Gérard Bozzolo : opinion ours-éleveurs-chasseurs

Coup de gueule, par Gérard Bozzolo

En parcourant les notes et prises de position sur "La buvette", site bouillonnant dédié aux relations élevage-montagnes-espèces sauvages-biodiversité, chacun peut s’imprégner du vif de l’actualité, commenté en flux tendu. En particulier, les manifestations organisées par les collectifs anti-ours locaux sont stigmatisées à bon escient. On pourrait ajouter que ces manifestations bruyantes, régulièrement organisées à grands renforts de gazettes locales, sont comme un écho exagéré et disproportionné renvoyé par les montagnes d’intérêts privatifs de quelques lobbys locaux.

Une étude de la composition de ce panel de manifestants anti-ours montrerait à l’évidence:

Une absence de vrais bergers

Une absence de vrais bergers, sinon quelques rares sujets extraits de cette profession, peut-être à la limite de l’analphabétisme et manipulés par leurs employeurs éleveurs. Les bergers d’aujourd’hui ne sont plus les anciens cadets de famille maintenus dans un statut de "demeurés", mais bien des professionnels formés et qui, par vocation, ont choisi cette orientation. Il ne faut pas confondre, en effet, le métier de berger, salarié par essence, de celui d’éleveur, même si ce dernier s’en accapare trop souvent l’image porteuse à défaut de la fonction.

Il est clair que la survie de la profession des bergers est intimement liée à la présence des prédateurs. Leur absence provoquerait l’extinction de ce métier, excepté dans les Pyrénées Atlantiques, notamment en Béarn, où la traite des brebis en estive justifie la présence de bergers "trayeurs-fromagers" et la charge salariale inhérente. Bien sûr, au grand dam de la qualité paysagère montagnarde, de la valeur fourragère des pelouses d’altitudes et au risque de la dégradation de certains sites sous l’action partiellement érosive des troupeaux non gardées et non guidés.

La réticence des éleveurs à employer des bergers, et donc à endosser la charge économique correspondante, peut se mesurer à la fronde qui se lève dans les Pyrénées Atlantiques, car les salaires des gardiens, grâce aux aides du plan ours, se sont envolés. Beaucoup de ces bergers préfèrent désormais proposer leurs services pour s’occuper de bétails à viande, mieux rémunérés, plutôt que laitiers. Les éleveurs, de leur côté, restent circonspects en constatant que leurs  "employés"  disposent d’un salaire souvent supérieur à leur propre revenu.

On peut donc dire que la profession de bergers est très directement dépendante de la présence des prédateurs et du même coup que la qualité des estives est aussi intimement liée à cette présence humaine, le temps de la transhumance. Quand, de surcroît, certains prédateurs protégés comme l’ours génèrent des plans d’aides contribuant, entre autres, à proposer des apports budgétaire au profit de l’élevage, ces chasseurs-éleveurs tonitruants donnent l’impression de se "tirer une balle dans le pied".

Une frange minoritaire

Parmi la catégorie des éleveurs en démonstration, ceux-ci ne représentent qu’une frange minoritaire par rapport à celle qui reste silencieuse mais qui se trouve un peu en porte à faux, n’osant s’affirmer, solidarité professionnelle oblige.

Le bruit de leur discours est proportionnel à leur angoisse et au manque de visibilité de leur avenir, mais aussi de leur faible adaptabilité. La Société évolue sans cesse, de plus en plus vite, déstabilisant l’inertie paysanne coutumière,  déboussolée, notamment au regard des valeurs apprises comme un catéchisme durant le dernier demi-siècle productiviste. L’élevage se définissait alors comme «l’art de gagner de l’argent avec les animaux dont on dispose et sur le lieu où on se trouve».

Ce concept matérialiste, s’il reste toujours globalement d’actualité pour exprimer que le premier ingrédient de la durabilité des exploitations consiste à pouvoir vivre correctement de son métier, se fissure quant à son orientation axée exclusivement sur les fonctions de production directes : lait, viande. La laine a déjà anticipé depuis longtemps ce mouvement de déclassement. Ce slogan ne résiste plus face aux nouveaux besoins marchands exprimés par la Société. Or, les éleveurs ne voient pas d’issue à leurs problèmes de survie et d’espérance réduite en terme de transmissibilité. Beaucoup sont tentés de pratiquer la politique de "la terre brûlée" et cherchent des boucs émissaires de proximité pour libérer leur rancœur, faute de pouvoir atteindre les causes exogènes où bien même, faute de se remettre en question.

L’Ours est jalousé pour l’intérêt qu’il suscite, l’argent qu’on lui réserve et la disgrâce que répandent assez généreusement sur leur profession d’éleveur-pastoraliste les courants écologistes dits "intégristes". En effet, le taux de prédation des ours sur le Massif pyrénéen se résume, en moyenne sur un pas de 10 ans, à 300 brebis/an dans des conditions où les animaux étaient majoritairement non gardés. La tendance actuelle, avec les mesures d’aides du plan ours, montre une diminution régulière des prélèvements imputés aux ours. Cette prédation reste marginale par rapport aux pertes annuelles régulièrement constatées sur les troupeaux de montagne et d’ailleurs ne tourmente pas que les éleveurs des Massifs. Le dégât du aux ours est minime par rapport aux déboires que connaissent leurs collègues installés en zones périurbaine (chiens errants, vols) et ne peut justifier les discours extravagants et excessifs de "cohabitation impossible" ou de "fin de l’élevage ovin en présence d’ours".

Pourtant, ces mêmes éleveurs bénéficient aussi d’aides considérables, mais leurs origines, leurs finalités, son tellement entremêlées et multiples qu’une certaine opacité les entoure et que leur image publique est désastreuse. Avec plus de transparence et plus de clarté, la profession n’aurait pas à rougir de gagner justement le produit de son labeur au profit de la Société. Les allocations familiales, la sécurité sociale généralisée, aujourd’hui la taxe carbone ne colportent pas ce fardeau qu’est l’image de l’assistanat.

En particulier, leur participation effective à l’entretien du territoire, en partie intégrée dans le second pilier des aides communautaires mériterait d’être mieux affichée comme un produit marchand collectif. Il conviendrait de clairement l’identifier en rémunérant ce travail de cantonnier et sortir de la fonction de production à sens unique pour les élevages de montagne, incapables, même avec une politique de SIQO, de se confronter à la productivité des exploitations situées en zones favorisées, à fortiori dans une économie de libre échange  international.

Enfin, ce club d’éleveurs particulier a pris de mauvaises habitudes lors de la reconquête pastorale dans les années 70. Le temps de la transhumance, ceux-ci ont oubliés les fondements de leur métier en laissant leurs troupeaux en errance sans trop se préoccuper de leur devoirs de soins contre les maladies, de protection contre les intempéries et les prédateurs, et restant peu soucieux de l’évolution de la qualité fourragère des estives, domaine collectif par essence. Revenir en arrière leur paraît impossible au regard du contexte économique actuel, d’autant que le surcoût du gardiennage salarié finirait par achever un élevage déjà sinistré.

A l’opposé, le retour aux équilibres naturels entre prédateurs et prédatés comme ce pourrait être le cas dans des réserves naturelles,  mis en avant par quelques doux rêveurs naturalistes, relève de la chimère dans nos massifs anthropisés depuis plus de 6 millénaires.

Il est donc nécessaire de bien mesurer ce que la Société désire mettre en face en moyens financiers, avec un affichage clair. En effet, la valorisation économique des seules fonctions productives débouche sur une impasse car les consommateurs son toujours aux aguets d’un coût alimentaire réduit en jouant sur le levier concurrentiel. Il devient donc évident que la rémunération du travail des éleveurs doit se reporter sur la valorisation d’une fonction qui soit en phase avec les aspirations et la demande sociétale, en direction de la qualité environnementale, de l’industrie du tourisme et des loisirs (cf. les parts actuelles de la ressource des ménages consacrée aux secteurs de l’alimentation et des loisirs, respectivement). La prévention sécuritaire liée à la réduction des risques d’incendies et des départs d’avalanches est aussi à considérer.

Les chasseurs coalisés

Les chasseurs coalisés, aux origines diverses (citadins, ruraux, éleveurs, locaux, adjudicataires forains) en territoire conquis, soufflent sur les braises, car ils se sentent menacés dans l’étendue de leur loisir et  sur leur périmètre d’activité. La présence d’espèces protégées, en particulier d’ours, ne peut aboutir qu’à réglementer les pratiques de la chasse sur les zones de présence dans le Massif. Il s’agit surtout de la chasse en battue, privilégiée pour tirer sangliers et cervidés, et qui reste la pratique la plus dérangeante, notamment pour la quiétude de l’ours, mais aussi la plus populaire. En outre, les consignes de tir sont assez souvent peu scrupuleusement respectées dans cette modalité de chasse (distinction des sexes, des catégories d’âge du gibier, des lignes de tirs pour éviter les partenaires) et s’effacent devant le "tir à l’instinct" et l’excitation jubilatoire, causes de tous les dangers et accidents.

Les adjudication de droits de chasse étant assez élevées et restreintes, beaucoup de bénéficiaires en veulent pour leur argent et se considèrent en terrain conquis, dans leur domaine privatif, forts de leurs droits de location, quand certains même, plus rares, ne s’imaginent pas en hobereaux locaux cultivant le mythe du mi-contrebandier mi-braconnier pyrénéen.

L’ours apparaît donc comme un empêcheur de chasser, un hôte à éliminer sans autre procès. Il serait devenu un animal d’importation, exogène, et donc n’aurait pas sa place en tant qu’espèce régionale caractéristique, éléments souvent servis comme le quidam qui cherche arguments pour tuer son chien. Rien, en revanche, sur la réintroduction des marmottes, des bouquetins ou des mouflons, encore moins des cochongliers, sans aborder le gibier d’élevage lâché peu de temps avant l’ouverture.

Étrangement, sur ce sujet, la catégorie des pêcheurs reste très discrète et ne semble pas encore avoir été inquiétée ou menacée par des ours !

Opportunisme

L’urne constituée des élus locaux qui gravitent dans ces manifestations ne fait que saisir par opportunisme les revendications de ce microcosme local comme un fait d’arme du régionalisme face à l’étatisme jacobin, dans une forme de surenchère clientéliste pour drainer tous les mécontentements dirigés vers l’extérieur et assurer la tranquillité réélective de leur siège, en bons potentats locaux. Appuyer les mécontentements contre la "bureaucratie" étatique des ministères, permet d’engranger des voix supplémentaires en valorisant l’ostracisme, tout en plaçant à un haut niveau de prétention la demande des aides, à diffuser sans droit de regard.

Cette attitude, ressort d’une démarche mercantile, peu responsable, exploitant les peurs et la désinformation comme guide de ralliement. Heureusement, il ne s’agit que d’une faible fraction, la majorité œuvrant plus heureusement dans le sens de l’intérêt général.

Représentativité ?

On constaterait sans surprise que la population des randonneurs ou adeptes de sports de montagne jusqu’aux cueilleurs de champignons, pour qui tous les dangers de rencontre avec l’ours sont prophétisés (paradoxalement, ce sont toujours les chasseurs armés qui se trouvent en état de légitime défense), est absente du cortège de ces démonstrations bruyantes prétendant s’approprier la représentativité patrimoniale locale.

En conclusion : Vive les Pyrénées, vive l’agriculture de montagne, vive l’ours, vive l’État et la libre circulation sur tout le territoire national, à bas les corporatismes.

Gérard Bozzolo

Ingénieur Agronome, maître de conférences à l'Ecole Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse.
Gérard Bozzolo est l'auteur de "Appellations d'origine contrôlée et productions animales" aux éditions Lavoisier.

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