Rapport du Symposium international sur le Lynx en Europe occidentale « Lynx… le grand retour ? » d'Orléans, les 17, 18 et 19 octobre 2008.

Organisé par le Muséum des Sciences naturelles d’Orléans, l’association FERUS et Loiret Nature Environnement dans le cadre de la Convention relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l'Europe. Ce rapport a été préparé par René ROSOUX, directeur scientifique du Muséum d’Orléans, Marie-des-Neiges DE BELLEFROID, chargée d’études, Jacques BAILLON, administrateur, de Loiret Nature Environnement et Annie MOREAU, déléguée régionale de FERUS

Mots clés : lynx boréal, lynx pardelle, muséographie, paléontologie, zoogéographie, archéozoologie, répartition diachronique, éco-éthologie, réintroduction, biologie de la conservation, Europe occidentale.
Evènementiel : expositions muséographiques et iconographiques, communications orales, posters scientifiques, conférences, films documentaires animaliers.

Symposium Lynx Le grand retourIntroduction

Au cours de ce symposium international, des scientifiques et des spécialistes des Lynx (L. lynx et L. pardinus) de sept pays d’Europe ont présenté les résultats de leurs recherches et études de terrain ainsi que l’état d’avancement des expériences menées dans les domaines de la réintroduction et de la biologie de la conservation.

Les organisateurs ont volontairement réservé une place importante aux professionnels de la recherche et de la conservation de la faune mais, également, aux membres des associations qui œuvrent pour la reconnaissance et la conservation des lynx européens, leur donnant ainsi l’occasion de porter à connaissance leurs observations de terrain ainsi que leurs avis critiques sur la protection du lynx et la gestion de ses habitats.

Une grande partie des interventions a porté sur les résultats des réintroductions qui ont eu lieu sur le territoire français et dans les pays limitrophes, lors de programmes expérimentaux. Un bilan digne d’intérêt pour quelques grands massifs forestiers car, pour certains d’entre eux, les observateurs et les gestionnaires bénéficiaient d’un recul de près d’un quart de siècle.

Les domaines d’intervention, très variés, ont traité à la fois de paléontologie, d’archéozoologie, de zoogéographie mais également d’éco-éthologie, de biologie de la conservation et des politiques publiques en France et dans les autres pays de l’Union européenne…

Résumé

Ce symposium a représenté, pour la France, un événement important et original, car il se proposait de faire un bilan comparatif de l’évolution du statut et de la dynamique des populations de ces deux espèces de félins sauvages dont l’une ne doit sa survie en Europe occidentale qu’aux opérations de réintroduction, qui se sont principalement déroulées en France (Vosges), en Suisse, en Allemagne et en Europe centrale (Breitenmoser et al. 2001). Plusieurs séminaires et colloques consacrés au Loup gris (Canis lupus) et à l’Ours brun (Ursus arctos) avaient déjà été organisés en France dans un objectif de conservation, de gestion raisonnée des populations et de cohabitation hommes/prédateurs (Benhammou et al., 2004) mais le Lynx boréal était resté un peu en retrait des grands débats conservatoires.

Ce symposium a été l’occasion de présenter des résultats d’étude originaux, notamment en archéozoologie et en zoogéographie. Les analyses diachroniques se sont révélées particulièrement intéressantes pour l’évolution des connaissances zoo-géographiques des deux espèces de lynx européens mais également pour les politiques de gestion de la faune protégée et les stratégies de conservation des populations à mettre en œuvre à long terme.

Les ossements de lynx accumulés au cours de l’Holocène en France sont restés rares et discrets. Néanmoins, on observe que, jusqu’au début du Moyen Age, la répartition du lynx boréal était assez vaste, s’étendant des forêts des étages montagnard et collinéen jusqu’aux forêts de plaine. La répartition du Lynx pardelle est également plus vaste que celle soupçonnée jusqu’alors puisque l’espèce a été identifiée de manière certaine en dehors de la chaîne pyrénéenne, notamment dans certains sites de la bordure méditerranéenne : en Provence, au Mésolithique (env. 9500-5600 av J.-C.), dans le Languedoc-Roussillon, à l’âge du Bronze (env. 2100-860 av J.-C.), ainsi que sur le site de Carsac, daté du 1er âge du Fer (http://inpn.mnhn.fr/).

Par ailleurs, concernant l’évolution de la répartition du Lynx pardelle, une convergence, qui mériterait d’être étudiée de façon plus approfondie, a été mise en évidence entre les phases alternatives de régression et d’expansion des aires de répartition historiques du lapin de garenne et du Lynx pardelle, prédateur hautement spécialisé sur ce lagomorphe méditerranéen.

Après avoir rappelé les causes historiques de disparition des lynx européens, liées principalement à des facteurs anthropiques, en particulier la chasse et le piégeage, certains intervenants ont évoqué les motifs et les arguments qui furent à l’origine des campagnes de réintroduction dans les différents pays européens ainsi que les écueils rencontrés, notamment sur le territoire français (Herrenschmidt et Vandel, 1992).

Les bilans des réintroductions et des renforcements de population successifs se sont révélés globalement positifs, malgré des problèmes récurrents liés au braconnage et à la cohabitation avec les élevages ovins extensifs (Stahl et al. 2002). Le mouvement de reconquête subit toutefois des fluctuations d’effectifs et des stagnations temporelles dans la progression du front de recolonisation.

En France, le Lynx boréal a aujourd’hui constitué trois noyaux de population stables dans les grands massifs forestiers montagnards des Vosges, du Jura et du nord des Alpes, où l’espèce est considérée comme reproductrice. Ces noyaux sont évidemment en contact avec les populations de lynx des pays limitrophes. Aujourd’hui, la population française de Lynx est estimée à environ 140 individus (Lacour, à paraître ; Marboutin, à paraître) et son statut de conservation, jugé plutôt favorable.

Selon toute vraisemblance, d’après la Coordination Lynx de l’association FERUS, l’espèce progresserait sensiblement dans quelques forêts de plaine de l’est de la France ainsi que, probablement, sur les marges du Massif central. Toutefois, d’après le caractère sporadique et éphémère des observations, il doit probablement s’agir d’individus erratiques, non cantonnés, à la recherche de nouveaux territoires. A ce jour, des preuves tangibles de reproduction n’ont été recensées et validées, par le Réseau Lynx de l’ONCFS, que dans les grands massifs forestiers de l’axe «Vosges – Alpes».

En ce qui concerne les Pyrénées, la présence du Lynx reste toujours énigmatique. Certains indices laissent penser qu’il y est toujours présent, mais les pièces à conviction restent insuffisantes et les prospections mériteraient d’être plus soutenues, notamment pour déterminer avec précision l’appartenance spécifique des félins observés.

A l’échelle européenne, le Lynx boréal, dans sa phase de reconquête, semble aujourd’hui occuper des habitats forestiers très fragmentés et se satisfaire d’habitats ruraux parfois très anthropisés, comme c’est le cas aujourd’hui en Allemagne, en Suisse et, depuis peu, dans l’est de la Belgique. (NDLB : La présence ou l'absence du lynx en Belgique fera l'objet d'une prochaine note, les observateurs de terrains et "spécialistes" sont consultés.)

En Suisse, considérant le bon état des populations de lynx mais aussi l’augmentation notable des conflits avec les éleveurs de moutons et les chasseurs de grand gibier, l’office fédéral de l’Environnement, dans le cadre du plan de gestion national «concept Lynx», a officiellement autorisé la capture voire le tir sélectif de certains lynx dont l’impact sur les troupeaux serait authentifié et récurrent. Par ailleurs, l’expansion progressive de l’aire de répartition vers l’Est semblant s’enrayer, il vient également de permettre la translocation d’ individus dans les Alpes orientales, secteur que les lynx n’auraient probablement jamais pu atteindre spontanément.

Dans les pays où le lynx a été réintroduit, les principales causes de mortalité restent le braconnage ou la chasse, selon le statut légal de l’espèce, mais aussi, et de manière plus incontrôlable, la circulation routière. Les cas des collisions sont fréquents et un nouveau cas a été enregistré en Franche-Comté, au lendemain du Symposium d’Orléans.

Les collisions avec les véhicules à moteur entraînent inévitablement des blessures handicapantes pour certains animaux et des cas d’abandon de jeunes par les mères victimes de la route. Un Centre de Soins pour animaux blessés, qui fonctionne sur une base associative, s’est créé en France et s’est spécialisé dans la ré-acclimatation en pleine nature des lynx orphelins ; à l’occasion du Symposium, l’association gestionnaire du Centre, «Athena», a sollicité une aide financière, pour pouvoir améliorer les conditions très précaires d’accueil et d’acclimatation des pensionnaires.

Dans le cas du Lynx pardelle, la situation sur le terrain reste toujours très précaire et les deux noyaux principaux de la Sierra Morena et du Coto Doñana n’évoluent guère. Toutefois, la présence inattendue d’un troisième noyau de population, dans la communauté autonome de Castilla-La Mancha, redonne un nouveau souffle au programme de conservation du Lynx (Anon., 2008). D’autant plus qu’en 2007, une quarantaine de naissances ont été enregistrées au sein des deux noyaux de populations andalous.

Le 2e programme Life est en cours de réalisation et les efforts consentis par l’Union européenne, le gouvernement espagnol et le gouvernement d’Andalousie commencent à porter leurs fruits. C’est un véritable programme qui est mis en oeuvre, comportant des études scientifiques spécialisées, notamment sur la pathologie des félins et des actions dynamiques de protection et de génie écologique. Ainsi, en 2008, la population de Lynx pardelle captive, destinée au renforcement de population, a produit 51 jeunes qui seront principalement destinés à des lâchers futurs dans le Parc national de Doñana et en Sierra Morena.

Pour le lynx eurasiatique (L. lynx) la situation a été jugée globalement satisfaisante mais l’avenir de certaines populations reste encore très précaire. Dans certaines régions de Slovénie et de France, une diminution notable des indices de présence laisse supposer une baisse récente d’effectifs. L’impact éventuel des actes de braconnage a été évoqué.

A l’issue du Symposium, le représentant de l’Office national de la Chasse et de la Faune sauvage, responsable officiel du suivi de la population de Lynx en France pour le Ministère chargé de l’environnement (MEEDDAT)  et donc du contrôle de l’évolution de l’aire de répartition, s’est proposé de recueillir l’ensemble des données fournies par les observateurs associatifs, même dans les secteurs géographiques éloignés des noyaux traditionnels, pour le cas échéant, les intégrer dans la base de données officielle et dans les cartographies évolutives. Toutefois, ces nouvelles données ne seront enregistrées et validées que si elles correspondent aux critères retenus par le protocole établi et approuvé par le réseau Lynx.

Quant à la prise en charge des lynx blessés et, plus particulièrement, des jeunes lynx orphelins récupérés dans la nature, le Centre de soins Athénas, soutenu par quelques participants, a interpellé la représentante du MEEDDAT pour pouvoir, à l’avenir, bénéficier du soutien et de la collaboration du Ministère chargé de l’Environnement. Cette requête concerne en particulier les actions de revalidation des animaux soignés et d’acclimatation des jeunes lynx à la vie sauvage, pour lesquels l’association déclare ne pas bénéficier d’aide financière de la part de l’Etat. La chargée de mission du Ministère, attentive aux doléances du centre de soins, a proposé aux délégués d’introduire une demande motivée auprès de la sous-direction de la Protection et de la Valorisation des espèces et de leurs milieux. Pour sa part, la chargée de mission leur conseille de prendre l’attache du Réseau Lynx de l’ONCFS pour, le cas échéant, pouvoir bénéficier de leur aide technique et d’un accompagnement éventuel pour les opérations de lâchers et de suivi de leurs pensionnaires dans la nature.

Pour sa part la représentante du MEEDDAT propose d'examiner les points suivants: la recherche des causes de spécialisation de certains lynx sur le cheptel domestique et les raisons qui permettraient d'expliquer la faible population de lynx dans les Vosges alors que des opérations de réintroduction y ont été conduites.

Le Muséum national d’Histoire naturelle et le Muséum d’Orléans ont sollicité le représentant officiel de la Station biologique de Doñana pour récupérer les restes osseux (crâne et squelette postcrânien) de Lynx pardelle, pour compléter les collections de référence dont ils disposent pour perfectionner leurs analyses ostéologiques comparatives et affiner l’étude de la répartition diachronique du lynx dans le bassin méditerranéen.

Enfin, il a été évoqué l’impérieuse nécessité de mener un projet ambitieux consistant à recréer une trame verte, favorisant la connectivité entre les massifs d’Europe occidentale occupés par le Lynx (Axe Vosges – Jura – Alpes) et ceux d’Europe centrale. Cette idée de corridor écologique transeuropéen a déjà fait l’objet d’une étude financée par l’Union européenne, qui propose le rétablissement d’échanges inter populationnels y compris vis-à-vis des métapopulations (Linnell et al., 2008). A terme, il serait souhaitable que toutes les populations réintroduites ne forment plus qu’un seul et même ensemble pour, in fine, rejoindre la population de Lynx d’origine sauvage, du nord et du centre de l’Europe (Simon, à paraître).

Références bibliographiques

  • Anon. 2008. Une nouvelle population de lynx ibérique. Brèves. La Gazette des Grands prédateurs, 26 : 22.
  • Arx, M. von & Breitenmoser, U. 2008. Report of the Workshop “Development of a Conservation Strategy for the Balkan Lynx”. Rapport au Conseil de l’Europe. T-PVS/Inf (2008) 20. 4 pp.
  • Benhammou, F. Baillon, J. et Sénotier, J.L. 2004. La cohabitation hommes/grands prédateurs en France (Loup et Ours). Actes du colloque organisé au Muséum d’Orléans, 21-22 mars 2004. Recherches naturalistes en Région Centre, 14.
  • Breitenmoser, U., Breitenmoser-Würsten, C., Carbyn, L.N. & Funk, S.M. 2001. Assessment of carnivore reintroductions in Carnivore conservation : 241-281 Gittleman, J.L. Funk, S.M., Macdonald, D.W. & Wayne, R.K. (Eds) Cambridge. Cambridge Univers ity Press.
  • Herrenschmidt, V. et Vandel, J.M. 1992. Répartition du Lynx en France : aspects scientifiques et sociologiques, in Introductions et réintroductions de mammifères sauvages, XIV Colloque francophone de Mammalogie, Annales de Biologie du Centre : 147-159.
  • Lacour, N. à paraître. Les politiques publiques de protection et de restauration du Lynx d’Europe en France. Actes du Symposium international « Lynx… le grand retour ? », Orléans, 17, 18, 19 octobre 2008.
  • Linnell, J., Salvator i, V. & Boitani, L. 2008. Guidelines for population level management plans for large carnivores in Europe. A Large Carnivore Initiative for Europe Report prepared for the European Commission  (contract 070501/2005/424162/MAR/B2). 83 pp.
  • Marboutin, E. à paraître. Statut et évolution du Lynx en France. Actes du Symposium international « Lynx… le grand retour ? », Orléans, 17, 18, 19 octobre 2008.
  • Simon, G. à paraître. Bilan de la réintroduction du lynx en France. Actes du Symposium international « Lynx… le grand retour ? », Orléans, 17, 18, 19 octobre 2008.
  • Stahl, P., Vandel, J.M. et Migot, P. 2002. Le Lynx boréal (Lynx lynx) en France : statut actuel et problèmes de gestion pp. 10-14 in Chapron, G. et Moutou, F. (Eds). L’étude et la conservation des carnivores. Société française pour l’Etude et la Protection des Mammifères. Paris.
  • http://inpn.mnhn.fr/
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