Maîtrise du foncier et reconquêtes agricole et pastorale

Extrait de "Politique agricole et pastorale en zone de montagne"

par Gérard Bozzolo

En simplifiant, les trois niveaux globaux que sont les estives, intégrant les étages alpins et en partie subalpins, les zones intermédiaires (essentiellement l’étage montagnard) et le niveau valléen et collinaire adjacent, méritent d’être traités de façon différenciée tant sont particuliers leurs situations écologiques (surtout du point de vue climatologique et de la couverture végétale), leur niveau d’anthropisation actuel et leur statut juridique (foncier privatif, collectif, domanial).

Les estives et zones intermédiaires sont aujourd’hui les plus fragilisées en raison des pratiques d’exploitation ou d’abandon. Pourtant, ce sont celles qui présentent le plus fort potentiel en termes d’attractivité et/ou de retombées touristiques.

Les estives

Ces espaces constitués de pelouses naturelles et de défriches conquises anciennement sur l’étage forestier sont particuliers en raison de l’écologie altitudinale et de leur plus lente évolution. L’inertie paysagère peut être de l’ordre d’une trentaine d’années.

Sur l’ensemble du massif leur couverture atteint 550 000 hectares environ. Cette emprise est particulièrement importante puisqu’elle représente près de 25 % du domaine pastoral national, après le massif Alpin (53 %), les autres massifs se partageant le quart restant. En 1972, le domaine pastoral représentait 47 % de l’ensemble du territoire du massif Pyrénéen, aujourd’hui il se situe à hauteur de 27 % en raison de l’extension du classement «zone de montagne» dont ont profité certains coteaux de piémont et, également, de l’intégration de quelques cantons de piémont (décret-loi de 1985) dans le périmètre du massif.

Les estives présentent encore une ouverture visible et appréciée. Elles sont cependant très mal traitées à cause des mauvaises habitudes d’élevage prises, en particulier, dans les années 1970 avec la déshumanisation des massifs. Les animaux laissés en libre parcours, épisodiquement surveillés (1 fois par semaine ou moins), vivent en régime alimentaire de libre cueillette, avec une sélectivité très éclectique. Les différents quartiers d’estives sont mal exploités car les animaux ne sont ni guidés, ni contraints. Certaines zones sont surpâturées, notamment par les ovins dont la tendance est à revenir sur les jeunes repousses et les meilleures plantes fourragères. D’autres sont sous-pâturées en raison de la diminution de la valeur alimentaire au gré du vieillissement et du renforcement des organes de structure mais aussi de la présence de certains végétaux peu appréciés en conditions ordinaires, ce qui génère de véritables zones de refus. Le potentiel fourrager de ces pelouses d’altitude est ainsi altéré. Une bonne partie de la sole se lignifie, notamment sur les terres acides où les éricacées sont rapidement envahissantes. La prolifération des rhododendrons ou des genêts, selon la nature pédologique des sols, accentue rapidement la fermeture de ces «landines» et rend de plus en plus difficile la pénétration des animaux.

Progressivement, par étouffement, les graminées et autres fourragères disparaissent. Au stade initial de colonisation, lorsque cette végétation est encore très clairsemée, les troupeaux non gardés peuvent en tirer avantage en y trouvant un abri efficace lors des intempéries. Ils peuvent même profiter modestement d’un support de broût reconnu pour ses vertus anthelminthiques et également susceptible de conférer des caractéristiques organoleptiques particulières à la viande. Non contrôlés, ces pans d’estive envahis sont alors délaissés par le bétail. Les écobuages pratiqués par intermittence ne font qu’amplifier le phénomène en sélectionnant les plantes résistantes au feu. Si la main de l’homme et la dent des animaux ne relaient pas cette action de reverdissement éphémère, les ligneux étouffants repartent de plus belle.

Conséquence désastreuse, dans certaines situations, plus de 50 % de la surface est perdue définitivement. Le potentiel fourrager de ces nouvelles landes devient alors très éphémère et reste peu appété. La libre circulation des animaux et leurs conditions de vie en plein air intégral durant l’estivage, le calendrier des mises en pâture réduisent le potentiel fourrager d’altitude. Les «bas» d’estive à démarrage végétatif précoce sont souvent délaissés car trop éloignés des exploitations valléennes qui exploitent encore les zones intermédiaires autour des granges foraines et trop précoces pour les troupeaux transhumants extérieurs aux massifs montagnards. Ils ont donc tendance à se lignifier et à se fermer. Les crêts ou sommités bombées d’altitude, aux sols fragiles car peu épais, recherchés par les ovins durant la phase nocturne, sont donc surmarchés et érodés. L’accumulation des déjections et leur lente dégradation provoquent, de surcroît, une modification de la flore avec le développement des espèces nitrophiles de stations de «reposoirs».

Le facteur limitant est l’absence de personnel pour conduire les animaux : les propriétaires de bétail ne peuvent assumer seuls cette main d’oeuvre. Durant la saison estivale il faut remettre des bergers et des bouviers sur les estives. Certes, il ne s’agit pas de revenir aux cadets de famille consacrés au troupeau toute leur vie durant et parcourant la montagne, hotte sur le dos, pour collecter les déjections animales afin de fertiliser les terres utiles, et frappés de l’interdiction de fonder un foyer. Il s’agit bien de bergers professionnels instruits, compétents et qui soient aussi des animateurs accueillants pour les touristes randonneurs, un modèle déjà opérant, notamment dans les zones d’activité fromagère de l’ouest du massif.

Bien sûr, ce niveau de professionnalisation présente un coût que ne peuvent prendre en charge les éleveurs. Comme la gestion de ces espaces est majoritairement collective (spécificité pyrénéenne où 80% des estives sont gérées par des groupements pastoraux, associations d’éleveurs, associations foncières pastorales, ONF), c’est par ce canal que doivent passer les aides en proposant ainsi une offre attractive.

Celle-ci garantirait des ressources fourragères et serait sécurisante quant à la protection des animaux d’élevage, pour restaurer la confiance et attirer de nouveau la montée des troupeaux.

Les équipements relèvent de cette même dynamique collective. Les conditions d’hébergement de ces «gardiens du temple» doivent présenter un niveau de confort qui soit en phase avec les conditions de vie moderne : salle à dormir, à vivre, toilettes alimentées en eau et électricité à partir de panneaux solaires, etc. Les structures annexes doivent permettre une activité professionnelle de qualité : bâtis pour l’activité laitière, infirmerie pour le soin des animaux, parcs mobiles pour le regroupement nocturne des troupeaux. Les travaux d’aménagement et de réhabilitation conduits dans le Haut-Béarn par l’Institut patrimonial du Haut-Béarn (IPHB) sont exemplaires à ce sujet pour la partie de son action consacrée au pastoralisme.

L’effort d’investissement nécessaire est variable selon les localisations (tabl. 1).

Tableau 1. Estimations des caractéristiques générales du pastoralisme dans le massif Pyrénéen, par département. Estimations 2003 (Barret et al., 2007). 

Départements

du

massif

Pyrénéen

Surface

d’estive

(ha)

Nombre

d’exploitations

pastorales

Effectif

ovin

(103)

Effectif

bovin

(103)

Nombre

de pâtres

vachers

Nombre

d’unités

pastorales

EB ovines/

EB totales

(bovines

+ ovines)

(103)

Ratio

EB totales/

gardien***

Ratio

unités

pastorales/

gardien

Pyrénées-

Atlantiques

147500

2750

339

31

250**

507

51/82

330

2

Hautes-

Pyrénées

134000

 

1600

85

26

47

265

13/39

830

5,6

Haute-

Garonne

24000

250

39

4,5

19

50

6/10,5

550

2,6

Ariège

113000

850

60

14

50

191

9/23

460

3,8

Aude

21414

268*

8,3*

7,2*

13

101

1,2/8,4

650

7,7

Pyrénées-

Orientales

90000

400

1926

15

40

157

3/18

450

3,9

* Données du recensement général agricole 2000.
** Dans les Pyrénées-Atlantiques, les gardiens sont essentiellement des éleveurs-fromagers, dont 50 « gens sans terre », et très peu de bergers salariés. L’estimation est faite à partir du nombre de bergers-vachers dans le cadre béarnais de l’IPHB (180) et des fromagers et « bergers sans terre » des entités basques Garazi-Baïgorri, Cize et Soule (environ 70).
*** Ce ratio très approximatif n’intègre pas les autres catégories d’animaux, chevaux et caprins.
EB : C’est l’équivalent bovin estimé selon les mêmes règles que les UGB mais non rapportées à l’année.


Tableau 2. Évolution des effectifs des différentes espèces d’herbivores exploitées
en transhumance sur le massif Pyrénéen et du nombre d’exploitations pastorales.

 

 

Espèces animales

 

Enquêtes pastorales

 

Estimation

Evolutions
(% d’augmentation par rapport à l’enquête de1972)

1972

1983

1999

2004

1983

1999

2004

Bovins

55701

64593

102369

157000

14

80

177

Ovins

444746

549784

573188

621000

23

29

40

Equins

6256

 

14253

12000

 

128

92

Caprins

1898

 

6804

14000

 

258

637

Exploitations pastorales

 

7400

6018

5300

 

 

 

*Estimation de Binet et Escafre, 2008.

Même si les statistiques sont assez fluctuantes en fonction des sources et des années de référence des audits, notamment au niveau des surfaces d’estive, selon qu’une partie des zones intermédiaires est incorporée ou non, ou que les catégories de bétail intègrent les classes d’âge, il reste que les données départementales inscrites dans ce tableau sont nettement sous-estimées, d’autant que chèvres et chevaux ne sont pas intégrés. Ces chiffres ne peuvent donc être exploités qu’avec prudence. Il ressort que l’ouest de la chaîne (Pyrénées-Atlantiques) est plutôt moutonnier. Il concentre en particulier les deux tiers des effectifs de brebis du massif sous la forme de races laitières. La Haute-Garonne reste relativement équilibrée entre bovins et ovins, Hautes-Pyrénées et Ariège concentrent deux fois plus de d’équivalent bovin (EB) en bovins (EB : équivalent bovin estimé selon les mêmes règles que les UGB mais non rapportées à l’année.), Aude et Pyrénées-Orientales sont nettement plus axés sur l’activité bovine. La présence du gardiennage reste la plus faible dans les Hautes- Pyrénées et l’Aude, dans les autres localisations le ratio est d’environ 1 gardien pour 300 à 500 EB bovines et ovines. Cependant, c’est surtout l’activité ovine qui nécessite le plus de bénéficier de cet encadrement; en outre, ce ratio moyen reste aveugle pour traduire la réalité des troupeaux non gardés. Au total en 2004, parmi les 420 gardiens permanents, 155 postes de bergers-vachers étaient salariés dont 98 ont bénéficié d’une aide apportée par le...plan de soutien Ours.

En outre, bon nombre de bergers ont à charge plusieurs troupeaux et s'organisent en rotations de sorte que le gardiennage n’est que ponctuel, les animaux restant assez peu guidés dans leur circuit de pâturage.

En termes d’évolution des effectifs entre les différentes enquêtes pastorales de 1972, 1983 et 1999, jusqu’en 2004 (tabl. 2), la spéculation bovine apparaît prépondérante. Les caprins connaissent aussi un développement remarquable, cependant les effectifs restent modestes. La tendance générale ovine est à la stabilisation, celle des équins en régression après avoir connu un fort développement dans les années 1990.

Les évolutions enregistrées dans les différents départements sont assez différentes. C’est dans les Pyrénées-Atlantiques que les effectifs de bovins et d’ovins connaissent le plus fort développement. Dans les Hautes-Pyrénées, l’accroissement des bovins allaitants est aussi marqué, mais les ovins stagnent ou régressent légèrement, comme en Ariège. La Haute-Garonne gagne des effectifs sur les deux espèces. Aude et Pyrénées-Orientales renforcent leur spécialisation bovine au détriment des ovins, notamment en Pyrénées-Orientales.

S’il n’est pas nécessaire de saigner la montagne de grandes pistes d’accès jusqu’à la porte de ces chalets, des parcs de stationnement à la base inférieure des estives doivent permettre d’endiguer les cohortes mécaniques. La réalisation de parcs temporaires pour regrouper le bétail et faciliter son chargement lors des mouvements de montée et de descente d’estives reste d’actualité. Cette dynamique de zones pastorales s’est déjà largement mise en place et mérite d’être poursuivie mais présente des points faibles. Le premier est le manque de personnels attitrés et rémunérés pour éviter l’errance du bétail en estive, le protéger contre les prédateurs, le soigner, endiguer par essartage quelques reconquêtes ligneuses trop agressives. C'est sans doute le facteur le plus limitant. L’attribution de fonds d’équipement sans inscrire de réserves de fonctionnement constitue un autre handicap que traduit le spectacle affligeant de biens d’équipement en voie de délabrement par manque d’entretien.

Le maillage rationnel du massif constitue donc un préalable nécessaire. Celui-ci peut prendre la forme d’unités pastorales centrées autour d’un berger et de son chalet pour des tailles de troupeaux de l’ordre de 300 EB (environ 2000 brebis) pour le bétail allaitant consacré à la production de viande ou de 75 EB dans les systèmes fromagers avec des animaux en fin de lactation. Soit, en se référant aux effectifs estimés en 2004 (environ 621 000 ovins, 157 000 bovins, 12 000 équins, 14 000 caprins) l’équivalent de 900 unités d’estives avec leur berger et leur chalet aménagé, contre un inventaire de 1290 unités pastorales aujourd'hui, dont seulement 24 % disposent d’un gardiennage. Une telle contrainte ne permet de prendre en compte que les estives de plus de 500 hectares environ, excepté pour les troupes laitières, sauf à intégrer les petites unités dans des circuits itinérants avec des structures légères mobiles du type yourtes pour l’hébergement du berger.

Une évaluation pertinente de la valeur pastorale de ces estives devrait régulièrement rendre compte de l’efficience des aides en mesurant l’évolution des secteurs par des comparaisons cartographiques en imagerie satellitaire sur des pas de 5 ans par exemple. Les diagnostics qualitatifs sont à conduire par des équipes mixtes d’experts issus des chambres d’agriculture, d’éleveurs représentants des collectifs d’usagers, d’intervenants mandatés par les propriétaires (communes, groupements pastoraux, ONF) et certainement des spécialistes de l’Institut de l’élevage. L’objectif reste de mettre en cohérence ces évaluations et leur traduction cartographique, de façon à disposer d’un outil spécifique et facilement mobilisable.

La question de la différenciation du niveau des aides individuelles en fonction de contraintes régionales ou locales particulières ne semble pas opportune. Cette flexibilité serait vite ingérable, subjective, soumise à forte pression et finalement vécue comme une injustice. Par contre, la location du droit à l’estive pourrait librement être régulée comme un marché ordinaire, en fonction de l’offre et de la demande et en lien avec le nombre d’UGB, les espèces animales concernées, la qualité des estives.

Les aides collectives pour la structuration et l’aménagement des estives peuvent être modulées selon l’importance des travaux à réaliser, du retard à rattraper et également être évaluées selon l’évolution qualitative des estives.

Les zones intermédiaires

Cet étage montagnard est le lieu naturel d’expansion de la forêt. Il se partage entre celle-ci, les friches envahissantes et les espaces prairiaux souvent dégradés, issus des anciens essartages conquérants des siècles passés. Ceux ci avaient pour but d'assurer la subsistance d’une forte population, alors à son maximum au milieu de XIXe siècle, autour des anciennes granges foraines.

Le statut juridique de ces espaces intermédiaires, dont les «bas vacants», est majoritairement de type privé, exception faite de quelques parties sous régime domanial ou communal. Le déficit de main d’oeuvre, la mécanisation rendue difficile sur ce secteur pentu, ainsi que les réseaux d’accès étriqués, juste taillés pour la traction et le transport animal ont provoqué leur abandon progressif.

Les granges construites il y a plus de deux siècles sont vétustes et très peu fonctionnelles, mais elles participent au charme de l’architecture rupestre. Quand elles ne sont pas régulièrement entretenues ou reconverties en résidences secondaires de loisirs, beaucoup tombent en ruines.

Ce niveau intermédiaire a longtemps été utilisé, après la disparition des cultures vivrières, comme une zone tampon pour assurer la transition des intersaisons et libérer au plus tôt les prairies de fauche des vallées après un déprimage fugace. C’est encore le cas dans les Pyrénées occidentales fromagères où l’activité agricole reste très présente, avec une bonne occupation du terroir.

La pratique des exportations minérales, par le biais des fèces animaux, a régulièrement appauvri la fertilité de cette zone et accéléré son déclassement, car les temps de maintien du bétail en place s'amenuisent.

Comme souvent, le morcellement de la propriété terrienne s'est accentué au gré des héritages, de l’exode rural, des éloignements géographiques, parfois de la volonté ancrée de vouloir conserver quelques racines au pays. Ces parcelles souvent oubliées ne sont plus entretenues et s’enfrichent rapidement. En effet, ce milieu écologique est particulièrement favorable à la dissémination des ligneux et à la prolifération des essences pionnières de recolonisation, sans valeur reconnue (coudriers, bouleaux, sorbiers des oiseaux, aulnes, buis), relayés ensuite par frênes, chênes. Cet enfrichement rapide provoque la fermeture du paysage.

Ce sont donc les zones les plus fragilisées ou les plus évolutives en termes de paysage et de vocation agricole.

En raison de leur potentiel mixte – forêt ou complément fourrager pour les élevages valléens de proximité – une nécessaire maîtrise devrait s’imposer, exigeant de la part des propriétaires particuliers un entretien minimum de leurs lopins de terre pour éviter l’embroussaillement et, en cas d’impossibilité, à l’amiable, ou par expropriation, redessinant la propriété de ces zones sur une base plus collective, de type communal, avec deux destinées potentielles :

  • une vocation herbagère qui assure la soudure et apporte des compléments fourragers, en contrat de location, à destination des élevages de proximité. Cet axe permettrait de répondre en partie à la difficile disponibilité de terres pour les agrandissements ou l’installation de jeunes éleveurs ;
  • une destination forestière, reposant sur les essences nobles à forte valeur commerciale, tout en respectant la demande de qualité paysagère : une sylviculture non pas monoproductive (comme celle de l'enrésinement généralisé) mais engagée sur la diversité des espèces, les forêts composées étant d’ailleurs moins sensibles vis à-vis des agresseurs climatiques, des parasites endémiques et favorisant la biodiversité générale. Cette forêt pourrait être aménagée pour attirer les promeneurs par des réseaux de sentiers adaptés, pédagogiques par exemple. L’introduction d’espèces fruitières résistantes, châtaigniers, noyers, merisiers, selon les spécificités pédologiques, permettrait aussi de consolider cette biodiversité.

L'espace valléen

Dans les Pyrénées, les vallées de montagne sont en majorité très étroites et disposent de peu de réserves foncières (environ 65 000 hectares pour l’ensemble intra-montagnard du massif soit moins de 12 % de ce que représente le domaine pastoral du massif), alors que l’ensemble de la SAU exploitée du massif couvre 412 400 ha en 2000 (extension des zones de piémont, reprises de zones intermédiaires et exploitation individuelle de certaines estives). Par ailleurs, les pastoralistes (35 % de l’ensemble des exploitations agricoles), disposent d’environ 50 % de la SAU et élèvent 60 % des UGB du massif.

La plupart des surfaces utiles sont consacrées aux prairies de fauche, notamment dans les fonds de vallée où la céréaliculture a déserté pour cause d’improductivité. Ce n’est que sur la partie en confluence avec la zone de Piémont qu'elle réapparaît, fréquemment sous la forme de petites parcelles de maïs. Dans ces espaces privilégiés à la topologie plutôt plate se concentrent à la fois les développements urbains et la domiciliation des exploitations agricoles. Quelques rares sites industriels sont encore en activité, avec peu d'espoir de se maintenir. Peu de sièges sociaux agricoles se sont installés sur ces zones intermédiaires, domaine d’élection des anciennes granges foraines. Certaines sont encore fonctionnelles mais beaucoup ont trouvé un nouvel usage sous forme de résidences secondaires et de gîtes ruraux accompagnant l’essor touristique.

Avec l’arrivée de la mécanisation dans les années 1950 beaucoup de terrasses de petite dimension ou de lopins de terre en pente, cultivés sur les soulanes des zones intermédiaires, ont été progressivement abandonnés et les activités se sont concentrées dans les vallées. En même temps, durant les années 1970, avec la vulgarisation de la technicité et de la qualification zootechnique, les mentalités locales se sont transformées en laissant progressivement de côté les approches collectives de la gestion du patrimoine agricole, très contraignantes car soumises au regard de la communauté, au profit du développement de projets individualistes, moins liberticides, d’autant que le nombre d’exploitants diminuait. C'est un fait : avec l’amélioration de la formation agricole, la suspicion des mauvaises pratiques d’élevage développées sur les estives, autrefois ignorées (béliers coureurs et risque de reproduction non souhaitée et/ou d’origine génétique douteuse, la main d’oeuvre familiale n’étant plus présente pour coudre des carrés d’étoffe protecteurs, risque de transmission des maladies lorsque les troupeaux d’origines diverses cohabitent) a consolidé aussi les pratiques individualistes sur le domaine pastoral. Certains ont même radicalement renoncé à recourir à cette opportunité.

La pression sur le foncier des fonds de vallée est donc particulièrement active et handicape les possibilités d’agrandissement des unités agricoles ou même contrarie les nouvelles installations. Le seul front de reconquête possible reste les zones intermédiaires de proximité, malgré le lourd handicap de la pente limitant le travail mécanisé, et souvent leur forte nébulosité saisonnière dans les secteurs d’ubac.

Le maintien du foncier agricole de ces petites vallées est alors primordial pour la conservation d’une activité agricole indispensable. Cela passe par des actions de remembrement quand il n’a pas encore eu lieu et surtout par une maîtrise foncière de sorte à canaliser la pression et l’expansion du foncier â bâtir.

Un foncier agricole opérationnel, surtout en matière d’élevage, ne peut pas cohabiter avec un habitat citadin diffus, cause d’entrave et de conflits avec le voisinage. De plus, l’exiguïté des terres utiles est telle que ce sont les mêmes parcelles qui sont les plus convoitées par ces deux orientations concurrentes.

La mise en place légale des documents d’urbanisme doit donc être achevée au plus vite, de sorte à assurer la destinée des terres agricoles dans le temps.

Gérard Bozzolo

Source 

Courrier de l'environnement de l'INRA n°57, juillet 2009
Repères dans le paysage agricole français
Politique agricole et pastorale en zone de montagne
par Gérard Bozzolo
École nationale supérieure agronomique de Toulouse (ENSAT), avenue de l’Agrobiopole
BP 32607, 31326 Castanet-Tolosan cedex
[email protected]

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