Barèges-Gavarnie : Terre Sauvage se plante aussi !

Terre_sauvage Dans son numéro de juillet sur les Parcs Nationaux, sous la plume de Samuel Baunée, le magazine nature "Terre Sauvage" fait la part belle aux ennemis les plus virulents de l'ours en offrant quasiment une colonne pour vanter l'agneau AOC Barèges Gavarnie. Aïe! le coup fait mal aux amis de l'ours car il vient d'amis de la nature et de l'ours.

Terre Sauvage n'est pas le premier à se fourvoyer et à se laisser avoir : avant eux :

  • Denis Cheyssoux de l'émission nature et environnement de France Inter "CO2 mon amour" n'avait-il pas longuement invité Jean-Pierre Pommiès, violent et zélé militant anti-ours ?
  • Yann-Arthus Bertrand n'avait-il pas fait dans l'une de ses émissions TV l'apologie de Philippe Lacube, autre militant pour l'éradication de l'ours des Pyrénées (ce dernier passe d'ailleurs la vidéo en boucle dans la vitrine de sa boutique de produits du terroir...) ?
  • Et l'associaiton "Slow Food" n'avait-elle pas, elle aussi, choisi l'AOC Barège-Gavarnie comme l'un de ses produits phares ? Tant pis si tout ceci se fait sur le dos de l'ours. Le "greenwashing" se pratique aussi de façon éhontée dans les Pyrénées.

Je n'en veux pas vraiment à Terre Sauvage qui a toujours su défendre l'ours et qui saura continuer à le faire. J'en veux simplement à cette manière désinvolte d'exercer son métier, de façon superficielle, sans creuser son sujet comme il se doit, sans prendre le temps de rencontrer les bonnes personnes, en laissant entendre que l'on protège la nature sous prétexte de parler de brebis, de paysans et de terroir, quand en réalité, sans le vouloir, on offre une tribune et un coup de pouce à des militants qui souhaitent ni plus ni moins qu'éradiquer une espèce de la biodiversité pyrénéenne. Ils le disent et le font le plus souvent avec une violence sans nom, à l'endroit de l'ours et à l'endroit des pyrénéens et des personnes qui ont choisi de défendre des Pyrénées vivantes ET sauvages AVEC des ours en donnant beaucoup de leur temps et de leur énergie pour cette noble cause. Ceux qui ont subi le saccage du village d'Arbas où le sabotage de la fête des Automnales du Pays de l'Ours, ceux qui subissent au quotidien pare-brise éclaté et pneus crevés parce qu'ils affichent leur soutien à la cohabitation avec l'ours savent bien de quoi je parle.

Les productions respectueuses de la biodiversité pyrénéenne existent pourtant

Si Samuel Baunée avait voulu parler d'un produit d'élevage pyrénéen qui respecte la montagne donc l'ours, il aurait pu écrire une colonne sur les producteurs d'agneaux estampillés "Broutard du Pays de l'Ours puisque ces derniers non seulement acceptent de cohabiter avec le plantigrade, mais en plus, ils osent utiliser son image pour montrer à quel point elle est positive et partie prenante de l'identité pyrénéenne.

Évidemment, ils utilisent les trois mesures de protection garante du bon état de leur troupeau et permettant d'éviter les attaques d'ours de façon radicale : regroupement du troupeau la nuit, présence de chiens patou et bien sûr, ce qui est parfois original hélas dans les Pyrénées : présence d'une berger durant toute la saison d'estive. Ils défendent en cela, en plus de l'ours, un pastoralisme vivant et qui fait vivre à la fois éleveurs et bergers. C'est loin d'être le cas de l'AOC Barèges-Gavarnie.

Certes, les éleveurs et bergers "Broutard du Pays de l'Ours"  ne sont pas établis dans le Parc National des Pyrénées et le numéro de Terre Sauvage était dédié à ces espaces naturels. Pourquoi alors ne pas avoir choisi le fromage "Pé Descaous" produit lui aussi en zone à ours par des éleveurs qui s'engagent à accepter eux aussi la cohabitation avec l'animal ? Facile à reconnaître : cet excellent fromage de brebis pyrénéen porte sur sa croute l'empreinte d'un ours, preuve volontariste de son acceptation. En vallées d'Aspe et d'Ossau, nous sommes bien dans le Parc National des Pyrénées cette-fois, Terre Sauvage aurait pu en parler. Avoir préféré l'AOC Barèges-Gavarnie en pleine année de la biodiversité, c'est un vrai "couac" que j'ai du mal à comprendre.

On me demande souvent pourquoi l'ours se porte mal dans les Pyrénées. Il n'en reste que 20 en effet. Je suis persuadé que ce manque d'intérêt à son égard, cette désinvolture involontaire mais pesante car réitérée, cette manière superficielle de rendre compte de la réalité pyrénéenne, cette manie de ceux qui devraient être les premiers défenseurs de l'ours, pourtant professionnels chevronnés, de méconnaître leur sujet au point de défendre les principaux ennemis du plantigrade, sont l'un des freins importants au développement d'une population d'ours viable dans les Pyrénées : finalement, nous avons aussi les ours que nous méritons. Nous ne réussirons rien si nous sommes incapables d'agir de concert. Pourquoi Samuel Baunée n'a-t-il pas cherché à contacter les pyrénéens qui se démènent pour l'ours ? Ils ne manquent pas de l'Ouest à l'Est de la chaîne.

Un cahier des charges à charge contre l'ours !

AOC Barèges-Gavarnie Non merciNon à l'AOC Barèges-Gavarnie

Car pour bien comprendre ce qu'est l'AOC Barège-Gavarnie, il faut savoir qu' afin de rayer l'ours de la carte, le cahier des charges a été tout spécialement rédigé de façon à ce que sur le territoire fréquenté par ces troupeaux, le gardiennage par un berger soit tout bonnement... interdit ! La "divagation" est obligatoire et figure en toute lettre dans un cahier des charges qui est en réalité à charge... contre l'ours! "Les animaux y pâturent en liberté totale de jour comme de nuit". (1)

Les animaux domestiques doivent donc divaguer librement tout l'été, tant pis (et tant mieux pour certains) si cela exclu de fait toute cohabitation possible avec l'ours. C'est un peu le monde à l'envers : les animaux domestiques en liberté absolue, au détriment des animaux sauvages qu'on rêve de voir derrière des barreaux !

Bien entendu, les éleveurs de cette AOC, les responsables agricoles, sont de tous les mauvais coups contre l'ours, de toutes les manifestations contre le plantigrade. Ils demandent clairement l'éradication de l'ours des Pyrénées. L'initiatrice de cette AOC, Marie-Lise Broueilh, docteur en sociologie, sait très bien ce qu'elle fait : elle est aussi à la pointe de la lutte contre l'ours des Pyrénées. Elle cumule les responsabilités au sein de l'AOC avec la création de l'ADDIP et même la présidence de l'ASPP 65, virulentes associations anti-ours. En aout 2007, elle déclarait ni plus ni moins aux journaux locaux : "S'ils réintroduisent des ours, nous mettrons le feu à la montagne"!

L'an dernier, elle a essayé de se faire passer pour la représentante d'un association de protection de la nature (stratégie actuelle de nombreuses organisations anti-nature à l'échelle de tout le pays) pour siéger à la place des associations réelles au Conseil d'Administration du Parc National ! Face au tollé des associations authentiques, l'État a reculé au dernier moment. Il s'en est fallu de peu : pendant que les prétendus amis de l'ours font de la promotion pour l'AOC de Marie-Lise Broueilh, les anti-ours aguerris par la pratique du syndicalisme agricole et les moyens qui vont avec avancent inexorablement leurs pions.

Si ces militants menacent régulièrement d'éliminer carrément physiquement des plantigrades en pleine montagne, il ne faut pas oublier que leur modèle pastoral n'a en réalité rien de pastoral puisqu'il vise ni plus ni moins qu'à se passer des bergers, c'est- à dire de pâtres, donc de présence humaine en montagne. L'ours devient un garde-fou contre cette manière de laisser divaguer ses troupeaux en altitude tout l'été. Depuis que les programmes ours sont en place, plusieurs centaines de postes de bergers ont été créés dans les Pyrénées. Tout le contraire du désert humain que les éleveurs de l'AOC nous présentent et dont ils sont en réalité devenu les défenseurs puisqu'ils refusent le berger.

Ce qui est certain, c'est que l'ours manque d'humains qui le défendent avec constance en sachant déjouer les pièges de ses ennemis. Terre Sauvage saura sûrement rattraper son erreur en présentant les producteurs qui cohabitent vraiment avec la biodiversité pyrénéenne et qui ont le courage de le clamer haut et fort sans chercher à embobiner les consommateur. Pays de L'Ours-ADET vient par exemple de publier "les bonnes adresses du pays de l'ours" où tout défenseurs des Pyrénées et de l'ours serait bien inspiré de puiser avant d'offrir du papier aux éradicateurs de l'ours.

Je me répète : il ne suffit pas de dire "paysan", "éleveur", "terroir", "brebis", "AOC" voire même "bio" pour se passer du moindre regard critique quant à l'impact de certaines de ces activités et surtout de certaines façon de les mener, sur les espèces et les espaces naturels et sauvages. Surtout quand on sait combien les pratiques visant la cohabitations avec l'ours fonctionnent au-delà de toutes les espérances.

Le célèbre ornithologue américain Ian Mc Millan disait déjà en 1870 : "Il faut sauver les condors, non pas tant parce que nous avons besoin d'eux, mais parce que nous avons besoin des qualités humaines pour les sauver ; celles-là mêmes qui nous seront utiles pour nous sauvez nous mêmes...".

Cela vaut bien entendu pour l'ours des Pyrénées et parmi les qualités humaines essentielles pour sauver cette espèce qui est l'âme des Pyrénées, la constance et la connaissance de son sujet me semblent essentielles. Hissons-nous tous durablement à la hauteur des enjeux en ce qui concerne l'ours des Pyrénées. Il est plus que temps !

Patrick PAPPOLA

(1) Voici un extrait du "bilan à mi-parcours FERUS-ADET-WWF" du plan de renforcement de l'ours brun des Pyrénées au sujet de cette AOC :

"Rappelons que l’élevage en montagne, par définition, se pratique dans des régions à forte densité biologique où les prédateurs sont présents et où la prédation a toujours existé. La tradition de l’élevage comporte le gardiennage de troupeaux pour une meilleure sécurité, une surveillance de leur état sanitaire et un parcours adapté des pâturages. La présence du berger humanise la montagne et crée de précieux emplois. Les chiens de protection, les patous des Pyrénées, sont utilisés depuis des siècles dans la tradition pastorale pour protéger les troupeaux contre tous les prédateurs. L’octroi d’un label de qualité à une production ovine ne saurait ignorer cette richesse de la biodiversité. Faire de l'absence expresse de tout gardiennage et de toute clôture une condition de l'octroi du label est une hérésie. Cette clause n'a aucun impact sur la qualité gustative de la viande mais a pour conséquence automatique que les prédateurs doivent être éradiqués de tous les vastes espaces recouverts par l'AOC.

Au delà de l'affaire de l'AOC du pays Toy, il faut souligner que la tentation pourrait être forte de recourir un peu partout à ce type de manœuvre pour contourner les textes relatifs à la protection de la biodiversité et des milieux naturels. On pourrait ainsi justifier la destruction, ou ce qui revient au même les techniques aboutissant à empêcher toute installation, de rapaces dans des zones d'AOC pour des volailles en liberté, d'oiseaux insectivores et granivores pour des cultures non traitées, d'animaux piscivores près des plans d'eau où se pratique une pêche très extensive. Alors que les textes actuels, comme on le voit pour le cormoran, permettent pour les espèces qui prolifèrent et pour ces dernières seulement une régulation adaptée qui ne met  en péril ni leur survie ni leur répartition.

Nous demandons par conséquent  qu'on retire de toute AOC présente ou à venir les dispositions qui font de l'absence de toute protection contre les risques naturels et notamment la présence de prédateurs une condition de son attribution. "

Pour en savoir plus :


 

 

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