Ma nuit avec l'ours des Pyrénées

Je suis parti de Pau en randonnée pédestre le 04 septembre 2006 pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle une quarantaine de jours plus tard. La nuit du 09 au 10 septembre restera gravée à jamais dans ma mémoire…

Ce soir-là, ayant pris un peu de retard et bien qu'à quelques empans du Col du Somport, je dû renoncer à le franchir car la nuit s'avançait à grands pas. Il commençait à faire sombre, mais par chance à la sortie de mon sentier de montagne se dessinait l'opportunité d'un endroit idéal pour monter le bivouac.

En effet, à cette altitude-là et sur cet endroit dégagé, commençait à se faire ressentir une petite brise fraîchissant et je me dis que je serai mieux dans ma petite tente que de passer une nuit de plus à la belle étoile. 

Je montais la mini-tente en un tournemain afin de pouvoir profiter du repos du guerrier en me sustentant avec appétit devant le spectacle fugitif de la montagne qui s'installe dans la nuit… Instant propice au calme et à la méditation : La montagne est si belle.

Le temps passe vite dans ces circonstances et il était temps à mon tour de m'installer également dans cette fameuse nuit, bien à l'abri dans ma petite guitoune. 

Vingt trois heures trente, je ne parvenais pas à trouver le sommeil, quand à  proximité de la tente, j'entendis un pas si bien marqué dans le sol que je pouvais presque le sentir vibrer sous moi. L'animal traçait son chemin sans s'arrêter, tout en maugréant quelques grognements. Aucun doute, c'était bien l'ours des Pyrénées. Il n'avait pas l'air bien content de trouver un touriste sur son territoire, enfin c'est ce qu'il me sembla comprendre… Mais je l'entendis s'éloigner vers les hauteurs et une demi-heure plus tard, ce fut un concert de cloches et  de bêlements entremêlés par les aboiements de quelques gros patauds !

J'imaginais la scène quelques kilomètres plus haut quand un peu plus tard et beaucoup plus près de moi j'entendis l'ours vraiment pas content du tout et qui semblait passer sa
mauvaise humeur en se défoulant sur un arbre qu'il a dû arracher… À priori, l’ours n’était pas parvenu à prélever son repas du troupeau de moutons. Les grognements de la bête étaient terribles et là j'ai commencé à développer quelques inquiétudes ! Il devait être à une quinzaine de mètres de moi. Sans doute allait-il poursuivre son chemin comme tout à l'heure ?

… Inutile de paniquer, je respirais profondément en me disant que demain la journée serait longue, qu'il fallait à tout prix me reposer et que s'il devait se passer quelque chose… On verrait bien ! Quand tout à  coup, ans que je ne l'aie entendu approcher, c'était bien sa truffe qu'il glissait sous le double toit de la tente en reniflant avec frénésie et en lâchant
quelques grognements.

Je pensais immédiatement qu’il n’y avait pas de nourriture dans le sac à dos resté dehors. Celle-ci était bien rangée dans un petit “sur-sac” sous l’abside de la tente et quoique bien zippée dans des sachets plastiques, elle n’avait pas échappé au flair de l’ours. Puis tout alla très vite dans mon esprit : J’avais conscience de n’avoir aucune chance à la fuite même par cette nuit de pleine lune. L’animal qui pouvait peser plus de deux cents kilos était sur un territoire qu’il connaissait bien et était sans nulle doute mieux adapté que moi à la grimpette et à la course…

Lui céder le peu de nourriture que je possédais ne me parut pas non plus une bonne idée : Il ne se contenterait probablement pas d’une petite mise en bouche après avoir épuisé
mes victuailles… J’imaginais que je resterais en tout cas un plat de résistance tout à fait acceptable à son goût.

Je ne songeais pas à la fuite, ni de tenter de l’impressionner, enfin surtout pas de contact, même visuel. Je me résolue donc à faire le mort et à m’abandonner à mon destin car
raisonnablement il n’y avait rien à faire, j’étais à sa merci et je m’attendais au pire sous mon frêle abri de toile!

Je l’entendis repartir dans les hauteurs, mais de l’autre côté cette fois, puis encore des cloches, des bêlements, des aboiements, puis il revint encore et encore gratter et renifler sous le double toit. De mon côté, je tentais de faire abstraction totale de ma peur afin que l’animal ne la ressente pas, mais je me sentais comme une poule sur le billot… Il revint à moult reprises durant toute la nuit faire son cinéma et pousser des cris très expressifs et aussi très impressionnants. Puis, aux premiers rayons du soleil, il était peut-être six heures du matin, je sentis que l’épreuve était terminée et que cette fois il ne reviendrait plus

Je ne réalisais pas très bien ce qui m’était arrivé, mais un grand sentiment de paix était revenu et je sortis calmement de la tente. Je pouvais maintenant voir autour de mon bivouac, ça et là, quelques ossements d’animaux qui me firent penser que je m’étais probablement installé au beau milieu de la salle à manger de l’ours et que cela se serait
certainement moins bien passé si j’avais investi celle d’un bipède un peu grincheux armé d’un fusil à pompe… Je ne pu m’empêcher de penser que cet ours est doué de mansuétude et certainement moins méchant que la plupart des hommes.

Je regrettai bien sûr de ne pas l’avoir vu de mes yeux, mais cette nuit-là nous aurons toutefois passé de longs moments vraiment très proches l’un de l’autre… Cela me laissa tout pensif en contemplant l’aube naissante, assis sur un rocher avec un café à la main : Dieu que la montagne est belle !

Bertrand LOZÉ

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