Bugey : deux lynx abattus. La Frapna porte plainte

Deux jeunes félins ont été retrouvés morts par les services de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage. La Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (Frapna) veut porter l'affaire en justice.

À Souclin près de la Chartreuse de Portes, fin novembre, deux jeunes lynx ont été retrouvés morts par un garde-chasse, tués par balles. Un double braconnage constaté par l'Office national de la chasse et de la forêt qui est remonté jusqu'à la Frapna. Cette dernière a porté plainte auprès du procureur de la République.

Le lynx, on le sait, est une espèce protégée et la Frapna ne pouvait laisser passer la chose. Henri Beourgeois-Costa, le responsable départemental, parle «d'un acte imbécile» qui n'est hélas pas le premier. Il y a deux ans, un félin avait été retrouvé, dans la Valserine, une pierre autour du cou, un autre avait aussi été tué par balle. L'été dernier, une procédure avait été ouverte à Aranc pour une suspicion de braconnage contre un félin.

Les défenseurs de la nature du département ne se font cependant guère d'illusions sur les suites de l'affaire. «On ne sait jamais. Quelqu'un peut parler, parce que dans le secteur on imagine que cela se sait. Mais on se dit qu'un jour il y aura un gars qui tombera et il doit savoir qu'alors il risque de payer pour les autres…» Quand on sait qu'il y a peu, des tueurs de chardonnerets ont écopé d'une grosse peine de sursis alors que c'était pour les manger, tuer un lynx uniquement pour le plaisir de tuer pourrait coûter très cher.

À l'issue de l'action en justice, l'Office national de la chasse pourrait aussi se porter partie civile, mais on n'en est pas encore là.

«Ce que nous souhaitons, c'est qu'une procédure s'engage vraiment, qu'il y ait un minimum d'enquête, attirer l'attention de la police de l'environnement et des magistrats. Et si on trouve le ou les tireurs, ce serait la cerise sur le gâteau», explique Henri Bourgeois-Costa.

L'occasion aussi de rappeler que les lynx ne sont pas à la noce dans l'Ain, même si leur présence ne suscite plus les mêmes réactions que lors de leur introduction.

«Il y a 30 ans, on disait que le lynx allait supprimer le gibier. Aujourd'hui, il n'y en a jamais eu autant.» Mais à côté du braconnage, le lynx reste toujours un animal fragile.

D'abord parce qu'il est très exigeant pour son milieu naturel. Le félin, dont on estime la présence, dans le massif jurassien, entre 100 et 200 spécimens, vit en forêt (Bugey-Valromey-Revermont). Il ne se déplace d'un secteur à un autre que par la forêt alors que ces «corridors» ont de plus en plus tendance à disparaître.

C'est ainsi que le lynx a déjà payé un lourd tribut contre des véhicules, en particulier sur l'A404 entre Maillat et Oyonnax.

«Depuis vingt ans, la situation n'est plus la même»

À la DDAF - direction départementale de l'Agriculture et de la forêt- on suit depuis des années les dégâts causés aux ovins par le lynx.

Bernard Lianzon, responsable de la cellule chasse, pêche et de la faune sauvage en particulier, a connu les années très conflictuelles entre défenseurs et opposants au lynx.

Aujourd'hui, il explique que les choses ont changé : «On constate que si ces animaux sont bien implantés dans l'Ain, les moutons qu'ils tuent ne sont pas plus touchés qu'avant

Plutôt moins même, puisque l'année dernière, vingt-six propriétaires d'ovins ont été indemnisés, deux de moins qu'en 2007. Avec un préjudice stable qui évolue entre 7 300 et 7 672 euros. Sans oublier que certaines indemnités ont été versées dans le doute, avec des morts «suspectes» qui ne sont pas à coup sûr à attribuer au lynx…

Car si un ovin tué par un lynx est indemnisé à son propriétaire, un mouton victime d'un chien errant ne le sera que si son propriétaire est identifié et assuré, ce qui n'est pas toujours le cas. D'où la tentation possible de montrer du doigt le grand félin.

Mais le technicien de la DDAF a aussi réfléchi à cette stagnation des victimes de l'animal.

«Si le lynx fait moins de dégâts chez les moutons ces dernières années, c'est aussi parce que la situation pastorale a changé, explique-t-il. Les petits troupeaux isolés sont moins nombreux, les éleveurs ont pris des dispositions pour s'en défendre, ils ont tendance à regrouper leurs bêtes. Cela limite les risques. Il y a vingt ans, c'était la plupart du temps les petits éleveurs qui étaient les principales victimes du lynx. Beaucoup aujourd'hui n'exercent plus, les élevages se sont regroupés…»

Avec du recul, Bernard Lianzon analyse aussi la psychose et les vifs débats qui ont marqué l'implantation du lynx dans notre département jusqu'à aujourd'hui.

«Quand quelque chose de nouveau arrive, comme cela a été le cas avec le lynx, il y a des comportements liés à une certaine méconnaissance, à une peur qui peut être légitime, mais qui est parfois démesurée. Avec le temps, les gens y voient plus clair, ils pensent peut-être toujours pareil, mais ils en parlent moins, ils ne font plus dans le catastrophisme. Depuis vingt ans, la situation n'est plus la même, la raison a pris le dessus, on peut dire que les éleveurs ont appris à vivre avec le lynx.»

Quand le lynx était un démon…

C'était une chasse aux sorcières. En 1985-1986, l'arrivée du lynx dans l'Ain, probablement introduit de Suisse, avait fait l'effet d'une bombe. Les éleveurs se disaient prêts à prendre les fourches pour venir à bout du félin.

Quand sur le canton de Lhuis, le premier lynx a été abattu, la presse nationale a accouru et la photo du cadavre a fait le tour de l'Hexagone.

À la tête des éleveurs, Denis Grosjean. Derrière lui tout le monde agricole s'était rassemblé pour faire sortir l'animal de nos forêts du Bugey. Paris devait se positionner et à chaque prédation d'animaux, la colère montait d'un cran. Chez les éleveurs, mais aussi chez les chasseurs qui voyaient en lui un sérieux concurrent. Vingt ans plus tard, l'animal est protégé et ceux qui le braconnent risquent de très lourdes peines. Les éleveurs ont compris qu'il n'était peut-être pas le monstre sanguinaire décrit lors de son arrivée. Surtout, le lynx, de plus en plus présent, semble aussi de plus en plus discret. Quand quatre-vingt-dix moutons en étaient les victimes il y a vingt ans, ce chiffre a quasiment été divisé par trois.

Pourtant, comme à Aranc, certains se vantent encore de l'avoir fait disparaître. Des chasseurs de petit gibier en particulier comme celui qui, à Souclin, a truffé de plombs les deux jeunes lynx.

Olivier Leroy

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