Ours pyrénéen condamné : Classons le député Jean Lassale dans les espèces menacées

26 Juillet 2010
Par Claude-Marie Vadrot

Le député Jean Lassalle et ses amis viennent d’obtenir du gouvernement et de sa ministre de l’écologie qu’elle abandonne les ours pyrénéens, ou ce qu’il en reste, à la vindicte des chasseurs et de quelques bergers excités. Il est donc largement temps de classer ce parlementaire du Modem dont il est le vice-président, dans les espèces protégées. Des buses pareilles, on n’en fait plus, le moule est cassé même dans le Béarn. Cela fait des années que le député des Pyrénées Atlantique, celui qui fit il y a quelques années une fausse grève pour conserver une industrie polluante dans «sa» vallée d’Aspe, raconte n’importe quoi sur les ours «étrangers» qui sèmeraient la terreur dans la montagne, mettant en péril les touristes, les élevages de moutons et de bovins. A en croire le dernier ami du Président du Modem, avec lequel il partage le surnom de «lou ravi du Béarn», l’ours brun représente un «désastre national», une menace pour l’économie régionale.

Ce qui revient à prétendre que la disparition annuelle, imputée à l’ours, d’environ 300 brebis remet en cause une économie de montagne intégralement financée par l’Europe. Initiative d’avenir puisque le pâturage en estive constitue un entretien écologique indispensable. 300 brebis au passif de l’ours et plusieurs milliers à celui des chiens errants et des chiens de chasseurs. De cela, le dernier carré des adversaires de l’ours ne parle pas. Pas plus qu’ils ne disent que les brebis tuées par l’ours sont remboursées en plus d’une prime de «dérangement». Ce n’est pas cher payé pour préserver l’un des plus beaux représentants de la biodiversité française même si je conviens volontiers qu’une attaque d’ours dans un troupeau n’est pas chose agréable pour le berger qui doit ensuite rassembler son troupeau. Mais c’est le revers de la médaille des aides pour un élevage qui n’existerait plus si l’ours disparaissait, si l’Europe et des associations ne finançaient pas le soutient de cette activité.

En dehors des communes situées autour de Melles qui ont été volontaires pour les lâchers d’ours, le gang d’excités rassemblé autour de Jean Lassalle, ne veut pas entendre parler de l’exploitation touristique qui pourrait s’appuyer sur la présence de l’ours. Comme cela se passe dans les Abruzzes, en Slovénie et en Espagne : trois régions d’Europe où les ours (avec les loups, d’ailleurs) sont bien plus nombreux et acceptés par la majorité des bergers qui mesurent tout le profit qu’ils peuvent en tirer. Récemment, pour en faire un autre argument «contre les écolos de Paris» les adversaires de l’ours ont même inventé le mythe des vautours attaquant les animaux vivants, fable reprise sans la moindre vérification par les commentateurs du tour de France pour pimenter une course languissante.

Quand les vautours fauves pyrénéens sont accusés d’attaquer et de dévorer des vaches et des chevaux vivants, les protecteurs de la nature sentent poindre la hantise du «sauvage» qui gagne peu à peu une petite partie de la France ; alors que la biodiversité a tendance à se réduire. Deux mondes aux contours mal définis s’opposent: celui qui ressent le «sauvage» comme une gêne, un désordre insupportable et celui pour lequel les espèces sauvages suscitent une curiosité et une demande grandissantes ; un attrait pour une biodiversité non réductible aux ours et aux loups enfiévrant les imaginations, les légendes, les politiques et les chasseurs. Ces derniers ne raisonnant qu’en fonction du «sauvage» qu’ils peuvent pointer avec leurs fusils : des sangliers apprivoisés et proliférants aux faisans élevés au grain. Une version de la nouvelle lutte entre l’écolo des villes et l’écolo des champs. Pour une part de notre société en voie de sécurisation, ce qui échappe à notre contrôle, les animaux qui n’en font qu’à leur tête, suscitent méfiance ou désir de destruction. Et des élus privilégient ceux qui peuvent se voir et attirer les touristes. Les animateurs de réserves naturelles ou de Parcs nationaux étant fermement priés d’organiser des visites au cours desquelles l’apparition des espèces réputées sympas serait garantie en permanence.

Dans les Pyrénées, notamment en la vallée d’Ossau, les vautours fauves ont longtemps constitué un attrait touristique. Jusqu’au moment, premières accusations portées en 2005, où ils ont été dénoncés comme tueurs de vaches vivantes. 89 plaintes ont été déposées en 2008 mais elles ont été jugées si fantaisistes et relevant du fantasme envers des animaux dont le vol et la beauté inquiètent, que seules six ont fait l’objet d’une investigation poussée. Les experts vétérinaires ont découvert que dans ces six « incidents », ces oiseaux n’ont fait que dépecer des animaux qui venaient de mourir faute de soins. Le vautour est un charognard qui n’attaque jamais les animaux vivants : il n’en a pas les moyens physiques. En général, les accusations contre ces rapaces proviennent des milieux qui protestent contre l’ours, les écologistes étant accusés de les avoir introduits dans les montagnes alors qu’ils n’ont jamais disparu, profitant simplement de la loi de 1976 sur la protection de la nature.

Par contre, dans les Cévennes, sur le Causse Méjean et au dessus des Gorges du Tarn, là où ces rapaces ont été réintroduits au début des années 80, et où il est facile de les observer puisque la région abrite aujourd’hui plus de 200 couples, nul ne songe à les accuser de dévorer les moutons vivants. Comme dans les Pyrénées, cet oiseau dont l’envergure approche les trois mètres, joue un rôle économique important: en attirant les visiteurs et en servant gratuitement d’équarisseur. Le gypaète barbu, qui fait l’objet d’un programme de réintroduction dans les Alpes et reste présent dans la montagne pyrénéenne, intervient ensuite en se nourrissant essentiellement des os des carcasses. Comme son envergure est supérieure à celle du vautour et qu’il est d’un naturel curieux, il est encore soupçonné «d’attaquer» les touristes car il vient souvent les survoler. Et voguent les histoires à dormir debout...

Réputation aussi fausse que d’autres légendes encore entretenues dans les montagnes françaises à propos des aigles royaux réputés enlever les enfants au berceau dans les cours de ferme ou de chalets transformés en résidences secondaires. Exploit impossible, les aigles ne pouvant soulever que de faibles proies pour les hisser dans leurs aires. La dialectique complexe entre l’attrait et l’effroi conduit hélas, comme pour le lynx, soit à la mise en place, interdites mais pratiquée, d’appâts empoisonnés ou à de coups de fusils meurtriers. L’histoire des chiens «enlevés» par ces aigles repose sur un histoire vue et vécue : le minuscule caniche soustrait à l’affection de sa maîtresse, dans le parc national des Pyrénées et réclamant à cors et à cris que le garde moniteur qui patrouillait à proximité abatte l’oiseau d’un coup de fusil. Il a simplement rappelé à la dame éplorée que les chiens, sauf ceux des bergers, sont interdits dans un parc national.

Dans les réserves naturelles, beaucoup de visiteurs se plaignent auprès des guides des ronces ou des orties qui poussent librement le long des sentiers : expliquer que ces orties sont indispensables à la reproduction des chenilles de papillons qu’ils admirent relève du sacerdoce naturaliste. La nature doit être «propre». Comme une aire d’autoroute. Comme une forêt où les promeneurs accusent les forestiers de mauvais entretien quand ils ont mission de préserver une part de naturalité : abandon des arbres tombés pour nourrir les insectes xylophages et abriter la microfaune : la libre évolution forestière garantit le retour d’un sauvage.

Le rêve de fausse nature ou de sauvage apprivoisé peut aussi se mesurer dans la Vanoise ou d’autres parcs nationaux : il y a quelques années, des touristes rêvaient de chamois et de bouquetins immobiles pour la photo. Les caméras ont remplacé les appareils photos et les gardes-moniteurs se plaignent des promeneurs lançant des pierres pour les faire bouger. Inconvénient de la préservation parfois réussie du sauvage : trop de gens prennent la nature pour une émission de télé faisant défiler la faune alors que seule la patience permet l’observation.

S’il faut d’urgence délimiter une réserve naturelle pour enfermer et montrer aux enfants des dinosaures comme Jean Lassale et ses quelques amis dont les voix comptent de trop par rapport au 75,8 % des Français qui déclarent favorables à la présence de l’ours brun, c’est qu’il est permis d’espérer que les derniers adversaires avoués du sauvage sont promis aux poubelles de l’Histoire. Mais les préparatifs électoraux sont toujours fatals à la biodiversité.

Il y a longtemps le regretté dessinateur Reiser avait dessiné une affiche sur laquelle on pouvait lire : «les animaux on ne vous demande pas de les aimer, juste de leur foutre la paix».

Reste une question de fond: la société française mérite-t-elle ses derniers ours bruns ?

Claude-Marie Vadrot
Journaliste, Grand reporter, écologiste

Source : Médiapart

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