Le sens profond du retour de l’ours dans les Pyrénées

Stephan_carbonnauxpar Stéphan Carbonnaux,
Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS.

pour FERUS

La création d’une économie autour de l’existence de l’ours est manifestement une voie intéressante à suivre dans les Pyrénées. Elle représentera peut-être, si elle est bien conçue, une nouvelle ère pour nos montagnes. Toutefois, le sens du retour de l’ours est ailleurs, dans une nouvelle relation à vivre avec le roi déchu des animaux de notre continent.

Le sens profond du retour de l’ours

«Une forêt sans ours n’est pas une vraie forêt
Robert Hainard

Ces dernières années, il est fréquent d’entendre des voix prétendument autorisées, notamment des scientifiques qui ne maîtrisent pas les sujets dont ils parlent, tels Claude Allègre ou Yves Coppens, s’élever contre le retour de l’ours et/ou du loup au motif qu’ils n’auraient pas ou plus leur place dans une société moderne comme la nôtre. Même Jean-Louis Etienne, grand connaisseur des pôles mais ignorant des réalités ursines pyrénéennes, estimait en 2006 qu’«il est ridicule de vouloir réintroduire des ours dans les Pyrénées [...] parce que ça bouscule tout un écosystème qui n’y est plus familiarisé» et déclarait par ailleurs que «l’ours ne fait plus partie de la biodiversité des Pyrénées» (ça c’est un scoop !), qu’ils sont «incontrôlables» (M. Etienne veut-il les équiper de dispositifs neutralisateurs ?) et que «le pastoralisme est la meilleure façon d’entretenir les montagnes [Citations extraites de L’ours : les raisons de la colère, Violaine Bérot, Kairn, 2007.]». Nous reviendrons sur ce vieux préjugé "néolithique" dans une partie consacrée au pastoralisme et à ce qu’on appelle la biodiversité.

Ces renforts médiatiques donnent du poids à un discours récurrent chez les opposants les plus radicaux à l’ours et aux prédateurs. Quel intérêt, si la souche pyrénéenne a disparu et puisque les ours bruns ne seraient pas menacés d’extinction [La population d’ours brun en Europe est aujourd’hui l’ombre de ce qu’elle fut, même si elle a augmenté dans certains massifs après des siècles de persécution et de régression. L’ours ne prolifère pas en Slovénie, ni ailleurs, comme certains essaient de le faire croire. Un peu plus de 40 000 ours vivraient des Asturies à l’Oural, avec une grosse incertitude sur les effectifs en Russie européenne.], d’en relâcher dans les Pyrénées, s’interroge par exemple l’ex-enseignant défenseur acharné du monde pastoral, Bruno Besche-Commenge ? «Il n’y a plus de vipères au bois de Boulogne. On ne parle pas de les réintroduire [Voir « Débat houleux dans les Pyrénées », sur le site des Verts de Belfort, à Biodiversité. Un article sans aucun recul critique, issu d’un parti politique qui souhaite défendre la biodiversité.]» ajoute-t- il, persuadé de clore toute discussion contradictoire par une pirouette dialectique aussi grossière. Rien d’étonnant alors qu’une journaliste d’un magazine d’informations français conclue son article par cette phrase : «En ville, l’ours est tendance, mais dans les Pyrénées il appartient au passé [Marie-Sandrine Sgherri, «Franska est-elle psychopathe» ? Le Point, 19/07/2007. On remarquera le choix totalement déplacé pour un ours du terme "psychopathe", preuve que la nature est un monde inconnu.]»

Il est plus que jamais nécessaire de combattre farouchement une telle manière de penser, et de définir un terme au coeur de notre sujet, celui de "nature" [On s’étonne qu’un chercheur en linguistique, tel M. Besche-Commenge, ne définisse jamais ce qu’il entend par nature. Nous y verrions encore plus clair ! Il est vrai qu’il lui préfère le concept brumeux de «biodiversité»]. De moins en moins employé dans le vocabulaire courant, ou à tort et à ravers, le mot nature se définira pour nous comme ce que l’homme n’a pas créé et qui vit en dehors de sa volonté. Cette définition a été formulée par le Suisse Robert Hainard [Robert Hainard (1906-1999), fut un grand sculpteur, graveur, naturaliste et philosophe des rapports de l’homme et de la nature.] dès les années 1930, puis reprise par de nombreux naturalistes et quelques essayistes français tels François Terrasson ou Jean-Claude Génot. Ainsi, la forêt vierge ou primaire sans intervention du forestier, les sommets et glaciers, la rivière qui coule libre, la mer sont nature. Un jardin, un parc, un champ de maïs (transgénique ou non), une prairie de fauche, une estive, même très vertes, ne sont pas nature. Si ces milieux abritent des espèces sauvages, la nature ne s’y exprime pas librement. Ceci dit, les plantes, les insectes, les reptiles, les amphibiens et les mammifères de nos pays sont aussi sauvages qu’avant la colonisation humaine. Nous ne les contrôlons pas, simplement ils vivent dans des milieux qui sont très différents des milieux réellement naturels.

L’extrême majorité de nos contemporains n’a ainsi qu’une vision très restreinte de la nature. Elle se limite alors aux jardins, aux parcs urbains, aux alentours des villages ou des exploitations agricoles de plaine et de montagne. De plus en plus de personnes, il est vrai, parcourent nos parcs nationaux ou des réserves naturelles, mais sans s’écarter des chemins de grande randonnée ou de sentiers balisés qui mènent à des cabanes d’observation. Excepté une minorité qui s’éprend véritablement de la nature, elle reste pour la plupart une terra incognitae. Devant un massif forestier abritant une forêt primaire, des ours, des loups, des lynx et quantité d’autres bêtes sauvages, une peintre slovène nous disait : «Ici, c’est Mars pour les gens !» C’est un sentiment analogue que nous ressentons lorsque nous évoquons nos sorties dans la nature pyrénéenne ou mieux encore dans les forêts d’Europe centrale et orientale.

En réalité, la méconnaissance de la nature règne chez la plupart de nos élites politiques, artistiques et scientifiques, incapables jusqu’à présent de développer une autre culture de nos rapports avec la nature. C’est pourquoi un haut fonctionnaire, ingénieur et chercheur comme Jean de Kervasdoué ose écrire dans un de ses ouvrages : «L’homme ne peut pas entrer dans une forêt primitive, y compris en zone tempérée, sans une machette ou une débroussailleuse pour tracer son chemin. La nature ne nous attendait pas ! [Les prêcheurs de l’apocalypse, Pour en finir avec les délires écologiques et sanitaires, Plon, 2007, page 34.]» Comment un homme très cultivé, directeur des hôpitaux, membre de l’Académie des technologies, qui a consacré sa vie aux secteurs de la santé et de l’environnement, nous révèle son éditeur, peut-il proférer pareille sottise qui fait rire tous ceux qui ont, au moins une fois dans leur vie, pénétré dans une forêt primitive. Concluons que M. de Kervasdoué n’a jamais été dans une forêt naturelle et qu’il propage les fantasmes occidentaux qui collent à la forêt.

Une telle ignorance nourrit la peur de la nature aussi bien chez les personnes vivant à la ville ou à la campagne. La civilisation occidentale s’est construite depuis des siècles, même des millénaires, sur la peur et sur la destruction de la nature. Des auteurs aussi différents que Robert Hainard (Et la nature ?), Robert Harrison (Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental), François Terrasson (La Peur de la nature) ou Dominique Venner [Lire «Fascination et peur de la sauvagerie» in actes du symposium La chasse, dernier refuge du sauvage ?, Privat, 2007.] ont disséqué quelques raisons profondes de ces comportements. Réfractaire à l’entendement humain, la nature nourrit la peur et un vieux fond de jalousie. Observateur de la nature depuis près de 30 ans, mais aussi des rapports des hommes avec la nature, nous partageons ces analyses.

Par ailleurs, il est courant d’entendre que l’homme est partie intégrante de la nature. M. Besche-Commenge défend cette positionUne conception "écologique" de la nature et des hommes contradictoire avec la défense et le respect de deux», 2006.] en partant d’une phrase de l’association catalane DEPANA : «L’ours brun est partie intégrante de l’écosystème pyrénéen dont il n’altère pas l’équilibre. Ce que l’on ne peut dire de l’homme», phrase qu’il réfute bien entendu. De notre côté, nous souscrivons au jugement de cette association catalane. Qui de l’homme ou de l’ours a vécu le premier dans les Pyrénées, dans un écosystème équilibré ? C’est l’ours. Un grand mammifère qui passe presque inaperçu malgré sa taille et dont les besoins sont minimes.

Et c’est bien l’homme qui est venu bouleverser l’écosystème. Nulle idéologie, simple observation. Car l’homme, contrairement à ce que suggèrent les opposants radicaux à l’ours, n’a jamais vécu à l’état de nature. S’il est évidemment un mammifère terrestre, il se comporte comme un être culturel, le plus souvent en opposition avec la nature. Nous sommes d’accord avec cette analyse de Robert Hainard qui écrivait que vu de Sirius, l’homme appartient en effet à la nature, mais que vu depuis la surface de la Terre, il est un être qui s’est extrait de la nature pour fonder la civilisation. Nature et civilisation sont alors deux entités très distinctes, malheureusement en opposition depuis des millénaires, mais qu’il n’est pas interdit de vouloir réconcilier.

Ce que les opposants radicaux appellent l’écosystème pyrénéen est le plus souvent une nature culturelle qu’ils cherchent à tout prix à préserver, parce que c’est la seule qu’ils trouvent belle et agréable à vivre. C’est aussi une nature très domestiquée à laquelle ils tiennent, parce que leurs ancêtres l’ont en effet façonnée en fonction de leurs activités économiques et de leurs représentations mentales. La nature, ce que nous ne contrôlons pas, n’a décidément rien à voir avec la nature culturelle.

Rien d’étonnant alors qu’une grande confusion règne dans les esprits. Pourquoi "l’écologiste", comme voudrait le suggérer Violaine Bérot, chevrière en Ariège, se devrait d’élever des chèvres ou des moutons ? [L’ours : les raisons de la colère] En effet, l’imagerie d’Épinal qui présente le paysan comme le gardien de la nature, ce paysan en parfaite harmonie avec la nature, est très éloignée de la réalité. L’écologiste de terrain observe cela à chaque sortie. Partout, sauf de très rares exceptions, le paysan, l’agriculteur est, par sa fonction même d’exploitant, en opposition plus ou moins radicale avec la nature. Qu’est-ce que la domestication, sinon une mise au pas d’espèces sauvages, commencée il y a plus de 8 000 ans en Asie, puis une sélection aux fins d’utiliser l’animal qui peut mener à l’élevage hors-sol. Qu’est-ce que l’agriculture sinon la schématisation de formations végétales qui, poussée très loin, aboutit à la culture industrielle et aux semences transgéniques. (NDLB : Lire Michel Chansiaux : Ours ou pas ours, le paysan est anti-nature.)

On le voit bien, tout cela n’a rien à voir avec la nature. Et voilà pourquoi l’agriculteur et l’éleveur sont très souvent bien mal placés pour parler d’elle. Et voilà pourquoi aussi, ils sont si souvent en lutte, voire en guerre contre la nature : les ronces et les "mauvaises herbes", les insectes et rongeurs dits ravageurs des cultures, les serpents (rien d’étonnant à ce que M. Besche-Commenge ait cité les «vipères» du Bois de Boulogne, il aurait pu citer le rossignol qui reviendra tout seul si on ne «nettoie» plus autant les sous-bois), les prédateurs à plume ou à poil, etc. Nous pourrions écrire ici des dizaines de pages de constats personnels sur la question.

À titre d’illustration, et parce que le personnage en question est un opposant virulent à l’ours, nous avons entendu Jean-Marc Prim, président de la section montagne de la FDSEA des Pyrénées-Atlantiques, s’en prendre systématiquement aux animaux dits «nuisibles», renards, fouines et corbeaux notamment, lors des réunions du Conseil départemental de la chasse et de la faune sauvage des Pyrénées-Atlantiques. Il est typique de ces représentants des mondes de l’agriculture et de la chasse, pour qui nombre d’animaux sauvages doivent être «régulés» parce qu’ils seraient malfaisants pour leurs cultures ou leurs élevages. Que d’exagérations aussi lors de ces réunions sur les prétendus dégâts extraordinaires commis par ces animaux quand l’utilisation de pesticides agricoles réduit à néant faune et flore, pollue les eaux, empoisonne les êtres humains depuis des décennies ! Que de fantasmes aussi sur nos villes envahies par les renards ou les fouines ! (NDLB : Lire "Gare aux envahisseurs", paru dans Le point)

Une fois ce constat établi, il est légitime de poser cette aut re question : pourquoi la montagne appartiendrait-elle aux éleveurs, comme ils le revendiquent si souvent et plus ou moins violemment ? En quoi tout le territoire montagnard devrait- il être dédié ad vitam aeternam à l’élevage des brebis ? En quoi les agric ulteurs seraient- ils les seuls à faire des sacrifices pour vivre en montagne, quand les "écolos des villes" ne feraient que passer ?

Brisons quelques tabous

  • la civilisation agro-pastorale traditionnelle n’est plus et le monde rural, à peu de choses près, vit comme les urbains (on achète au supermarché, on congèle, on regarde la télévision, on surfe sur internet, etc.),
  • ces mêmes urbains sont désormais le plus souvent les vecteurs de changements dans le monde rural, promoteurs par exemple de l’agriculture biologique, - les "écolos des villes" sont par les impôts qu’ils versent les principaux bailleurs de fonds de l’agriculture de montagne,
  • la montagne n’a nullement besoin d’être entretenue puisqu’elle s’est débrouillée toute seule sans les hommes pendant des centaines de millénaires, la montagne qui s’enfriche et se reboise n’est pas "sale" (un homme à la barbe fleurie est-il "sale" ?), elle évolue vers d’autres paysages, d’autres écosystèmes souvent plus riches et plus complexes,
  • conserver des paysages pâturés par des animaux domestiques est un choix culturel qui n’a souvent aucun lien avec la préservation de la nature,
  • voir évoluer la montagne vers des stades plus sauvages, avec une faune riche de grands prédateurs et ongulés, qui n’excluent nullement les hommes, pourrait être un autre choix culturel pour la société.

C’est pourquoi le retour de l’ours, qui, rappelons le est demandé depuis plus de 20 ans par une première frange de naturalistes pyrénéens (Michel Clouet notamment), obéit à tout autre chose qu’une lubie d’écolos urbains. Comme tout lâcher ou toute réintroduction d’une espèce animale, l’arrivée d’ours d’origine slovène entre 1996 et 2006, est une manifestation culturelle. Eh bien, nous défenseurs de l’ours et de la nature sauvage, avons ce désir, sans pour autant exclure l’homme, de «recréer» une nature plus complète, plus riche, dont les plus beaux éléments, au sommet des chaînes alimentaires, ont été éliminés. Nous sommes cependant d’accord avec nos opposants lorsqu’ils s’inquiètent pour la «biodiversité ordinaire» que les défenseurs des prédateurs oublieraient trop vite. Ce serait un non-sens de croire que lâcher des ours dans les Pyrénées suffit à préserver la nature dite banale ou des espèces très discrètes et fort menacées. La nature est menacée partout, sur les côtes, en plaine, comme en montagne.

À rebours d’une vision profondément réductrice et appauvrie, des hommes d’origine et d’horizons différents ont senti et compris le monde tout autrement. Ils expriment dans leurs oeuvres des raisons profondes de préserver la nature la plus sauvage possible et ses incarnations les plus majestueuses. Revenons à Robert Hainard lorsqu’il relate ce qui l’a poussé à rechercher l’ours :

«Pour moi, voir un ours était à la fois un rêve fabuleux et une nécessité de l’existence normale, dans un monde auquel je me sens rattaché et que je ne peux croire révolu à jamais. Dans les coins les plus savoureux de nos Alpes, plus encore dans ce Jura si âprement sauvage et solitaire, la grandeur des rocs, des étendues, des arbres crevassés et barbus appelle une grandeur animale dont l’absence me laisse un vide douloureux. Dire que septante ans plus tôt, j’aurais eu quelque chance de rencontrer la puissante bête velue.» Au terme d’un séjour en Bulgarie où il vit son premier ours en mai 1938, le roi Boris III, qui l’avait invité, formula une pensée mûrie chez l’artiste : «une forêt sans ours n’est pas une vraie forêt. [Robert Hainard, Les Mammifères sauvages d’Europe, Delachaux et Niestlé.]»

N’allons pas beaucoup plus loin que la Suisse ou la Bulgarie et citons cette magnifique phrase de l’écrivain italien Dino Buzzati écrite en 1948, que nous avons lue dans le bel décembre 2007 : «L'orso è anche avventura, favola, leggenda, continuazzione du una vita antichissima, scomparsa la quale ci sentiremo tutti un poco più poveri e più tristi» : L'ours est aussi aventure, fable, légende, continuation d'une vie très ancienne, sans laquelle nous nous sentirons tous un peu plus pauvres et tristes.

Outre Atlantique, un des premiers à exprimer la nécessité vitale de conserver la grande faune fut le forestier et grand défenseur de la nature, Aldo Leopold. «Il faut être capable de voir le grand spectacle de l’évolution pour reconnaître la valeur de son théâtre, la nature sauvage, ou de l’un de ses plus extraordinaires accomplissements, le grizzli» écrit-il dans son «Esthétique d’une protection de la nature» à la toute fin de son seul ouvrage traduit en français, Almanach d’un comté des sables, publié en 1947.

Dans nos Pyrénées, Claude Dendaletche, à la fin des années 80 dans un article publié dans L’Univers du vivant , avait cette réflexion pleine de sens : «Les chercheurs ont peu droit de cité dans la marche des affaires de la ville et de la montagne. Il est temps que cela change et l’ours peut nous y aider. Comment accepter que l’impuissance de certains hommes expulse définitivement des montagnes d’Europe occidentale ces prodigieux animaux que sont les ours ? Des dizaines de millions d’Européens peuvent-ils accepter que sous prétexte de rentabilité, quelques irresponsables détruisent les sanctuaires les plus précieux de notre continent ?»

Non, décidément, l’avenir des Pyrénées ne doit pas s’écrire qu’à l’encre ultrapastorale et aménagiste. Vouloir éliminer tout ce qui gêne, l’ours, le loup, etc., au profit de stricts intérêts économiques pastoraux est indéfendable à tous points de vue. L’ours occupant des montagnes bien avant l’homme ne peut être rejeté pour des raisons d’éthique au sens où l’entendait Aldo Leopold : «La montagne qu’il faut déplacer pour libérer le processus vers une éthique, c’est tout simplement ceci : cessez de penser au bon usage de la terre comme à un problème exclusivement économique. Examinez chaque question en termes de ce qui est éthiquement et esthétiquement juste autant qu’en termes de ce qui est économiquement avantageux. Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse. [Sous «L’horizon», dernier chapitre de son livre, page 283.]»

Le grand défi culturel sera de vivre en biodiversité totale, donc avec des ours, des loups et des lynx, des bouquetins pour nos Pyrénées. Cette vision féconde, défendue par l’anthropologue portugais João Pédro Galhano Alves [Nous remercions vivement Alain Sennepin, défenseur de la grande faune sauvage, qui nous a mis sur la piste de ce chercheur. Lire «Restaurer et coexister avec la biodiversité totale : sociétés humaines, grands carnivores et grands herbivores sauvages», Colloque sur la cohabitation homme/grands prédateurs en France, Nature Centre, 2004.] s’appuie sur des recherches poussées de terrain auprès de populations portugaises qui vivent avec le loup, africaines avec le lion et indiennes avec le tigre au sein de territoires humanisés. Elle a l’immense mérite de mettre l’homme en état de dépasser sa capacité à détruire la nature et les espèces vivantes, et qui, sans nul doute, ne pourra que l’enrichir profondément. Il nous est impossible d’imaginer vivre sans ours dans les Pyrénées, lui qui peuple la montagne depuis la nuit des temps, qui fut adoré et qui orne nos plus belles grottes paléolithiques. Il est finalement autant nature et culture. Ce serait détruire notre passé et très mal envisager l’avenir que de refuser l’existence de l’ours.

Stéphan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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