Farid Benhammou sur "L'Europe des Ours"

par Farid BENHAMMOU,
Dr en Sciences de l'Environnement.

Farid BenhammouPréface du livre "L’Europe des Ours" de Jean-Paul MERCIER*.

Farid BENHAMMOU : Peu de personnes peuvent prétendre être compagnon à la fois des ours et des ursologues. Jean-Paul Mercier est de ceux-là. Sur son temps et ses deniers, ce passionné a sillonné l’Europe plusieurs années durant, en quête de savoirs et de données améliorant les connaissances sur l’ours brun, sur sa gestion et sa protection.

L’Europe des ours

Préface de L’Europe des ours par Farid Benhammou L’Europe des ours, ouvrage structuré et clair, est une mine rare d’informations, fruit d’une collecte patiente et rigoureuse, accessible autant au connaisseur qu’au néophyte. Il faut saluer Pays de l’ours-Adet et les Éditions Hesse qui ont rendu possible la réalisation d’un tel ouvrage qui devrait connaître une belle carrière de référence. Le résultat est un travail complet, polyvalent, transdisciplinaire, donnant la part belle à la mise en contexte territorial et historique, sans négliger les aspects écologiques, sociaux et politiques, inhérents à la protection de l’espèce. Grâce à la rigueur de Jean-Paul Mercier, à sa justesse et sa modestie dans la synthèse des travaux des scientifiques locaux et de ses enquêtes de terrain, on s’approche de l’impossible exhaustivité en la matière. Même les territoires russes, les plus difficiles à connaître, font l’objet d’une approche originale.

Pour le lecteur français, l’intérêt de cette lecture est une formidable mise en perspective du cas pyrénéen. On sent d’ailleurs l’attachement de l’auteur à la cause de l’ours brun dans les Pyrénées.

L’espèce n’y est pas sauvée, les pouvoirs publics ne cessent de tergiverser. Dans le débat qui anime quasi quotidiennement le sujet depuis des années, les références à l’étranger sont fréquentes, sans être bien maîtrisées, tant par les opposants que par les défenseurs. Jean-Paul Mercier permet ici d’aller contre certaines idées reçues. Par exemple, il est fréquent d’entendre que la protection de l’ours brun dans les Pyrénées est inutile, l’espèce n’étant pas en voie de disparition au plan européen et mondial. Cette assertion est doublement fausse. Ce n’est pas parce qu’il existe encore quelques dizaines de milliers d’ours bruns de par le monde que l’espèce n’est pas en danger, surtout localement. La comptabilité arithmétique des animaux, sans tenir compte de la discontinuité des répartitions des petites populations isolées, ne permet pas de dire qu’une espèce est en bon état de conservation. Le classement de l’ours à la convention de Washington (CITES) en est une conséquence. En Europe, si les ours ont pu regagner du terrain, leurs effectifs stagnent ou régressent dans bien des endroits. Les Pyrénées ne sont pas un cas isolé : en Autriche, un grand nombre d’ours ont disparu mystérieusement et, dans plusieurs régions d’Europe, les prélèvements légaux demeurent importants. Même les Balkans, grand foyer de peuplement d’ours, ne sont pas à l’abri du danger.

Par ailleurs, la question du renforcement de l’espèce n’est pas uniquement française. L’Italie et l’Autriche ont remis sur leur territoire des ours provenant aussi de Slovénie, les lâchers étant réalisés dans le cadre d’une politique cohérente de conservation : une dizaine d’ours, au moins, réintroduits à intervalle régulier, une pratique à l’opposé du «saupoudrage» réalisé dans les Pyrénées au gré des aléas médiatico-politiques.

Cependant, en Italie et surtout en Autriche, où la demande sociale est forte (comme en France), l’acceptation de l’animal n’est pas si évidente, au point que la présence d’acteurs hostiles, même minoritaires, a fait douter de la pertinence de lâchers d’ours. Les réticences aux réintroductions ou aux renforcements de population émanent parfois des protecteurs. Un exemple : alors que l’ours marsican, sous-espèce de l’ours brun dans les Abruzzes en Italie, est en situation précaire (à cause d’effectifs déclinants et de risques de consanguinité), ses défenseurs ne veulent pas d’ajout d’animaux provenant d’ailleurs. Sans vouloir trancher, il est légitime de s’interroger sur les arguments avancés, d’ordre biologique et patrimonial : cette sous-population, isolée des autres depuis des siècles, a des spécificités génétiques ; elle est un symbole régional fort, tant pour le Parc national des Abruzzes que pour les petits producteurs et les populations locales. La petite taille de l’animal, sans doute liée à son isolement génétique, est probablement un atout pour son image positive. Mais que se passerait-il si les effectifs devenaient dramatiquement bas ?

En Europe, les problèmes n’ont pas tous la même origine, mais on retrouve des menaces impondérables ou des sujets de tensions récurrents : la transformation des milieux, la chasse, l’élevage, les collisions avec des véhicules. Curieusement, contrairement au loup, la sécurité des personnes ne semble pas vraiment poser problème.

Un des atouts de l’ouvrage est l’utilisation pertinente de l’histoire pour comprendre les contextes locaux. Jean-Paul Mercier apporte ainsi des informations particulièrement riches remontant aux premières mesures de gestion, cynégétiques ou environnementales, et en insistant sur les aléas géopolitiques. Le XIXe siècle, la mise en place des régimes communistes, l’ouverture du rideau de fer et la décomposition de l’ex-Yougoslavie ont eu des effets sur le statut de l’ours dans ses derniers territoires refuges.

À ce titre, la Slovénie est un cas intéressant. Entré en 2004 dans l’Union européenne, ce petit pays possède une faune dont la gestion est fortement marquée par les chasseurs. La population ursine y est dynamique : elle essaime naturellement dans les pays voisins (Autriche, Italie) et a été choisie pour fournir des animaux à réintroduire ailleurs en Europe. Les chasseurs ont un rôle complexe : ils exercent une pression cynégétique supérieure à celle autorisée depuis plusieurs années (prélèvements de 5 à 20 % par an sur les 550 à 700 ours recensés).

La Slovénie n’est peut-être pas le paradis des ours si souvent dépeint. Leur vie n’y est probablement pas plus sereine que dans les Pyrénées. Pourtant, face aux éleveurs ovins, les chasseurs font figure de protecteurs. En France, cela pourrait peut-être prêter à sourire : dans la région de Kočevje, zone de forte densité ursine de longue date, ce sont des éleveurs qui, paradoxalement, ont été réintroduits dans des zones dépeuplées depuis les années 1940 ! Le retour d’une entité disparue et concurrente – en général un prédateur, mais pour le cas précédent, l’homme – sur un territoire pose clairement la question du multi-usage. En général, c’est plutôt l’animal qui doit céder la place. Même les mesures de protection ne sont pas toujours suffisantes pour asseoir une viabilité de l’espèce. Si les objectifs sont biologiques – une meilleure conservation des ours – les moyens sont politiques et se trouvent dans la société, d’où la nécessité de bien connaître les différentes situations locales.

Cet ouvrage se lira pour le plaisir de ses histoires d’ours ou bien pour réfléchir à une politique européenne cohérente de conservation. Il peut s’aborder d’une traite, comme il peut se compulser au coup par coup, selon le pays recherché. On apprendra qu’il n’y pas que les humains qui soient divers, les ours le sont également. Les milieux, l’histoire, la cohabitation avec l’homme marquent les comportements de l’ours en Europe ; en retour, l’espèce influence les hommes et leurs effets sur les territoires. Les sociétés qui côtoient des ours ont développé des folklores, des cultures, des pratiques agricoles et économiques les distinguant de leurs voisins. L’ours en particulier, et les prédateurs en général, sont aussi un révélateur des rapports sociaux à leur environnement en perpétuelle évolution.

Les grands prédateurs jouent hélas, trop souvent, le rôle de bouc émissaire des difficultés rurales et agricoles. En revanche, une cohabitation apaisée s’accompagne le plus souvent d’activités humaines dynamiques et d’une population d’ours viable. Loin de rester un vœu pieux, ce modèle de gestion existe déjà dans certaines parties de l’Europe et des acteurs y travaillent dans d’autres. Dans une vision globale, Jean-Paul Mercier nous permet d’embrasser cette riche complexité.

Farid Benhammou

*Avec l'aimable autorisation de l'auteur et de l'éditeur.

Le livre "L'Europe des Ours" est disponible à la boutique du Pays de l'ours.

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