Querelles byzantines et dures réalités

Par Marc Laffont

Sur les prédations de chiens errants ou divagants, tout est résumé dans la déclaration suivante, tirée d'une publication des réserves catalanes de fin 2007, page 11 :

« Les études existantes sur l'évaluation de la prédation par des chiens divagants sur le cheptel domestique reposent sur du déclaratif; trop de biais existent et ne peuvent pas être lissés par des méthodes statistiques. Aussi les chiffres disponibles sur la prédation en France par les chiens divagants sont difficilement utilisables. ».

Bien sûr, une fois ce constat honnêtement réalisé, chacun est libre de s’accrocher au pourcentage et au protocole d’enquête qui colle le mieux avec ses propres croyances, telle une bernicle à son rocher…

5 % pour les uns, 0,25 % pour les autres…, quel que soit le pourcentage retenu (et ça m’étonnerait fort qu’un de ces deux là soit généralisable au niveau national…), il convient toutefois d’actualiser les références concernant le cheptel ovin. Le chiffre de 10 millions de têtes est bien pratique. Il permet, quasi-instantanément, de connaître les pertes engendrées pour un taux donné. Oui, mais la référence est un peu datée : 10 millions, c’était à peu près le cheptel ovin français vers 1995. Car, pendant que certains préfèrent se battre contre des moulins à vent, la filière ovine rétrécit un peu plus chaque jour :
Le nombre d’exploitations détenant des ovins pour la viande a fondu de 40 % depuis 1999…

Au 31/12/2008, on ne dénombrait plus que 7.781.000 ovins, dont 4.341.500 brebis allaitantes (55,7 %), de par leur mode d’élevage, les plus exposées aux vols, prédations. A titre de comparaison, on était à 11. 071.000 têtes, dont 7.120.000 brebis allaitantes, en 1990. Soit 64,3 % du cheptel en brebis allaitantes à l’époque. (Voir le lien suivant : Chiffres clés 2009 filière ovine)

Le cheptel laitier est stable, le cheptel brebis mères allaitant s’érode méthodiquement de 3 ou 4 % par an depuis 2000, et rien ne laisse augurer d’une inversion de tendance en 2009. Voir à ce sujet : Tendances n°196 novembre 2009, pour les informations les plus récentes. Elles sont actualisées tous les mois sur le site de l’Institut de l’Elevage.

On est donc certainement autour de 7.500.000 ovins en cette fin 2009, dont un peu plus de 4 millions de brebis allaitantes. Soit environ 54 %, le reste du cheptel se composant d’agneaux, brebis laitières et autres ovins. Cette seule évolution dans la composition du cheptel oblige à nuancer toute extrapolation à 2009 provenant d’estimations anciennes, déjà assez discutables à l’époque.

Alors je vous demande de bien vouloir m’excuser de sortir du sujet de l’éminemment importante et byzantine question des prédations, d’où qu’elles viennent, pour prosaïquement revenir à l’essentiel :

  • Dans l’hypothèse où on parviendrait à chiffrer véritablement la prédation par les chiens divagants, est-ce que cela retirerait au loup (ou au lynx) son droit à recoloniser progressivement le territoire français ?
  • Compte tenu des densités élevées d’ongulés sauvages et du rôle avéré du loup dans la régulation des chiens plus ou moins errants et des prédateurs intermédiaires, est-il si dommageable de le voir reprendre sa place dans l’écosystème ?
  • Si le taux de prédation par les chiens est définitivement démontré comme étant de 0,25 %, est-ce que cela va soudainement donner envie aux français de consommer plus de viande ovine, et surtout, plus d’agneau français ?
  • Est-ce que, par la même occasion, cela va permettre aux producteurs français de négocier auprès de la grande distribution une meilleure valorisation de leur production ?
  • Est-ce que cela va permettre d’améliorer la prolificité des brebis, le taux de survie, le coût de production ou le rendement carcasse des agneaux ?
  • Le prix de la laine va t-il enfin retrouver un niveau décent ?

Si la réponse est « oui » à toutes ces questions (et à quelques autres), alors la stratégie des opposants aux prédateurs est excellente, et ils ne doivent surtout pas en changer. Dans le cas contraire, leur temps pourrait sans doute être mieux employé que dans des études destinées à faire passer du stuc pour du marbre.

Mais la motivation de ces personnes là, est-ce de sauver l’élevage ovin ou d’empêcher les grands prédateurs de retrouver leurs anciens territoires ?

  • Dans le cas du loup, cette stratégie est définitivement un échec, et le canidé en rit encore.
  • L’opposition au lynx est logiquement retombée, à mesure que le mythe de sa férocité devenait impossible à défendre devant les faits. Le félin continue donc à enrichir discrètement et patiemment les écosystèmes qui lui sont restés favorables.
  • Par contre, l’éradication - ou tout du moins, le maintien en danger critique d’extinction - reste envisageable pour l’ours, tant il est aisé de contrecarrer un projet de restauration d’une espèce à faible prolificité et à mortalité juvénile élevée.

En conséquence, certains ne sont-ils pas tentés d’aider, dans leur «combat» contre l’ours, les quelques personnes qui, dans les Pyrénées, préfèrent le ranching au pastoralisme ? Un moyen pour eux de se venger de la vaine lutte qui les a opposés au loup dans l’arc alpin ?

Personne ne leur a dit qu’ours ou pas ours, le loup, seul véritable grand prédateur d’Europe, finira de toutes façons par s’installer durablement dans les Pyrénées.

Ça c’est pas gentil…

Marc Laffont

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