Extraits du cantique de l'ours

3 morceaux choisis extraits de "Le cantique de l'ours : Petit plaidoyer pour le frère sauvage de l'homme" de Stéphan Carbonnaux.

A propos de la mort de l'ourse Cannelle

Le cantique de l'ours : Petit plaidoyer pour le frère sauvage de l'homme de Stéphan Carbonnaux«C'est donc à la Toussaint, la veille du jour des défunts, qu'une lignée vieille de cent mille ans a été condamnée à s'éteindre faute de femelles pour assurer sa survie. Si j'ajoute que Cannelle est morte au-dessus des gorges d'Enfer - je n'invente rien-, on ne sera pas autorisé à toutes les spéculations ésotériques; cependant on jugera que le destin avait bien fait les choses en choisissant la date et le lieu. Nous savions bien sûr au fond de nous que cette tribu était condamnée ~ pourtant sa proche disparition constitue une rupture symbolique avec les Pyrénéens de nos vallées, qui d'ailleurs eux non plus ne se portent pas très bien.

«Les institutions plus ou moins compétentes, et rétribuées à ce titre, n'ont aucune espèce d'excuse à produire devant pareil épilogue. En première ligne, l'Institution patrimoniale du Haut-Béarn, dirigée depuis sa création par Jean Lassalle, restera dans l'histoire de notre pays, et des Pyrénées tout entières, un établissement fautif qui a su irrémédiablement gâcher les chances qui s'offraient à lui. Jean Lassalle, dont les pouvoirs sont très importants (maire, vice-président du conseil général des Pyrénées-Atlantiques, député, président de l'Association des populations des montagnes du monde, fidèle de François Bayrou, etc.), est l'homme sous l'ère duquel s'est éteinte la dernière ourse d'une espèce qui précéda nos semblables dans les vallées. Quoi qu'il fasse dans les mois qui viennent, alors qu'il est en politique depuis plus de deux décennies, on jugera vite sa responsabilité comme écrasante :  il vivait encore quinze ours dans les Pyrénées occidentales en 1983, et tout était alors possible.

« Aucune réparation, aucun remplacement ne viendra effacer cette faute originelle. À compter de cette date, une autre histoire a commencé, en germe depuis la première introduction d'ours de Slovénie en 1996, celle des ours dans les Pyrénées. L’ours des Pyrénées, lui, aura bientôt vécu. De nature sceptique, voire pessimiste, je formule toutefois ce vœu: puisse la nouvelle lignée d'ours nous pousser au-delà des considérations politiciennes, égocentriques, mercantiles, publicitaires, touristiques, ou faussement scientifiques qui ont accompagné la fin de l'ours des Pyrénées. Le temps est venu de servir l'ours et non plus de s'en servir. »

Presque quatre années ont passé depuis ce jour funeste. L’occultation d'Artza s'est même traduite par une situation insupportable qui m'est subitement apparue récemment: le dernier couple d'ours des Pyrénées, formé par Papillon, le patriarche mort le 25 juillet 2004, et sa compagne Cannelle, gît à Toulouse dans de banals congélateurs sans doute identiques aux nôtres, au secret.

Les Pyrénées sans ours

Pour la génération d’avant, on se remémore souvent Etienne Lamazou, berger transhumant de 1913 à 1969 en vallée d’Aspe, qui écrivit dans ses mémoires, L’ours et les brebis : « Même si j’ai versé comme tous les bergers un lourd tribut au seigneur de nos montagnes, je suis le premier à le regretter, car il en faisait intégralement partie, et sans lui, elle ne sera jamais tout à fait la même. »

La déception du peuple slovène envers la France

« Je précise ici que la chasse ne me gêne pas moralement, et que je préfère un ours gibier et libre à un ours barde de matériel électronique et pourchasse par des éleveurs pyrénéens irascibles. Les Slovènes à qui je narrai les malheurs de Franska ne concevaient même pas pourquoi cette ourse donnée par leur pays avait pu être traquée au point de buter sur l'autoroute La Pyrénéenne.

À Ljubljana, le directeur du centre culturel français puis un conseiller économique de l'ambassade de France me rapportèrent qu'un dessin paru dans la grande presse avait exprime à lui seul l'immense déception du peuple slovène envers la France. On y voyait un ours reconduit à la frontière pour la seule raison qu'il venait de Slovénie. Auprès de mes amis, je vérifiai en effet la vexation subie et n'osai pas leur dire la quantité d'inepties, de mensonges, de stupidités qu'on pouvait entendre sur leur pays dans les Pyrénées ou dans les medias français.

Quand certains confondent la Slovaquie et la Slovénie ou se révèlent incapables de situer cette dernière sur une carte, décrivent ce pays alpin et dinarique comme une plaine, affolent les gens en parlant d'ours nourris à la viande, de fauves tueurs d'êtres humains, je constate que l'ignorance crasse progresse et que nous sommes bien le pays créateur du Petit Chaperon rouge et de la bête du Gévaudan. »

Stéphan Carbonnaux

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