l'homme qui a vu l'ours

Le 6 octobre 1988, le président de la République, François Mitterrand, déclare lors de l’inauguration de l’exposition «d'Ours en Ours» organisée par le Muséum national d’Histoire naturelle et le Groupe Ours avec le concours de La Maison de Valérie : «En 1982, j’avais lancé un appel pour la sauvegarde de l’Ours ; et bien ! Je recommence!» «A quoi servirait-il de protéger les ours si dans un même moment on détruit leur habitat».

Un lecteur du forum du Pays de l'Ours a retrouvé un numéro spécial du journal Sud Ouest paru peu après cet appel du Président François Mitterand à sauvegarder l'ours dans les Pyrénées.

« Dans notre village, autrefois un ours énorme dévastait le bois. Il faisait peur aux bûcherons et du berger mangeait  tous les moutons. Le maire et monsieur le Curé dirent en colère : cela ne peut plus durer ... » Cette chanson populaire fut un tube des veillées mais elle a pris un coup de vieux. Il ne reste aujourd'hui qu'une douzaine d'ours sur la chaîne Pyrénéenne. Les plans de sauvetage empêcheront-ils leur disparition totale, entraînant celle aussi de conteurs mystérieux et rares ? La mythologie pyrénéenne y perdrait gros.

J'ai vu l'homme qui a vu l'ours

Mon grand-père a vu l'ours. Mais mon grand-père a eu la sotte idée de mourir beaucoup trop tôt d'une grippe que l'on croyait alors espagnole. Aussi n'ai-je eu de la rencontre de l'homme et de la bête sur un sentier au-dessus de Luchon qu'un compte rendu indirect très insuffisant pour ma curiosité. Certes, quelques détails me troublaient. Je savais que mon grand-père, forestier de métier, avait pour habitude de se promener en montagne en nœud papillon, un revolver d'ordonnance à la ceinture. Mais pour l'essentiel, je n'ai jamais pu savoir. Sinon qu'il s'était trouvé nez à nez avec un ours, que le sentier était tellement étroit qu'il avait dû se plaquer contre la paroi et que l'ours lui était passé au ras des brodequins sans même le voir. Neigeait-il ? Y avait-il des aigles au dessus de la scène ? Et des vautours ? L'ours marchait-il sur ses pattes de derrière ? Sentait-il aussi fort que le renard que j'avais vu en cage ? Accompagnait-il ses oursons manger des myrtilles ? Rien ! Nul détail. Aucune couleur. Pas la moindre estimation de la taille ou de poids. Comme si l'ours de mon grand-père était privé de griffes et de crocs. Je soupçonnais bien la cruauté possible de la bête puisque l'on me parlait du revolver. Mais il n'y avait rien d'assez concret dans le récit pour transformer mes émois en effrois. Cette bête n'était pas la mienne dès lors que je ne savais pas passer en sa compagnie du délicieux au délictueux.

Ma bête

Fort heureusement les Pyrénées ont des ressources. Et le hasard, en grand voyageur, m'avait permis de voir coup sur coup la dépouille du crocodile pendue dans la cathédrale de Saint Bertrand de Comminges et celle d'un ours au château de Lourdes, à moins que ce ne fût celui de Mauvezin. Sans doute pour des raisons d'éclairage, le plantigrade m'avait infiniment plus tapé dans l'œil que le saurien dont il faut bien dire qu'on ne voyait même pas la gueule. A partir de ce moment là, et j'ose à peine l'écrire en songeant à tout ce que l'on peut en déduire  dans le domaine de l'inconscient, l'ours fut de tous les animaux et autres monstres celui qui s'invita le plus fréquemment dans mes cauchemars. D'ailleurs j'en rêve encore. Et cheminant naguère dans les Pyrénées avec un âne, il m'est arrivé de croiser une fin d'après-midi  dans la forêt d'Issaux un forestier sibyllin qui ne fit rien pour me guérir. Le brouillard avait fait sortir d'énormes limaces noires et plus encore de salamandres qui grouillaient sur le chemin en un sabbat peu ragoûtant.

«L'ours passe par ici, m'avait dit l'homme du bois. L'été dernier il a démoli un rucher placé en contrebas». Ce jour là, je fus plus entêté que mon âne et malgré ses ruades réprobatives, il fut contraint de me suivre bien après la sortie de la forêt  alors que la nuit était tombée depuis longtemps... Plus que le carabe aux élytres de métal, plus que le desman aux extravagances d'ornithorynque, plus que le chocard à bec jaune ou que le gypaète barbu, voire même que le lynx de légende, l'ours reste ma bête. C'est lui qui incarne ma montagne. Il n'a rien d'un nounours, mon «pé descaous», mon «va-nu pieds». Eth moussu ! Gaspard, Dominique et Martin! Même si l'on n'en dénombre plus qu'une douzaine sur la chaîne contre près de deux cents en 1940, même si le président de la République a voulu l'an dernier qu'un plan fut monté à grands frais pour tenter le sauvetage de l'espèce, même s'il n'a commis cette année que sept malheureux millions de centimes de dégâts en ravitaillement divers sur les troupeaux, donc moins que les années précédentes malgré la sécheresse qui aiguise en principe ses appétits carnivores, l'ours n'en demeure pas moins mon ami intime.

Les cheveux raides

Aussi ai-je toujours recherché la compagnie de ceux qui l'ont vu dans le souci de nourrir cette intimité. Le premier qui m'en a longuement parlé s'appelait Passimourts. Un berger de Géteu, à l'entrée de Laruns. J'étais venu le voir un après-midi d'été. A l'époque, il avait 71 ans. Il travaillait  toujours. A mon arrivée, sa femme était partie faner en contrebas, signifiant sans doute ainsi que ma curiosité n'aurait su avoir l'urgence du foin. De toute l'exquise politesse des hommes qui n'ont jamais vécu en ville, Bernard Passimourts m'avait fait l'amitié de s'assoir pour le temps qu'il fallait sur une murette de pierre sèche au-devant de sa grange. Petit, sec, il avait le menton pointu des personnes qui ont perdu leurs dents. Son profil était très exactement celui du vieil homme pyrénéen que les pyrograveurs réussissent si bien sur les ronds de serviette. Soulevant un peu son béret et lui donnant un mouvement de va-et-vient circulaire pour se gratter le crâne, il m'avait raconté ce que mon grand-père n'avait jamais pu me dire... «J'ai vu l'ours plusieurs fois. Ca ne vous effraie pas sur le coup. C'est après que vous avez peur. Ca vous fait un drôle d'aspect. La première fois j'avais trente ans. C'était au-dessus de Bious ; il faisait du vent et le chien grognait. Je lui ai demandé si c'était l'orage ou quoi. Et j'ai eu l'ours à vingt mètres. Il avait une tête, attention ! C'est lui qui a eu peur le premier. Il a foncé dans la forêt comme un taureau en faisant péter des bois gros comme un pain. J'ai souvent revu l'ours, mais toujours de loin.

Je ne sais pas pourquoi, après la guerre il a beaucoup disparu. Autrefois, on était esclave. Il attaquait généralement le troupeau la nuit de l'orage. Quand les chiens grondaient, on sortait de la cabane avec un gros tison pour le chasser.  Une fois, l'oncle qui m'a appris le métier est sorti comme ça. Il a vu une ombre contre la niche où l'on met le lait pour la nuit. Il a cru que c'était un âne qui venait boire, comme ils le font souvent. Il s'est approché pour lui donner un coup de pied. Mais  c'était l'ours ! T'aurais vu comment il est rentré !  Du temps des vieux, ils disaient que même si on ne voyait pas l'ours, si on passait sur sa trace on s'en rendait compte quand même parce qu'on avait les cheveux raides  et comme une fourmilière sous les pieds. Moi, ça me l'a fait

L'ours de Panurge

Ca ne l'a pas fait à Jean Monrepaux, garde moniteur du Parc National, à Etsaut, en Vallée d'Aspe. Agé de 45 ans, Jean Monrepaux a vu l'ours plus de dix fois. En 1976 il en a même vu trois d'un coup!  «Mais, dit-il, à chaque fois, c'est l'ours qui a eu peur.»   Jean Monrepaux a deux regrets. Il y a quelques années, il avait découvert qu'un vieil ours peu farouche sortait tous les jours de sa «tute» à heure fixe pour aller se nourrir. Il suffisait de se placer sur la pente d'en face pour l'observer tout à loisir.

Cet ours, avait grand tort de faire confiance aux hommes puisqu'un jour un braconnier sut le tuer sans que Jean Monrepaux put rien faire. Une autre fois, alors qu'il avait un appareil photo en bandoulière, le garde moniteur eut l'ours à portée de télé objectif. Il voulut ruser au plus fin pour avoir un gros plan du plantigrade. Il courut donc se cacher ... sur le lieu de passage obligé de l'ursidé. L'ours en rit encore! Mais Jean Monrepaux m'apprit également que l'ours classé dans l'ordre de « l'intellectualité » derrière l'homme, les grands singes et l'éléphant indien, peut à l'occasion s'avérer aussi stupide qu'un mouton de Panurge. Il y a deux ans, au-dessus d' Etsaut, un ours poursuivait une brebis pour la croquer. Les deux animaux  dévalaient la pente d'une prairie qui se terminait par un précipice. Dans son affolement, la brebis y sauta. Incapable de freiner à temps, l'ours la suivit. On découvrit  plus tard les deux cadavres au pied de la falaise.

Il me plait à penser que mon grand-père fut beaucoup plus malin en n'entrainant pas son ours dans un tel plongeon. Il était sans doute écolo, mon grand-père. N'empêche qu'il aurait mieux fait d'être linguiste et de vivre assez longtemps pour m'expliquer pourquoi on met un «s» à ours  même au singulier. Est-ce pour faire riche alors qu'il en reste si peu ?

Jean EIMER

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