Christopher SERVHEEN et le rapport AScA 1996 sur l'ours en Béarn

Christopher Servheen est l'un des plus éminents spécialistes de l'espèce Ursus arctos. On lui doit notamment la superbe remontée des effectifs ursins du Yellowstone. Pour la France, il a rédigé un rapport nommé "Etat des lieux de la population ursine et de son habitat dans le Haut-Béarn. Stratégies de conservation et de renforcement éventuel". Cette étude a été réalisée par le cabinet AScA en 1955 à la demande de l'IPHB afin de déterminer des stratégies d'action pour le Béarn.

Dès 1996, et de manière prémonitoire, l'étude AScA (p.125) sous l'égide de Christopher SERVHEEN avait identifié les trois facteurs majeurs menaçant la survie de l'ours :

  1. accident de chasse,
  2. chute dans un habitat dangereux,
  3. collision avec un véhicule.

Les trois morts par accidents de chasse des ours femelles :

  • Claude en 1994,
  • de Mellba en 1997
  • puis de Cannelle, dernière ourse pyrénéenne, en 2004

suivies :

  • en août 2006 du dérochement de l'ourse Palouma et
  • en août 2007 de la collision de l'ourse Françka avec deux véhicules,

suivies des accidents non létaux de 2008 :

  • la collision de l'ours Boutxy avec un minibus
  • le tir "à l'instinct" d'un chasseur sur l'ours Balou en 2008 lors d'une battue au sanglier,

correspondent exactement à la prédiction. Ainsi sont mortes l'une des deux ours femelles lâchées en 1996 et deux des quatre ours femelles introduites en 2006, deux autres étant blessés.

Christopher SERVHEEN soulignait que "la réintroduction d'ours sans précautions conduirait probablement à un risque accru de mortalité directe", trois facteurs défavorables se cumulant :

  1. augmentation du nombre d'ours, de surcroît inexpérimentés dans l'habitat,
  2. pénétration humaine croissante du massif,
  3. acceptabilité de l'ours étranger loin d'être acquise (ibid. p.126).

Le bilan à mi parcours précise que "par raisonnement symétrique, on peut déduire de ces cinq morts que la stratégie doit travailler encore mieux sur

  1. l'organisation des battues de chasse,
  2. la localisation appropriée des lâchers,
  3. la définition de zones de quiétude sans pénétration significative des hommes et
  4. l'acceptabilité d'une réintroduction par ceux qui en sont les premiers affectés."

Pour les futures réintroductions, sera-ce suffisant ? Lorsque le cabinet ASCA remis son rapport à l'IPHB, Jean Lassalle et les dirigeants de l'Institution Patrimoniale du Haut Béarn s'empressèrent de l'enterrer. L'extrait suivant devrait vous permettre de comprendre pourquoi Jean Lassalle a vite voulu oublier ce brulôt trop bien rédigé pour aller dans son sens "Il est urgent de ne rien faire" et ainsi laisser l'ours disparaître lentement ou plus rapidement, pourvu que les chasseurs l'y aident.

12 ans plus tard, pourtant, on constate hélas que les prévisions de Christopher Servheen se sont réalisées.

AScA. Rapport ours phase 1 - 1996
SECTION V Champ des possibles - Conclusion

Les options de gestion de la population ursine et de son habitat

1. Identification des options possibles de la gestion de la population d'ours et de son habitat

1.1 Place des options de gestion par rapport aux données biologiques

Rappelons que le devenir de l'ours intègre trois problématiques fondamentales et complémentaires :

  1. le niveau de population ursine et son évolution;
  2. la qualité de l'habitat ursin et son évolution;
  3. les choix de gestion intentionnelle qui sont faits.

Les relations entre 1) et 2) sont d'ordre biologique: ainsi, il n'est pas envisageable d'avoir une forte population dans un habitat dégradé. La biologie trace une première frontière au "champ des possibles" dont il faut absolument tenir compte. Les choix de gestion intentionnelle déterminent l'état des variables biologiques, ils portent sur la population et/ou l'habitat.

1.2 La combinaison entre habitat, population et gestion définit l'option de gestion intentionnelle

En ce qui concerne l'habitat (au regard de la qualité, la sécurité et la fragmentation), 4 évolutions sont possibles :

  • son déclin rapide
  • son déclin modéré, au rythme actuel (NDLB : 1996)
  • le maintien de l'état actuel de l'habitat (qualité et surtout quantité)
  • l'amélioration de la qualité de l'habitat, à une échelle plus Iarge que celle actuelle (reconquête)

Identiquement, pour la population, 4 voies d'évolution sont possibles :

  • un déclin rapide, accéléré de la population (la disparition à court terme)
  • un déclin modéré de la population, au rythme actuel
  • un maintien de la population à un niveau relativement faible
  • l'augmentation du nombre d'ours pour atteindre une population en bon état général

Nous avons vu dans le diagnostic que la population ursine Pyrénéenne est extrêmement faible et qu'elle est incapable d'atteindre par elle même un niveau de reproduction qui lui assure un avenir. Parmi les évolutions possibles de la population le maintien ou l'augmentation signifient ainsi nécessairement la réintroduction.

Au total, il est possible d'envisager à ce stade 6 options de gestion aux modalités et effets contrastés, compte tenu du champ des possibles biologiques.

Asca_1996_1

Les cases vides traduisent des incompatibilités biologiques. Ainsi, le tableau se lit comme suit :

  • Le déclin rapide de la population ursine découle de la dégradation rapide de la qualité globale de l'habitat (option 1). Cette dernière est incompatible avec le maintien d'un déclin ralenti de la population et a fortiori de son maintien ou de son augmentation (les cases inférieures de la première colonne sont vides).
  • Sans réintroduction d'individus, il est possible d'envisager soit la disparition de la population dans les mêmes conditions qu'actuellement (option 2), soit en ralentissant la tendance (option 3).
  • La réintroduction d'individus permet d'envisager en théorie soit le maintien d'une population dans un habitat qui continue de se dégrader (option 4) soit dans un habitat que l'on cherche à préserver (sans chercher ici l'extension de l'habitat actuel). Il faut souligner qu'entre ces deux options, le mode de réintroduction n'est pas du tout le même: dans un habitat qui continue de se dégrader (option 4), il faut envisager une réintroduction fréquente d'individus. Le maintien de la qualité de l'habitat (option 5) permet de limiter ces réintroductions en fréquence. Cette option peut également déboucher sur une augmentation de la population ursine.
  • Enfin, atteindre une population significativement plus importante et passant un seuil qualitatif positif nécessite à la fois la réintroduction et la reconquête d'un habitat élargi (option 6).

2. Description des options de gestion au regard de leur contenu, de leur logique et de leurs effets

Option 1

Cette option correspondrait à une gestion du biotope sans une volonté réelle de prise en charge de l'environnement, ou ce qui revient au même en termes de résultats, à l'adoption de mesures qui sont inapplicables.

La réintroduction d'ours est irréaliste dans ce cas, car elle serait contraire au mode de gestion de l'habitat pratiqué dans cette option. D'une certaine manière, cette option revient à relâcher les efforts, sur l'idée que "l'ours est perdu et qu'il n'y a plus de vraies raisons de le prendre en compte de manière contraignante".

Dans cette option, des mesures aujourd'hui en vigueur sont abandonnées (plus ou moins progressivement), par exemple :

  • la concertation et la réflexion autour de la régulation du développement des pistes et de leur réglementation ;
  • l'héliportage et la réflexion sur les modes de desserte alternatifs aux pistes pour les parcelles forestières et les unités pastorales ;
  • les réserves cynégétiques et les restrictions volontaires de chasse ;
  • les reports de coupes forestières ;
  • la promotion de modes de gardiennage permanent des troupeaux.

Cette option ne repose pas nécessairement sur l'arrêt de toute action au nom de l'ours.

Elle correspond à des mesures inefficaces au regard de la qualité de l'habitat. Ce serait par exemple le cas de mesures strictement réglementaires imposées et non acceptées par les valléens.

Dans cette option, le résultat des "mesures" prises est :

  • l'exploitation forestière se développe à un rythme accru, indépendamment des besoins minimum de l'ours ;
  • les routes et pistes sont tracées sans contraintes. Leur fréquentation humaine s'accroît et le niveau de sensibilisation du public reste bas, faute de mesures prises ;
  • la réglementation des pistes, si elle existe, n'est ni contrôlée ni respectée ;
  • le développement touristique se fait au coeur de l'habitat actuel de l'ours ;
  • la chasse se pratique également dans les zones sensibles pour l'ours, sans restriction.

Les mesures d'indemnisation des dégâts aux troupeaux n'ont pas de raison de disparaître dans cette option, tant que l'ours provoque des dégâts.

On peut également envisager d'afficher des mesures "utiles mais qui ne coûtent rien", notamment en matière d'actions de connaissance et de communication.

Les conflits entre l'ours et l'homme qui résultent inévitablement de cette option débouchent, dans ce scénario, sur l'accroissement de la probabilité de mortalité pour les rares ours qui restent.

Option 2

La situation actuelle (NDLB: Christopher Servheen écrivait ce texte en 1996) est proche de cette option. Elle repose sur des efforts entrepris pour modérer la dégradation du milieu, l'améliorer là où c'est possible. Il n'en demeure pas moins qu'à un niveau global, la situation se dégrade.

Ainsi, on retrouve dans cette option le dispositif actuel de gestion de l'habitat de l'ours, et notamment les actions qui marquent une différence significative avec l'option 1 et que nous avons déjà citées :

  • la concertation et la réflexion autour de la régulation du développement des pistes et de leur réglementation ;
  • l'héliportage et la réflexion sur les modes de desserte alternatifs aux pistes pour les parcelles forestières et les unités pastorales ;
  • les réserves cynégétiques et les restrictions volontaires de chasse ;
  • les reports de coupes forestières ;
  • la promotion de modes de gardiennage permanent des troupeaux (MAE) ;
  • l’indemnisation des dégâts ;
  • la promotion de l'image de l'ours ;
  • la plantation d'arbres consommés par l'ours.

Ces mesures permettent de modérer significativement la dégradation de l'habitat. Elles contribuent aussi à améliorer l'acceptabilité sociale de l'ours, ce qui est capital.

Cette prise en charge de l'ours se traduit également par des actions de gestion directe de la population :

  • protocole d'intervention sur l'ours à problèmes ;
  • nourrissage ponctuel.

Mais dans le même temps, si la pression conduisant à la dégradation continue de l'habitat (par diminution progressive des zones sûres pour l'ours notamment) est modérée, elle n'est pas endiguée. Globalement, ce scénario débouche sur une dégradation ralentie du biotope.

Cette option privilégie les mesures facilement réversibles, qui n'engagent que peu l'avenir : ainsi les reports de coupe peuvent être résiliés, de même que les réglements dans l'accès à l'espace (chasse, pistes). Elle repose sur un faible niveau de contrainte des pratiques de développement en misant sur le volontariat. Cette dégradation de l'habitat donne un rôle essentiel aux actions permettant de corriger les problèmes, et non pas de les prévenir.

Dans cette option, on évolue "sur le fil du rasoir". C'est pourquoi les acteurs sont conduits a espérer des connaissances scientifiques qui permettraient de naviguer "au plus juste", en limitant au maximum possible la marge de sécurité du côté des activités humaines.

Ainsi, il devient essentiel dans ce scénario de connaître à tout moment le nombre et la localisation' des ours de manière extrêmement précise, et notamment d'utiliser le suivi radio-télémétrique dans ce sens :

  1. pour optimiser l'occupation de l'espace (la chasse ou la coupe forestière là où il n'y a pas d'ours à proximité) car la gestion de la sécurité réciproque de l'ours et de l'homme est gérée au plus juste en instantané ;
  2. pour pouvoir intervenir rapidement sur la population (ours à problème, ours en danger...).
    Cette gestion au plus juste ne serait pas durable, ni pour l'ours (car elle réduit sa marge de manœuvre), ni pour l'homme (car les risques de conflits ne sont pas gérés en amont).

Option 3

Cette option repose sur une prise en compte à l'amont des impacts sur l'habitat de l'ours. Plutôt que de gérer au plus juste l'habitat de l'ours, avec les risques de dérive que cela comporte et la dégradation à laquelle cette logique conduit, le scénario consiste à adopter un principe de précaution.

Les principales différences par rapport à l'option 2 sont :

  • le fait de limiter en amont les risques physiques de dégradation de l'habitat en évitant les mesures irréversibles le dégradant ;
  • d'accompagner institutionnellement et psychologiquement cette tendance en confortant les pratiques compatibles avec cette limitation en amont.

Concrètement,il s'agirait de :

  • de cesser la construction de pistes dans le biotope actuel de l'ours (ne pas se reposer sur des réglements tant qu'ils n'ont pas fait leur preuve) ;
  • d'avoir une politique active d'éducation du grand public autour des besoins biologiques de l'ours, et de mener des actions similaires avec les professionnels et les chasseurs pour les amener à adopter des pratiques compatibles avec l'ours ;
  • de limiter effectivement l'accès (touristes, chasseurs,...) aux sites vitaux pour l'ours.

Beaucoup d'actions de l'option 2 restent valables par ailleurs: héliportage, reports de coupe,....
Cette option se justifierait au regard de trois points de vue :

  • elle augmente l'efficacité et la souplesse de la gestion de l'habitat actuelle et limite la vitesse de disparition de l'espèce ;
  • elle prend en compte une gestion globale de la qualité environnementale, qui dépasse le seul cadre de l'ours ;
  • elle change les termes d'une éventuelle réintroduction.

Option 4

L'option 4 se définit très facilement en combinant à l'option 2 la réintroduction d'ours.
La gestion de l'habitat n'est pas fondamentalement modifiée dans cette option et, notamment, la gestion du risque reste au plus juste.

Il est à noter que cette option est largement débattue localement. Elle se traduit notamment par une position consistant à envisager la réintroduction d'ours en contrepartie de la création de pistes (dont il s'agira de limiter les effets en aval, au plus juste).

Deux cas de figures sont en fait envisageables dans cette option :

  • La réintroduction d'ours dans un habitat défavorable et dans un contexte psychologique de concession mutuelle (l'ours contre les pistes) conduirait à la multiplication des conflits. Il est très probable que le ou les ours réintroduits ne vivent pas longtemps dans ce contexte (élimination directe d'une manière "institutionnelle" ou non). Le potentiel de réintroduction serait vite limité. Auquel cas, on serait ramené à l'option 2 après un passage qui sera socialement et psychologiquement douloureux pour toutes les parties.
  • Une manière de prévenir ce risque est de viser à limiter l'extension de l'habitat de l'ours en créant une zone plus ou moins clôturée et reservée à l'ours. C'est dans cette zone que les ours seraient réintroduits dans cette option. Cette "solution" soulève des problèmes de faisabilité technique (clôture efficace sur une grande surface), de biologie (rien ne garantit la reproduction des ours dans un tel contexte, auquel cas un degré accru de réintroduction est nécessaire). Cette option maintient des ours dans les Pyrénées, mais à la manière d'un parc animalier. On sort ici du cadre d'un "ours vivant dans des conditions aussi naturelles que possible", et donc de la Charte de Développement Durable des Vallées Béarnaises (sans parler de la Directive Habitats).

Option 5

L'option 5 résulterait de la combinaison des mesures de gestion de l'habitat décrites dans l'option 3 avec une réintroduction d'individus. Elle implique un mode de gestion des problèmes de dérangement et de sécurité de l'ours allant bien au delà de celui mis en œuvre et envisagé actuellement dans le Haut-Béarn.

Elle reposerait sur des rapports sociaux différents de ceux évoqués dans l'option 4 : l'ours ne peut être réintroduit que s'il est accepté positivement.

Les résultats possibles sont contrastés par rapport à ceux de l'option 4, compte tenu du fait que cette mesure s'inscrit dans un habitat favorable, en cherchant une minimisation des risques en amont.

La réalisation de cette option conduit au développement de la population ursine à un niveau qui sera fonction de la qualité de gestion de l'habitat et du niveau d'artificialisation de la gestion (nourrissage plus ou moins intensif). Ainsi, on peut estimer que l'habitat forestier actuel est susceptible de supporter une densité comprise entre 12 et 24 km2/ours. Ce qui, sous l'hypothèse d'un habitat actuel de 715 km2 dont 30% en forêt (cf. section III) permet d'accueillir entre 9 et 18 ours. Ce chiffre est à prendre comme un ordre de grandeur.

Un nourrissage intensif de graines et de viande tout au long de l'année (ce qui suppose des actions de limitation des accès humains des aires de nourrissage très strict) permet de doubler le nombre d'ours (soit environ 36 dans une hypothèse très haute).
Quoiqu'il en soit, le niveau global de population resterait limité dans un habitat aussi réduit que l'actuel.

Il faut souligner que ce développement ursin change en retour les pratiques humaines sur l'habitat ainsi constitué :

  • le gardiennage des troupeaux devient obligatoire ;
  • le tourisme et, d'une manière plus générale, la fréquentation des montagnes, doivent être limités par une combinaison d'aménagements et de mesures réglementaires ;
  • les chasseurs doivent prendre des initiatives supplémentaires dans la régulation de leur activité.

Cette option soulève avec acuité le problème de la gestion de la sécurité de l'homme et de ses biens. Avec la multiplication des ours introduits, les risques d'ours à comportement aberrant augmentent. Le protocole d'intervention devrait donc être particulièrement précis et sa mise en œuvre efficace, ce qui signifierait :

  • des moyens humains et financiers accrus ;
  • les moyens de suivi par radio-télémétrie apparaîtraient essentiels pour la capture d'un ours à problèmes.

Indépendamment de la présence d'ours à problèmes, cette option accroît forcément les risques de conflit et dans ce scénario il faut s'attendre à une croissance des attaques d'animaux, qui plus est sur une aire en expansion. La gestion du risque devrait donc passer par :

  • la limitation en amont des risques (gardiennage renforcé), en sachant que le "0 risque- est impossible ;
  • une élévation du seuil de tolérance de la part des bergers ;
  • le choix des estives pourrait être conditionné à cette acceptation de l'ours (avec des contreparties le cas échéant).
  • Le tourisme devient également soumis à la prévention des risques dans cette option.

Option 6

L'option 6 repose sur une extension spatiale de l'option 5. Dans un premier temps. elle consiste à reconquérir l'habitat perdu ces dernières décennies du côté français et espagnol. L'aire concernée serait approximativement trois fois plus grande que l'actuel habitat. Sous les mêmes hypothèses de densité que dans l'option 5, on atteindrait environ entre 20 et 37 ours sans nourrissage et environ 75 avec le nourrissage.

Cette option accentue les avantages de l'option 5 au regard de l'ours, et elle permet notamment de passer un seuil quantitatif et qualitatif important pour la population ursine.

Mais conjointement, elle soulève un problème de faisabilé humaine en se développant sur des aires dont l'ours a disparu. Nous avons vu dans le diagnostic croisé que ce facteur de "déshabituation humaine" complique les relations ours / homme. Ainsi la question de la gestion du risque prend une ampleur nouvelle ainsi que l'acceptabilité sociale qui y est liée.

Cette option devrait s'évaluer sur le long terme, et à une échelle plus large que celles des mesures actuellement mises en œuvre. Elle repose sur une prise en charge de la gestion du biotope plus ambitieuse. Mais d'un autre côté, elle permet d'atteindre un niveau de population ursine et une qualité d'habitat qui permettent vraiment de passer un seuil. Les deux côtés de la balance évoluent par rapport à la situation actuelle : plus de contraintes acceptées d'un côté, mais des résultats incomparables en termes d'ours.

Conclusion

La discussion qui a précédé a montré dans plusieurs hypothèses les liens entre les options de gestion de l'habitat et la réintroduction d'ours en termes de résultats.

Pour stabiliser la population actuelle et, plus encore, la voir croître, il faut tout à la fois :

  • introduire des individus,
  • augmenter la qualité globale du biotope au regard des activités humaines et
  • étendre l'aire de répartition par rapport à l'actuelle (option 6).

La population actuelle est tellement petite et son potentiel de reproduction tellement faible que l'amélioration de l'habitat seul (option 3) n'aurait aucune chance de succès au regard de l'ours, bien que cette option présente des avantages pour l'ensemble de la qualité environnementale.

L'introduction d'individus sans inverser la dégradation de l'habitat (option 4) conduirait à une probabilité faible de survie des ours introduits. La seule manière d'arriver à stabiliser le nombre d'individus (et non la population) serait d'avoir un renouvellement continu des animaux, avec des risques de conflits associés. Le nourrissage artificiel n'est pas recommandé dans cette option car pour être efficace il suppose une gestion très précautionneuse de l'habitat pour limiter les contacts avec l'homme, incompatible avec cette option.

L'option 5 passe par une amélioration de la qualité de l'habitat, dans sa dimension actuelle, qui pourrait entraîner une augmentation du nombre d'ours. Mais la limite sera fixée par la taille réduite de l'habitat : cette option a une probabilité très réduite d'assurer le maintien autonome de l'espèce dans les Pyrénées.

La mise en œuvre d'actions de nourrissage artificiel dans les options 5 et 6 permettrait d'augmenter le nombre d'ours. Quoiqu'il en soit, ces mesures supposent un changement essentiel dans l'usage de l'espace.

Les aires de nourrissage et leurs alentours, à une large échelle, doivent être interdites à l'accès humain à la fois pour assurer une protection de l'ours et de l'homme. Une fois que le nourrissage est mis en œuvre, il ne peut plus s'arrêter et doit être reconduit chaque année. Le recours à cette méthode changerait le caractère de la population d'ours pyrénéenne qui passerait d'une population sauvage à une population assistée.

Trois aspects doivent être soulignés dans cette conclusion :

  • Le nourrissage permet d'augmenter le nombre d'ours, mais contrairement à un préjugé, il implique une gestion plus stricte de l'habitat et plus contraignante sur les activités que sans nourrissage.
  • Concernant les options 5 et 6, le choix d'un niveau d'une population ursine ne se pose pas entre 0 et une centaine d'individus (seuil estimé pour avoir une population viable par elle même. cf. section 11/).Il est possible d'envisager un niveau intermédiaire reposant sur un nombre moyen d'individus qu'il s'agit de renforcer régulièrement. Quoiqu'en deça du seuil d'auto¬entretien de la population, il permet cependant de relancer une dynamique de population qui peut être entretenue, voire étendue. Autrement dit: 5 individus rendent impossible l'espoir du maintien d'une population, une vingtaine et au delà change positivement les perspectives, même si ce nombre ne règle pas définitivement la question.
  • Enfin, il faut rappeler que la qualité de gestion de l'habitat exigée par le maintien de l'Ours est inversement corrélée au nombre d'ours présents: plus ce nombre est faible, plus les contraintes sont fortes.
    Le contenu des options de gestion est clair. En particulier, la mise en œuvre des actions nécessaires pour assurer la présence d'ours dans les Pyrénées dans le futur constituerait un défi important. La tendance actuelle, décrite dans l'option 2, conduit à l'extinction de l'ours dans les Pyrénées.

Quelle que soit l'option choisie, il ne faut pas perdre de vue qu'elle n'est possible que si elle est compatible avec des choix de modèles de développement socio-économique globaux à l'échelle des vallées. Une réflexion sur ces modèles est maintenant proposée dans le chapitre qui suit.

Extrait de : AScA. Rapport ours phase 1.1996. SECTION V Champ des possibles. Conclusion

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