Eradiquer

Éradiquer est ou était un terme didactique signifiant arracher, extirper, et qu'on utilisait surtout pour les épidémies: «éradiquer la variole». Désormais, il peut s'appliquer à tout le vivant, à des groupes, à des phénomènes, dans le sens d'exterminer radicalement et si possible jusqu'au dernier. Le député des Alpes-Maritimes Christian Estrosi veut éradiquer les loups, George Bush, président des États-Unis, veut éradiquer le terrorisme. Si l'on considère aujourd'hui que les Indiens d'Amérique, les Juifs d'Europe, les Tasmaniens et bien d'autres ont bel et bien fait l'objet d'une extermination plus ou moins aboutie, et non d'une éradication, c'est parce que le méchant extermine quand le bon éradique. Il était inévitable qu'une civilisation fondée depuis toujours sur le massacre de masse et sur le sacrifice comme solution miracle (ou finale) trouve un terme positif pour désigner ses crimes. Les crises de la vache folle, de la grippe aviaire et de la peste porcine ont montré à quelles hécatombes industrielles et apocalyptiques on pouvait se livrer à titre préventif. Dans la foulée, on a poursuivi l'abattage systématique des bovins pour « l’assainissement du marché ». Et, chez nous, qui dit assainissement pense déjà éradication, nettoyage par le vide. Un insecticide se proclame volontiers foudroyant, un herbicide total. La moindre bouteille d'eau de Javel annonce qu'elle «tue 100% des bactéries et des microbes».

Combien pensent encore sincèrement que la résolution des problèmes - chômage, immigration, criminalité, terrorisme, maladies mentales ou contagieuses - devrait passer par l'élimination physique de ceux qui les posent? Jadis les cathares, les protestants, les aristocrates ou les koulaks en ont fait les frais, comme aujourd'hui les Tutsis ou les Kosovars, sans parler des Yanomanis d'Amazonie ou des Nenets de Sibérie, victimes de génocides rampants. Auschwitz et Hiroshima ne sont donc pas des monstruosités, des anomalies, des mystères ou des accidents, mais un mode de fonctionnement avec des «pics» d'extermination comme il y a des « pics» de pollution.

L'agriculteur confronté au problème de l'entretien d'une haie ne connaît de remède plus souverain que d'arracher ladite haie et de résoudre ainsi définitivement le problème, indifférent à tous ceux que cet arrachage pourrait poser. Nous-mêmes, dans notre vie privée, n'avons-nous pas tendance au traitement radical, au nettoyage par le vide, à la solution finale comme à une solution de facilité («en finir», «tourner la page», «une fois pour toutes», «ne plus en entendre parler», «faire table rase»...), entraînant ruptures amoureuses ou familiales, démissions ou licenciements, éventuellement suicides... On a l'Auschwitz ou l'Hiroshima qu'on peut.

Armand Farrachi

Source : Armand Farrachi : Petit lexique d’optimisme officiel

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