assez d’espace pour l’ours dans les Pyrénées, des montagnes trop peuplées ? C’est un discours qui gagne du terrain auprès d’un public citadin très coupé de la nature et d’un monde pastoral et rural qui souhaiterait se passer de tout ce qui peut le "gêner", prédateurs de toute taille et même vautours désormais pour certains, ou qui méconnaît la nature.

C’est ainsi que le journaliste Jack Dion a pu écrire ce commentaire parfaitement ridicule et odieux : «On découvrit même, non sans effarement, que certains groupuscules écolos se battaient pour assurer "dans notre société une réelle place à la nature sauvage", ce qui pourrait légitimer la libre circulation des ours dans les villes des Pyrénées, l’implantation des lynx dans les banlieues des Vosges, voire le retour des SS dans le Vercors. [« Le loup et l’agneau (nouvelle version) » Libération ou Marianne, 2005 ou 2006.] »

Voici un autre commentaire en apparence nuancé mais tout aussi grossier : «En important les ours les promoteurs de ces programmes n’ont pas importé leur territoire : jamais ces ours ne trouveront dans les Pyrénées vivantes et humanisées les conditions de solitude des déserts forestiers de Slovénie, qu’ils n’auraient jamais du quitter.» (Vivre en Pyrénées, Lettre de l’ASPAP, n°5, septembre 2007).

C’est aussi la position de Jacques Vyns qui réalisa quelques clichés de l’ours en vallée d’Aspe. «De 1937 (dernier ours des Alpes) à 2004, (dernier ours de souche béarnaise) il s'est passé 67 ans. Les Béarnais sont à féliciter d'avoir su cohabiter avec les ours 67 ans de plus que dans les Alpes ! C'est au prix d'un retard économique de 67 ans, qu'ils ont conservé leurs ours.» Cette surprenante démonstration, J. Vyns la nourrit d’un exemple : celui de la forêt d’Issaux. Il écrit : «En 1960, à Lourdios- Ichère, la route s'arrêtait avant le col d'Ichère à l'est, et à "Badarié" au sud-ouest, Lourdios était ainsi un cul-de-sac et non un passage. Aujourd'hui, le beau territoire à ours qu'est la splendide forêt d'Issaux est "sillonné" par des routes (…).

Pourtant, personne n'était venu perturber les lieux depuis les bûcherons de la marine royale du XVIIIème siècle, qui venaient ici prélever les arbres pour confectionner les mâts des grands voiliers de l'époque ! Nous avons le souvenir précis du silence ABSOLU qui régnait au cœur de la forêt d'Issaux en 1960. Jamais, nous n'avons pu retrouver un tel silence dans cette forêt !

Il était alors courant de voir l'ours descendre aux abords du village de Lourdios, au début de l'hiver. Maintenant, les tronçonneuses et autres camions permettent à seulement 3 hommes de couper et de charger un hectare de bois par jour, et surtout pénètrent toujours plus profondément dans le territoire de l'ours grâce aux nouvelles routes et pistes. [Extraits d’un texte « Le déclin naturel de l’ours des Pyrénées » publié sur son site.]»

Sans remettre en cause les éléments factuels de ce témoignage (la création des routes et des pistes en forêt d’Issaux, l’exploitation des bois, l’existence sédentaire de l’ours dans ce haut lieu), il nous faut ajouter ceci. Nous regrettons bien évidemment la création de routes dans ce massif, son exploitation outrancière mais nous constatons que des massifs forestiers de Slovénie très aménagés et exploités abritent des ours. Nous rappelons aussi que le loup, présent dans le département et en forêt d’Issaux encore à la fin du 19ème siècle, a disparu alors qu’il n’existait aucune route ni piste ni exploitation moderne du bois. Ces deux éléments attestent que l’existence de l’ours tient bien sûr à la qualité du milieu, qui s’est dégradée à Issaux, mais aussi à son acceptation par les habitants.

Ce n’est pas forcément la route qui tue l’ours mais ce qu’on fera de cette route, par exemple un moyen pour des hommes armés de se rendre facilement en un lieu où ils peuvent abattre l’ours ou chasser trois fois ou plus par semaine au lieu d’une. La forêt d’Issaux a malheureusement été le théâtre d’éliminations directes d’ours facilitées par les pistes et les routes. La dernière mise bas a été relevée en 1979 et depuis 1983-1984 la présence de l’ours y est devenue occasionnelle [J.-J. Camarra, «L’ours dans les Pyrénées : suivi de la population de 1979 à 1983», Bulletin de l’O.N.C., n°142, janvier 1990.] Cependant, si l’ours venait à repeupler les Pyrénées occidentales, ce massif apparaît encore comme favorable à l’espèce, sous réserve bien entendu d’une autre pratique de la chasse et de la circulation qui ne constitue pas une privation excessive des libertés.

Cette idée que l’ours ne pouvait vivre que dans des territoires d’une grande sauvagerie, toujours loin des hommes, est sans doute née sous l’influence d’auteurs et biologistes américains, habitués à de grands espaces peu perturbés. Dans son remarquable Almanach d’un comté des sables, l’Américain Aldo Leopold, un des précurseurs de l’écologie, professeur et chasseur, écrivait ainsi en 1947 que pour l’Europe, la vie sauvage s’est retirée dans les Carpathes et en Sibérie.

Claude Berducou, à l’époque agent de l’O.N.F. chargé de la faune, interrogé par Marieke Aucante en 1990, déclarait de son côté : «Je crois que ce serait abusif d’accuser l’O.N.F., un organisme particulier plutôt qu’un autre. Notre civilisation s’est occupée de prendre des terrains et je ne suis pas persuadé que les ours aient encore leur place dans l’Europe occidentale dans leur façon de vivre sauvage. Il est possible de maintenir cette espèce au prix d’un petit degré d’artificialisation de leur milieu et de leur vie, il faut arriver à créer des milieux qui soient plus favorables, à des potentialités plus élevées que ce qu’elles seraient dans les forêts vierges, inexploitées. Si on veut la garder vraiment, renforcer les populations

Ces deux visions sont en grande partie fausses. Certes, les Carpathes et la Sibérie sont plus sauvages que les Pyrénées, quoi que les premières soient très occupées par une société paysanne traditionnelle qui a disparu chez nous. Nous avons vécu au contact de ces paysans en Roumanie, au cœur d’une montagne à la fois sauvage et humanisée. Oui, l’homme occidental rogne la nature pour la satisfaction égoïste de ses seuls besoins (c’est ce qu’on peut appeler la sous civilisation du «C’est mon choix»), et ne se soucie guère des espèces sauvages. C’est d’ailleurs une des raisons de l’existence des lois de protection de la nature, des parcs et des réserves. Cependant, force est de constater, pour ce qui est de la grande faune sauvage, une amélioration générale de la situation d’après-guerre. Si les derniers ours alpins, ceux du Trentin, ont disparu, si la lignée pyrénéenne est presque éteinte, l’espèce a regagné du terrain dans plusieurs pays et vu sa population considérablement augmenté, notamment en Slovénie, Slovaquie et Suède. Elle recolonise même naturellement l’est de l’Italie, le sud de l’Autriche. Qui aurait cru il y a 20 ans au retour du loup en France, en Allemagne, en Suisse, etc. ? Le lynx boréal, lui aussi, a reconquis de grands territoires européens et s’apprête sans doute en France à recoloniser des forêts de plaine. À partir de son bastion polonais, le bison d’Europe s’étend, il est vrai modestement, vers l’ouest. Des élans gagnent aussi, très
doucement, l’ouest de l’Europe. Nous pourrions ajouter d’autres exemples et évoquer le bouquetin et le retour en nombre de nombreux ongulés plus communs (cerfs, chevreuils, sangliers) dans la plupart de nos pays.

Stéphan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénéescommandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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