L'iceberg du concept de biodiversité à visage humain

Variation sur le syndrome du Titanic ?

Par Marc Laffont

On peut lire et entendre désormais couramment le mot biodiversité, accommodé à un nombre assez incalculable de sauces. La sauce greenwashing, utilisée par beaucoup de secteurs d’activité n’ayant jamais fait grand cas de la préservation de l’environnement, n’est pas la moins usitée.

En cherchant bien, on finit souvent par trouver une ou quelques espèces favorisées par une activité humaine. Il suffit donc de dire que la préservation de ce groupe d’espèces revêt plus d’importance que celles qu’on fait disparaître, pour s’octroyer le beau rôle. Même si c’est la surdensité de ces espèces qui est induite, et non leur présence, nettement antérieure à une quelconque activité humaine (inutile d’ennuyer les gens avec ce genre de détail…). Et ainsi, celui qui aurait logiquement dû passer pour un destructeur devient le sauveur de la biodiversité. Celle à visage humain, par exemple.

Si elle est à visage humain, elle est forcément supérieure à l’autre, par déduction à visage inhumain. Donc opposée à l’homme. Donc ceux qui la défendent, derrière les oripeaux de l’écologie, sont en fait contre l’homme. Ce sont de dangereux extrémistes, khmers verts, et autres ayatollahs, qui glisseront facilement vers l’écoterrorisme si on ne les arrête pas tout de suite. Et il n’y a évidemment aucune raison de témoigner un quelconque respect à leur encontre, vu qu’ils souhaitent la destruction de l’homme…
 
Ce sophisme n’a rien de très novateur. En fait, c’est à peu de choses près un copié-collé du concept de «Démocratie Populaire».
 
Quel meilleur régime politique que la démocratie ? Et qui de plus légitime que le peuple pour l’exercer ?
 
Il en découle naturellement que le pouvoir doit être détenu par le parti qui prétend représenter le peuple. De fait, celui qui s’oppose au parti du peuple ne peut être que l’ennemi du peuple. On a le droit de l’insulter, le calomnier, le rabaisser…juste conséquence de son idéologie sectaire et anti-populaire. Il devient de surcroît parfaitement moral de le mettre davantage à contribution. Notamment au bénéfice de ceux qui défendent vraiment le peuple.

Dans notre cas, la subvention massive est perçue comme un légitime retour en faveur des humanistes sauveteurs de la biodiversité. Ces subventions sont très largement financées par des «zécolos-citadins», de la région ou d’ailleurs, mais qui ont en commun d’être les ennemis des «vrais écologistes». Leur point de vue étant nul et non avenu, ils n’ont logiquement aucunement voix au chapitre pour ce qui est de l’usage de ces crédits. Comme du reste d’ailleurs. Crédits qui ne sont donc plus justifiés par des raisons économiques devenues caduques, mais par la préservation de l’environnement. Aspect dont on ne s’est jamais trop préoccupé, mais qui est devenu subitement un bien meilleur argument pour pérenniser les subsides publics.

Et la préservation de l’environnement, cela n’a pas de prix. Inutile donc de trop communiquer sur le fait que chaque exploitation professionnelle exclusivement ovine pastorale (3 000 en France selon les critères retenus par l’Institut de l’Elevage) va toucher entre 35 à 50 000 €uros par an à partir de 2010 (voir le lien suivant :  Hors Série "spécial PAC" - mars 2009 (page 16). Ni de s’interroger sur ce qui aurait pu être fait d’autre avec cet argent, tant au niveau économique qu’environnemental.

L’augmentation moyenne en subventions européennes par rapport à la dotation pour 2009 va représenter 13 000 €/an par exploitation majoritairement orientée en production viande ovine (10 000 en France selon les critères retenus par l’Institut de l’Elevage) à partir de 2010. Soit à peu près l’équivalent d’un SMIC net annuel. Alors que la consommation de viande ovine d’origine hexagonale n’a jamais été aussi basse : moins de 1,6 kg/an et par français en 2008. C’est à dire la moitié des chiffres relevés vers 1980.

A l’instar de ce qui s’est passé dans les démocraties populaires, la chute de la nomenklatura qui tient le pouvoir à l’échelon local finira bien par subvenir. Et elle fera forcément quelques nostalgiques. Notamment chez les grands bénéficiaires du régime précédent, qui se recrutent toujours dans deux grandes catégories : les proches du pouvoir, et ceux incapables de s’adapter à la réalité du monde dont ils ont été «préservés» un peu trop longtemps. Les deux caractéristiques étant bien sûr cumulables…

En attendant ce jour, je crains que l’on n’applique au pastoralisme une politique qui s’apparente à celle déjà menée avec la sidérurgie à partir des années 60 : investir des sommes colossales pour maintenir des activités sous respiration artificielle, sans les réorienter. Et des secteurs géographiques entiers, par ricochet. Pour finalement les abandonner un jour, totalement sinistrés, et avec bien peu d’alternatives de développement.
 
Errare humanum est. Perseverare diabolicum (attribué à Sénèque).

En France, on aime bien les traditions : on s’applique donc à donner raisons aux proverbes. Gageons qu’il y aura encore alors quelques irréductibles à tenir l’ours pour responsable du résultat…

Cette issue n’est cependant pas une fatalité. C’est maintenant qu’il faut essayer de répondre à cette question : est-ce que ce sont des brebis ou des hommes que l’on veut maintenir dans les zones de montagne ?

  • Si c’est des brebis, alors il ne faut rien changer, la stratégie actuelle est très performante, au regard du désarroi de la filière : leur nombre baisse moins vite dans les zones où on trouve des prédateurs que dans les autres. Bien sûr, le revenu disponible pour ceux qui sont exclusivement éleveurs reste très inférieur au SMIC, et au revenu agricole moyen. Mais du moment que le nombre de brebis se maintient plutôt bien, et que les quelques éleveurs qui restent peuvent faire beaucoup de bruit avec 0,0003 % du cheptel prédaté et largement indemnisé par l’ours…
  • Si c’est des hommes que l’on veut maintenir, alors il faut conséquemment se poser une autre question : A budget équivalent [environ 45 000 €/exploitation (environ 3000 dans les montagnes françaises), employant 1,4 personne/an à partir de 2010, simulations de l’Institut de l’Elevage disponibles au lien précité] n’est-il pas possible de faire vivre décemment davantage d’êtres humains, quitte à élever (sacrilège !) moins de brebis sur le territoire ?

L’avenir agricole des Pyrénées, est-ce que cela doit se résumer à des troupeaux ovins de plus en plus gros, de moins en moins surveillés, et de fait, davantage exposés aux prédations émanant d’animaux sauvages ou vaguement domestiques ? Pratiques d’élevage qui n’ont d’ailleurs rigoureusement plus rien de traditionnel : le mot «pastoralisme» contient dans son étymologie la notion de gardiennage, de nos jours largement dévoyée.

Ou alors l’avenir passe t-il par des troupeaux correctement surveillés, générateurs dans des conditions décentes d’emplois à forte valeur patrimoniale (bergers), et compatibles à la fois avec les traditions et les engagements environnementaux d’un pays comme la France ? Qu’on ne se leurre pas : le pastoralisme, comme l’élevage ovin en général, ne pourra plus jamais se passer de subventions. Aucun modèle destiné à préserver le pastoralisme ne sera viable économiquement. Ni celui se traduisant par l’éradication des prédateurs, ni celui qui organisera la meilleure cohabitation possible avec eux.

Et ni, surtout, l’actuel, aussi coûteux qu’inefficace, que ce soit du point de vue social (revenu des éleveurs) ou du point de vue environnemental [préservation de l’ours, espèce protégée (si,si…)].

Mais en jouant à fond la carte de l’ours (et des grands prédateurs en général), les éleveurs gagneraient une légitimité populaire à la subvention bien plus forte qu’en s’y opposant. Car beaucoup de secteurs d’activités, tout aussi patrimoniaux que le pastoralisme, n’ont pas, hélas pour eux, l’opportunité de bénéficier de tels subsides publics.

Pourquoi donc davantage aider le pastoralisme, lorsqu’il devient éradicateur, plutôt que d’autres professions dont les besoins pourraient être moindres ? Qui plus est, dans les Pyrénées, l’installation généralisée du loup ne semble absolument pas anticipée. Si les défenseurs du tout-pour-le-pastoralisme peuvent toujours exercer un chantage à l’ours envers l’Etat, ils ne pourront rien face au loup, bien plus adaptable, carnivore, et prolifique que l’ours. Lui, n’attendra pas, pour s’implanter, les conclusions d’un énième inutile programme d’évaluation et de concertation, destiné à étudier la faisabilité socio-économique de son possible retour… Et son impact sur le cheptel ovin replacera l’ours à sa vraie place : celle d’un «petit» prédateur de bétail.

Un territoire comme les Pyrénées dispose de formidables atouts environnementaux pour assurer son développement de manière durable. Ils existaient avant l’arrivée du mouton, originaire d’Asie Mineure. Ils perdureront après le déclin des exploitations ovines tel qu’on l’organise, et qui est déjà bien entamé. A condition que les politiques locaux adoptent une véritable vision d’avenir.

La sémantique des adeptes de la «biodiversité à visage humain» n’induit pas seulement un statu quo idéologique destiné à freiner la prise de conscience écologique : c’est bien d’un retour en arrière dont il s’agit : pas une seule espèce de mammifère n’a été éradiquée de France depuis le loup dans les années 30.

Il faut que la population du massif pyrénéen, majoritairement et légitimement fière d’habiter le dernier territoire français susceptible encore d’accueillir une population d’ours, en prenne conscience et se saisisse franchement de la question.

Les «bobos» citadins se remettraient bien vite de la désillusion idéologique liée à une possible disparition de l’ours. Ce n’est pas en effet leur survie (à court terme…) qui est en jeu, et ils se trouveront d’autres combats à mener. Mais les valléens, outre leur identité et la couverture médiatique, perdront là un attrait sans équivalent en France. Atout susceptible de générer des emplois qui, eux, ne seraient pas délocalisables en Europe de l’Est ou en Asie. Ce dont ont su tirer profit pour leur développement d’autres régions d’Europe. Mais au delà de ça, ils gagneront de la part des français et des générations futures quelque chose d’autrement plus fort ...

Le Respect.

Marc LAFFONT

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