Philippe Lacube : rosbeef et peaux d'ours trouées

Voilà deux perles de Philippe Lacube qui sont passées inapercues ...

Par Baptiste Blic dans Trajectoires n°1 - décembre 2007

Ne pas perdre son âme

Au fond de l’Ariège, l’identité pastorale peine à subsister. Une reconversion touristique s’impose, comme une opportunité salvatrice pour certains. Mais, dans ce paysage, l’ours, érigé en symbole, concentre les rancoeurs au sein du monde paysan. Reportage.

Au loin, on entend les «bouroumbas», ces grosses cloches qu'ont les vaches autour du cou. Cerné de montagnes, le château de Gudanes, à Pech, offre un large panorama sur le village Les Cabannes en contrebas. Il fut bâti en 1750 sur les fortunes accumulées grâce au charbon et au fer, filons prospères du XVIe au XXe siècle. À présent, la vieille demeure tombe en décrépitude.

Les industries des vallées d' Ax, dans l'Ariège, hibernent. À Luzenac, la veine de talc est encore exploitée, mais seulement d'avril à novembre. À Tarascon, les usines d'aluminium, alimentées par l'eau des barrages surplombant la ville, sont délaissées.

Pendant ce temps, seuls quelques paysans ont gardé leurs pieds dans la terre. Le soleil tombe, Raymond Pujol doit rentrer ses vaches pour les soigner. Là, le rythme n'a pas trop changé. Malgré la modernisation, le principe reste le même : préparer le foin, le fumier, les clôtures, les litières…

L'esprit pyrénéen s'endort. Peu de relève. Les jeunes préfèrent rejoindre les grandes villes qu'assumer le labeur paysan où chaque minute compte. Raymond n'a d'ailleurs pas eu le temps de participer à la fête de la châtaigne, donnée chaque année aux Cabannes. Beaucoup ont un petit potager à Pech, mais il est le dernier issu d'une famille d'agriculteurs. À présent, Raymond ne sait pas qui prendra le relais.

La folie des gîtes

S'il y a une demande en bergers et vachers, elle n'existe que pour quatre ou cinq mois l'été. Ce qui implique de changer de région, pour suivre le rythme des saisons, ou de se reconvertir dans une activité annexe : le tourisme.

Alléchés par l'opportunité, des habitants des Cabannes hébergent les gens de passage, les gîtes fleurissent. Un camp de vacances cosy a même vu le jour. Il faut dire que, pendant la saison pleine, les amoureux de la montagne ne sont pas en reste : ski de fond ou balade en chiens de traîneau sur le plateau de Beille, en plus de la station de ski d'Ax, il y a de quoi faire.

Le village de Pech, qui jouxte Les Cabannes et ne compte que 32 âmes l'hiver, connaît une vague de promoteurs. Dans la vallée, on l'appelle «la petite Nice». Les appartements de la cour du château abandonné de Gudanes ont été rachetés par des Anglais et des Irlandais, les moindres cahutes détruites ou réaménagées. Un couple anglais bricole sa maison. Ils vont à leur tour ouvrir un gîte.

Juste derrière, Raymond doit nourrir ses vaches ; les montagnes cachent à présent le soleil. En tout, il possède 80 gasconnes. Une race résistante, adaptée aux transhumances en haute montagne, comme les brebis tarasconnaises ou les chevaux de Mérens, et qui a dû s'affirmer pour exister contre d'autres espèces plus productives. À la mi-décembre, Raymond sera plus tranquille : les bêtes rentreront dans les granges.

Le refus du folklore

Avec son béret, ses bottes et sa barbe, l'allure presque rustre du bonhomme se fond au paysage rustique. Chaque jour, il répète le travail ancestral. Pressé par les grandes exploitations, l'appel d'air citadin et le tourisme, il est pourtant difficile de conserver le patrimoine ariégeois.

Propriétaire de 60 vaches gasconnes et de canards qu'il gave, Philippe Lacube se dit militant. Il considère que l'agrotourisme est vital pour sauvegarder l'agriculture en montagne. Il compte sur les projets néoruraux pour donner un nouveau souffle. Cet éleveur table sur la valeur ajoutée qu'il s'efforce de donner à ses produits. Ainsi, depuis quatorze ans, il propose aux touristes des tours lors des transhumances, sur le plateau de Beille. Il y explique que les troupeaux sur les estives permettent un maintient de la biodiversité, contrairement à la propagation de la forêt.

Au-delà, c'est l'identité pastorale de l'Ariège qu'il promeut, avec l'espoir d'attirer les clients des grandes villes. Philippe Lacube est soucieux de gérer sans intermédiaires sa commercialisation. Il évite également les marchés où il est difficile de se démarquer des charlatans aux pseudo-produits bio. (NDLB : Les escrolos) Son réseau de commercialisation est indépendant, de particulier à particulier.

Malgré l'agrotourisme, il entend bien se distinguer du folklore. Au départ, Raymond était sceptique face à ce modernisme, mais il s'y est fait. Le marché est difficile et lui est trop près de la retraite, pour se lancer dans l'aventure. Mais, depuis qu'il passe par Philippe Lacube, la vente de ses bovins est plus facile qu'avec les coopératives.

En ce qui concerne les revenus, rien de nouveau. L'entreprise de Philippe Lacube, sa femme et leur cinq employés, est plutôt florissante (NDLB: L'article date de déc 2007). Leurs gîtes contribuent à fixer les gens au pays, l'agrotourisme à l'identité ariégeoise de subsister. Alors, l'éleveur voit d'un mauvais oeil le couple anglais de Pech. Le risque d'une intrusion dans le tourisme et d'un basculement dans le folklorique est bien réel. (NDLB: Le célèbre replis identitaire ariégeois face aux "estrangers")

L’ours met en rogne

Philippe LacubeEn tant que président de l'Association pour le développement durable de l'identité des Pyrénées (Addip), Philippe Lacube défend l'agriculture traditionnelle. Il s'oppose à l'importation de races laitières, à la poussée des promoteurs, et à «l'écologie de bureau» (NDLB : depuis lors, elle est passée au salon.) qui veut faire des Pyrénées un «grand zoo». La réintroduction des grands prédateurs est sans doute le sujet à propos duquel Philippe Lacube est le plus virulent. Il reproche à des bureaucrates parisiens de ne pas considérer les habitants des montagnes, et d'avoir agi sans concertation. (NDLB : il est facile de nier l'existence de concertations quand on les boycotte!)

La question de l'ours devient presque une question d'honneur. Elle est symptomatique du malaise que vivent les agriculteurs. Tout se passe comme si le combat identitaire des Pyrénéens s'était focalisé autour de la créature emblématique. Couplé à la peur de l'ours, qui comme une vieille légende anime les bistrots, l'ours devient une affaire populaire. Pour le président de l'Addip, l'État ne cherche qu'un coup écologique : vendre du rêve et développer le tourisme… au détriment des Pyrénéens qui vivent d'une agriculture traditionnelle.

Des paysans ont fait le choix de se faire justice eux-mêmes plutôt que réclamer les indemnités, lorsque une ou deux de leurs bêtes se sont fait attaquer. Philippe Lacube hésite. À sa connaissance, au moins deux peaux d'ours ont été trouées au fusil. Il a un sourire en coin. Ces deux peaux-là, personne n'ira les vendre. Le soleil baille derrière les montagnes. Raymond attaque sa nouvelle journée.

Baptiste Blic

Trajectoires n°1 - Ecole de journalisme de Toulouse EJT Décembre 2007
"Pyrénées : L'identité ariégeoise à fleur de peau

Cet article qui est passé totalement inaperçu et date de plus d'un an montre deux facettes peu flatteuses de Philippe Lacube, ce grand communicateur qui cherche à donner une nouvelle image du pastoralisme pyrénéen. Le voilà entrain de râler contre un couple d’anglais qui ose venir ouvrir un gîte et lui faire de la concurrence directe. Que font ces étrangers sur ses terres ?

De plus, «sourire en coin», déclare le journaliste, il semble se réjouir de voir des éleveurs tirer sur l'ours (une espèce protégée) : «Ces deux peaux-là, personne n’ira les vendre». "Ces imbéciles heureux qui sont nés quelque part chantait Brassens.

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