Armand Farrachi : Bienvenue aux ours

La cohabitation de l'ours et de l'homme est harmonieuse partout dans le monde..., sauf en France.

Témoignage d'Armand Farrachi, de retour de Slovénie.

On peut estimer à une vingtaine le nombre d'ours "français" dans les Pyrénées. Le dernier recensement, au printemps 2009, en dénombre un peu moins, mais ne se donne pas pour exhaustif.

(16 ours au minimum ont été recensés, selon les chiffres les plus récents publiés par l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) : J.-J. Camarra, P. Touchet, ONCFS, ETO. Suivi de l'espèce Ours Brun dans les Pyrénées françaises, Rapport annuel 2008, Centre National d'Etudes et de Recherches Appliquées sur les Prédateurs et Animaux Déprédateurs, Réseau Ours Brun – Equipe Technique Ours.  )

La population augmente donc peu, et quelques individus de plus ne suffiront pas à assurer la pérennité de l'espèce, surtout si le ministère de l'Environnement, cédant à certaines pressions, s'entête à "geler" le programme de réintroduction, alors même que les ennemis de l'ours se flattent d'en éliminer. Serait-ce donc un si grave danger pour l'économie et pour la sécurité que d'avoir des ours en France ?

Armand Farrachi : Bienvenue aux ours
Photo Pascal Etienne

Aucune agression contre l'homme

En Slovénie, le territoire européen le plus densément peuplé d'ours avec la Roumanie et la Bulgarie, on en compte approximativement 600 sur 10000 km2 de forêt, soit, pour servir d'échelle, 30 fois la population française sur l'équivalent de la forêt des Landes. La Slovénie occupe d'ailleurs entre l'Autriche, la Hongrie et l'Italie un petit territoire montagneux et boisé où subsiste encore la faune sauvage que nous avons exterminée chez nous. C'est ici qu'on «prélève» des ours retirés du plan de chasse local pour les réintroduire dans les Pyrénées françaises, officiellement pour «renforcer» la population, officieusement pour servir de cible à ceux qui n'en veulent pas. La Slovénie occupe en Europe une position stratégique par où l'ours brun pourrait reconquérir naturellement une partie des territoires qu'il occupait naguère dans les Alpes, en Allemagne, en Autriche, en Suisse et même en France. Quant aux ours de Russie, c'est par l'Estonie et par la Finlande, où leur nombre augmente, qu'ils franchissent la frontière de l'union européenne, mais l'état des milieux ne leur permettra pas d'aller beaucoup plus loin vers le sud.

Je reviens précisément du massif forestier de Kocejve, en Slovénie, où 400 plantigrades vaquent à leurs occupations sans  inquiéter qui que ce soit, pas même les chasseurs. Leur principale cause de mortalité est la collision avec des automobiles, Ce qu'on leur reproche surtout, c'est de visiter parfois les poubelles ou les poulaillers, on connaît crimes plus graves. Personne ici ne les craint, et d'ailleurs à juste titre, car on ne déplore aucun accident. Selon l'office de l'environnement, «Aucune agression directe ou intentionnelle d'ours envers l'homme n'a été relevée en Europe centrale.» Des groupes de randonneurs, à pied ou en vélo, seuls ou en groupes, sillonnent la forêt, les enfants jouent à la lisière du bois, les retraités promènent leur chien, tous vont pique-niquer, se promener ou cueillir des myrtilles sans la moindre inquiétude, chacun sachant que si l'ours voit un homme, il s'enfuit aussitôt. En France, pays des braves, lorsqu'on s'est aperçu qu'un des ours réintroduits, au lieu d'aller vers la montagne se tournait vers Toulouse, c'est tout juste si on n'a pas fait appel aux réservistes!

L'homme n'a jamais figuré au menu de l'ours. Les Romains, qui voulaient lui livrer des Chrétiens dans l'arène, ont dû y renoncer: il préférait les fraises des bols. Dès qu'il sent la présence d'un humain, il s'enfuit ; on se demande bien pourquoi... Le seul risque consisterait à se trouver entre une femelle et ses oursons. Encore suffit-il de faire preuve de sang-froid et de s'éloigner à reculons sans courir pour montrer qu'on a bien compris les signes d'intimidation, le plus sûr étant évidemment de le laisser en paix dans ses derniers refuges. Peu avant mon arrivée en Slovénie, on a trouvé un ours dans un parc de la capitale, à Ljubljana. L'endroit a été évacué, l'intrus endormi et raccompagné dans son milieu. Chacun imagine comment l'affaire se serait terminée en France si un ours s'était avisé de flâner au bois de Boulogne.

Comportement de l'ours en France

La prédation sur les troupeaux slovènes est estimée en moyenne à un mouton par an et par individu. En France, évidemment, - il faut soudain multiplier ce chiffre par 3, par 4, par 10, 175 attaques l'an, pas moins, car l'ours; on l'a vu, montre une haine particulière et pour ainsi dire obsessionnelle envers les aborigènes des Pyrénées. Dès qu'il pose la patte au pays des droits de l'homme, une espèce de rage sanguinaire le saisit, une fringale de moutons, de chèvres, de vaches, de chevaux. Il fait peur aux petits enfants, il agresse les chasseurs, il insulte les éleveurs, il menace l'économie et la paix civile.

Cette réaction irrationnelle témoigne surtout de l'ignorance d'une frange de la population qui a perdu tout contact avec ses grands carnivores, et qui a peur de la nature. Dans les Abruzzes, en Italie, où il reste une quarantaine d'ours marsicains et autant de loups, les bergers, qui gardent effectivement les troupeaux, ont vécu avec les prédateurs depuis l'Antiquité et n'ont donc pas à changer leurs habitudes.

Mais, chez nous, la peur du loup et de l'ours est soigneusement entretenue par les lobbies agricole et cynégétique qui ne veulent d'autres animaux en France que des vaches, des poules et des moutons, et du "gibier", les uns se prétendant "gestionnaires de la faune sauvage" (on voit avec quels résultats !) les autres préférant s'affubler du nom bucolique de "bergers", ne revenons pas là-dessus.

Les Slovènes ne s'y trompent d'ailleurs pas, qui hésitent maintenant à exporter leurs ours dans un pays où ils sont tirés à bout portant, sans entraîner ni le remords des intéressés ni le châtiment par les tribunaux. Ils ont d'ailleurs été vexés par l'argument xénophobe avancé par les «défenseurs de l'identité pyrénéenne», qui prétend, que les ours slovènes, contrairement aux autochtones «de souche», posent des problèmes, les anti-ours sachant très bien que sans apport extérieur les animaux pyrénéens vont enfin disparaître.

Les Finlandais, exprimant de semblables réticences envers nos compatriotes, avaient préféré ne pas même tenter l'expérience et garder leurs ours, de même que les Espagnols à propos du bouquetin des Pyrénées (aujourd'hui disparu). On les comprend. Mais la conservation des espèces ne relève pas seulement de bonnes volontés nationales, et la France va maintenant devoir s'expliquer.

On aime chez nous laisser croire qu'on s'occupe de «biodiversité», au point de réintroduire à grands frais des animaux emblématiques en danger critique d'extinction, mais sans aller jusqu'à lutter contre les causes de leur disparition. Après tout, comme le disait un ministre dit de l'Environnement, c'est-à-dire un ministre contre l'Environnement, Michel Crépeau, je crois: «Ce ne sont pas trois oursons qui vont compromettre le développement des Pyrénées».
 
Relaxe des tireurs d'ours

Les derniers tireurs d'ours, tous chasseurs, ont été relaxés, y compris en appel, sans un euro de dommage et intérêts, au bénéfice de la légitime défense ou du non-lieu, comme si ces animaux, avec un sens très sûr de leur intérêt, animés d'un esprit de vengeance à faire honte aux Corses, ne descendaient des montagnes que pour s'attaquer à ceux qui ne les aiment pas.

M. Marquèze, le tueur de la dernière ourse pyrénéenne, a été relaxé au pénal avant d'être enfin condamné à des dommages et intérêts au civil. Quant à M. Bergeaud, le chasseur qui a tiré au jugé sur Balou, le blessant à la patte, il ne fera l'objet d'aucune poursuite, c'est le procureur de Foix qui le lui garantit. La règle principale en matière de protection de la nature est pourtant de ne pas réintroduire un animal quand les causes de sa disparition n'ont pas été éliminées. Or, la principale cause de la disparition des ours pyrénéens, c'est la chasse ou le braconnage, distinction de plus en plus formelle. Et chez nous, la seule espèce protégée, c'est le chasseur.

Convention de Berne

La France, qui a signé la convention de Berne sur les espèces menacées, néglige en toute connaissance de cause de se l'appliquer, en laissant les braconniers, impunis voire en incitant au braconnage par des tolérances ou des dérogations, comme elle le fait aussi avec les loups, les rapaces, les ortolans et bien d'autres. Le tout est de donner l'impression qu'elle protège tout en laissant détruire. Elle fait depuis peu l'objet d'une nouvelle procédure d'infraction devant la communauté européenne pour avoir préféré développer les champs de maïs en Alsace plutôt que le territoire du grand hamster, maintenant à la limite de l'extinction : Elle est à présent interrogée sur l'ours. Il était grand temps.

Mais les questions ne suffisent pas. Des associations de protection de la nature ont en effet porté plainte devant la Communauté européenne pour saisir la Cour de Justice et de nouvelles procédures devraient d'être engagées pour défaut de protection d'une espèce menacée, particulièrement emblématique. L'extinction des espèces vivantes, qu'on appelle par euphémisme «perte de biodiversité», n'est pas un phénomène global, collectif, voire «naturel», c'est-à-dire au-delà de nos moyens, et ce n'est pas seulement à chacun de nous, modestes citoyens, de «faire un geste pour la planète », comme on nous y invite à tout instant.

Ce n'est pas nous qui tirons sur les ours ou qui multiplions les routes ou les téléskis. Les coupables sont des individus bien identifiés, et les responsables des pouvoirs publics et des élus parfaitement conscients de ce qu'ils font. Certes, il est plus facile de détruire que de préserver, et la nature veut cent ans pour faire pousser un arbre et cinq minutes pour l'abattre, ce qui ne, facilite pas les choses. Mais la protection est possible et ses moyens sont connus. La fin des ours n'est pas une fatalité.

Pour que la population d'ours augmente rapidement et à coup sûr dans les Pyrénées et s'établisse sur le massif alpin, il est indispensable que le milieu soit préservé, que les battues soient interdites, que le programme de réintroduction de poursuive et que des patrouilles luttent contre le braconnage avec des moyens appropriés. Il suffit de le vouloir. C'est une question politique.

Nous pourrions parfaitement héberger dans la France d'aujourd'hui 400 à 500 ours, autant que de loups ou de lynx. Voilà qui, bien plus que des parcs de loisirs ou «de nature», contribuerait puissamment à faire aussi de notre pays un espace naturel, et pas seulement un champ de maïs, un stand de tir ou un parc à bétail.

La famille des Ursidés compte aujourd'hui huit espèces : le panda, l'ours à lunettes, l'ours noir ou baribal, l'ours à collier, l'ours lippu. l'ours malais, l'ours polaire et l'ours brun "Ursus arctos", dont l'habitat couvre toute l'Europe, la Sibérie et les côtes de l'Alaska.

Armand Farrachi.
Ce texte est paru dans le n°30 Hiver 2009 de "L'Ecologiste", édition française de "The Ecologist".

Armand Farrachi est écrivain et militant pour la protection de la faune sauvage, a récemment publié “L’adieu au tigre” (IMHO). Son journal de voyage en Slovénie paraîtra au printemps 2010 sous le titre “Une semaine chez les ours” (Les Liens qui Libèrent).

Le dossier complet de la "Plainte contre la France pour défaut de protection de l’Ours des Pyrénées" sera publié dans la collection Radicaux Libres à la même époque.

Armand Farrachi a également publié le jouissif “Petit lexique d’optimisme officiel”. Plusieurs extraits ou textes d’Armand Farrachi sont lisibles à la Buvette des Alpages.
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